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Une femme plongée en plein sommeil.
Une femme plongée en plein sommeil.
©JOHN MOORE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Cycles du sommeil

Etre un couche-tard serait génétique : quelles conclusions en tirer pour notre vie en société ?

Selon une étude de l’université UC Santa Cruz, une mutation génétique pourrait être à l'origine d'une perturbation de l’horloge biologique et pousser les gens à se coucher et à se lever plus tard. Cette étude apporte-telle des éléments nouveaux sur les connaissances du sommeil et de ses cycles ?

Marc Rey

Marc Rey

Le docteur Marc Rey est médecin au Centre du Sommeil de Marseille.

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Atlantico.fr : Une étude de l’université UC Santa Cruz publiée le 29 Octobre dans Proceedings of the National Academy of Sciences, montre qu’une mutation génétique peut dérégler l’horloge biologique et pousser les gens à se coucher et lever plus tard. Comment fonctionne cette mutation pour provoquer ce changement ? Cette étude est-elle une nouveauté dans ce qu’on sait du sommeil et de ses cycles ?

Marc Rey : L’horloge biologique marche de la manière suivante : vous avez des gènes qui vont induire la synthèse de protéines. Ces dernières vont s’accumuler, être modifiées et vont bloquer l’expression de ces gènes. C’est une espèce de boucle qui va tourner sur un rythme de 24h, c’est pour cela que l’on parle d’un rythme circadien. Il y a deux gènes qui sont CLOCK et BMAL1 qui marchent dans un sens et une gène PER qui marche dans l’autre. Ils forment une boucle métabolique qui fait que l’on va synthétiser quelque chose, qui va s’accumuler et va empêcher la synthèse de ces protéines pour donner un cycle de 24h. Ce qui est décrit c’est que des mutations vont interférer et modifier la boucle et allonger les 24 heures. Cette horloge interne est remise à l’heure par la lumière du jour, l’alternance lumière/obscurité ou par des rythmes sociaux ou la prise alimentaire. Notre horloge endogène tourne sur à peu près 24h. Pour les personnes plutôt du soir ça sera plutôt 24h30 et pour ceux qui sont plutôt du matin, plutôt 23h30. Le problème de ces cycles c’est que vous allez progressivement vous décaler car les cycles lumières/obscurité sont eux de 24 heures. Il faut qu’on soit remis à l’heure périodiquement. Ces phénomènes biochimiques vont depuis le noyau de la cellule jusqu’au cytoplasme puis reviennent dans le noyau font un peu comme une horloge à haut qui se remplit, puis se vide, ce qui indique un temps donné. Les protéines sont synthétisées sous l’effet de gènes qu’elles vont venir inhiber. On l’observe chez les drosophiles, certaines plantes et les mammifères. C’est ce qui a valu le prix Nobel aux trois découvreurs de la chronobiologie en 2017. Cette horloge biologique est propre à chaque individu, elle est déterminée génétiquement et ce qu’ont observé les chercheurs c‘est qu’un certain nombre de molécules pouvaient interagir et modifier le comportement de l’horloge. Jusqu’à présent on savait qu’il y avait des typologies qui étaient génétiquement déterminées : des gens du soir ou du matin. Là on à une piste sur la molécule qui pourrait intervenir chez les gens du soir. Il y a des gens du soir et des gens du matin, c’est une réalité qui est connue depuis quelques années.

Se coucher tard de manière chronique présente-t-il des risques pour la santé ? On entend souvent que les heures avant minuit sont plus réparatrices, est-ce vrai ?

Les individus du soir extrême, qui n’arrivent pas à dormir avant deux ou trois heures du matin sont très peu nombreux. En revanche, il y a beaucoup de gens qui sont simplement plutôt du soir. Il y a eu un certain nombre de travaux disant que les gens qui sont du soir extrême ont une mortalité cardiovasculaire supérieure à la normale. Ce sont toujours des travaux qui sont compliqués car il y a plein de facteurs qui interviennent. Quand vous êtes du soir, vous n’avez pas le même rythme de vie que du matin. Le soir vous allez par exemple plus faire la fête, prendre plus d’apéros, plus fumer donc c’est difficile de faire la part des choses. La petite minorité qui est du soir extrême n’a peut-être pas que ça de différent avec les autres.

Les heures avant minuit sont plus réparatrices chez les individus qui sont avec un rythme « normal ». Parce que les premiers cycles du sommeil, quand vous les faites avant minuit et qu’habituellement vous dormez avant minuit, vous allez avoir une sécrétion d’hormones de croissance. Et le jour où vous allez vous coucher tard vous ferez moins de cycles de sommeil long profond parce que vous commencerez votre nuit complètement décalé. Les cycles du sommeil ne sont pas les mêmes au début et à la fin. Ils sont plus riches en sommeil paradoxal le matin, c’est pour ça que vous pouvez vous réveiller avec un rêve en tête et les cycles du soir sont plus riches en sommeil long profond. C’est pour ça qu’on dit que c’est plus réparateur mais c’est vrai pour les gens qui dorment habituellement à 22h30. Pour ceux qui dorment habituellement avant minuit, c’est le sommeil avant deux heures qui est plus réparateur.  

Si être un couche-tard est génétique, peut-on forcer sa nature ? En particulier, chez les enfants, cela veut-il dire qu’on ne peut pas empêcher un enfant de se coucher tard ? Si l’on est « programmé » pour se coucher tard, comment s’adapter à des horaires plus traditionnels ?

Sur un temps court, c’est tout à fait faisable, on va pouvoir s’adapter, mais sur un temps long ça ne marche pas. Quelqu’un qui est du soir, s’il fait un travail de nuit ça sera plus facile pour lui. S’il est du matin il pourra le faire pendant un certain temps, mais il va se désadapter et ça sera de plus en fatigant. Plus vous vous éloignez de votre tendance naturelle et plus c’est couteux. L’humain peut décider que ça va lui couter un peu mais au fur et à mesure le naturel va revenir au galop. Il faut aussi voir que cette horloge varie au cours de la vie. Elle se met en place dans les premières années de l’enfance, très vite il va y avoir des enfants couche-tôt ou couche-tard. Cette horloge va se modifier à l’adolescence, parce que plein de choses changent, et il y a beaucoup plus d’adolescents du soir que du matin. Et quand on va être à la retraite on va avoir tendance à être plus du matin. Michel Siffre, est descendu au fond d’un gouffre et est resté deux mois sous terre et a montré qu’il avait une horloge biologique interne puisqu’il ne voyait pas la lumière du jour et on a vu qu’il tournait autour de 24h30 et quand il a refait l’expérience à 62 ans c’était beaucoup moins bien.

Concernant les enfants il y a un vrai problème aujourd’hui car tant que l’école était à 8h ou 9h tout allait bien mais il y a les temps de transports ce qui oblige à des levers beaucoup plus précoces chez l’enfant et entrainer des dettes de sommeil. Bien entendu il va falloir lutter contre la dérive. Un enfant qui a tendance à s’endormir tard il ne faut pas qu’il s’endorme de plus en plus tard. Pour ça il faut qu’il ne regarde pas d’écran, parce qu’ils apportent de la lumière bleue qui va bloquer la sécrétion de la mélatonine et l’empêcher de s’endormir. Donc il y a tout un tas de chose qui vont être plus importantes chez quelqu’un du soir pour qu’il puisse s’endormir. S’il est du soir extrême on va pouvoir le ramener un peu, mais dans une certaine limite. On ne peut pas changer quelqu’un du soir en quelqu’un du matin, mais on peut faire en sorte que ça ne s’aggrave pas. Or notre société actuelle a tendance à aggraver les choses en nous hyperstimulant le soir : plein de choses à faire, internet, discuter avec ses amis. Tout ça est très plaisant et leur dire qu’il ne faut plus le faire est compliqué. Donc il faudrait que la société soit un peu plus aidante. Par exemple, ça a un coût d’être le seul à ne plus se connecter. Donc il faut négocier mais ce n’est pas facile. Aujourd’hui notre société se moque complètement des rythmes et augmente le travail de nuit et en horaires décalés. Le fait d’entrainer les gens à modifier leurs horaires ce n’est pas forcément bien. La société devrait arrêter de multiplier les emplois à horaires décalés. Le télétravail apporte une solution à certains, mais on ne sait pas si ça va améliorer les choses sur le long terme.

Si se coucher tard est purement biologique est-ce qu’à terme, on pourrait changer cela médicalement et influer sur les mutations génétiques pour modifier l’horloge biologique ?

C’est ce que laisse espérer l’étude mais je n’y crois pas tellement. Ils disent avoir de nouvelles cibles thérapeutiques. C’est vrai qu’aujourd’hui on va plutôt utiliser les synchroniseurs. On va utiliser la luminothérapie le matin pour bien arrêter la sécrétion de mélatonine, on va faire en sorte que vous ayez une vie régulière pour que votre rythme soit bien établi. On peut également donner de la mélatonine, pour entrainer la sécrétion endogène plus tôt afin de s’endormir plus tôt. Les chercheurs de l’étude pensent qu’il y a un point protéique sur lequel on pourrait agir et faire en sorte que cela soit plus tôt. C’est très théorique pour le moment et de toute façon il y a tellement de choses qui sont réglées par l’horloge biologique qu’il faut faire attention. Si vous ne modifiez que l’horloge principale et pas les secondaires vous risquez d’entrainer des désynchronies. Donc ce n’est pas évident qu’on puisse avoir un effet pharmacologique. En revanche un effet comportemental c’est très important. Il faut que l’individu comprennes qu’il ne doit pas aggraver les choses.  Il ne faut pas dire aux gens du soir couchez-vous tôt ça va aller. Il faut les aider, on a une marge de manœuvre d’une ou deux heures. Si quelqu’un est habitué à se coucher à deux heures on va pouvoir le faire s’endormir à minuit, pas moins.

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