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Un patient dans une salle d'attente.
©Loic VENANCE / AFP

Impact psychologique

Le monde d’après le Covid sera-t-il surtout celui d’une génération à-quoi-bon ?

Derrière les troubles psychologiques liés à l’épidémie de Covid-19 et déjà largement documentés se cache en fait un malaise beaucoup plus profond sur le sens de nos vies.

Xavier Briffault

Xavier Briffault

Chargé de recherche au CNRS (INSHSSection 35).
Habilité à diriger des recherches (HDR).

Membre du conseil de laboratoire du CERMES3.
Membre du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), Commission Spécialisée Prévention, Education et Promotion de la Santé.
Expert auprès de la HAS, de l’Agence de la Biomédecine, de la MILDT, de l’ANR, d’Universcience.

Chargé de cours à l’Université Paris V Paris Descartes, à l’Université Paris VIII Vincennes-Saint Denis. 

Voir la bio »Michel Maffesoli

Michel Maffesoli

Michel Maffesoli est Membre de l’Institut universitaire de France, Professeur Émérite à la Sorbonne. Ces derniers livres publiés sont "Écosophie" (ed du Cerf, 2017), "Êtres postmoderne" ( Ed du Cerf 2018), "La nostalgie du sacré" ( Ed du Cerf, 2020).

 

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Atlantico : Si l’on sait que la pandémie a pu créer chez un grand nombre de personnes des troubles ou problèmes psychologiques dûs à l’isolation, à l’angoisse ambiante, l’insécurité du lendemain, elle a également révélé un malaise préexistant chez de nombreuses personnes. Sur quoi pouvait porter ce malaise et quels aspects de celui-ci ont été exacerbés par la pandémie ? 

Xavier Briffault : L’indicateur le plus flagrant pour faire l’état de la santé mentale actuellement est CoviPrev de Santé Publique France qui montre qu’actuellement, sur un échantillon stable depuis un an, environ 30% de la population a un score sur l’échelle HAD (Hospital Anxiety and Depression) indiquant les taux d’anxiété et de dépression supérieur à 10, ce qui correspond au score d’entrée dans la dépression. Si l’on transpose à la population générale, cela revient à dire qu’un tiers de la population – ici adulte – est dans un état anxio-dépressif actuellement. Cela ne veut pas dire une dépression caractérisée qui nécessite un traitement, mais déjà un état de souffrances psychiques très important : cela représente 15 millions de personnes, et ce score est trois fois plus élevé que celui d’il y a un an, lors de la première étude CoviPrev. Il y a également une augmentation très importante des consultations de psychologues, psychiatres, médecine générale, pédopsychiatrie, une augmentation similaire de la consommation de psychotropes. Cela s’associe également à une augmentation de la suicidalité, c’est à dire des pensées et des intentions suicidaires ; si l’on n’a pas encore de chiffres sur le suicide (actuellement 12 000 par an pour 200 000 tentatives) car il faut du temps pour les obtenir, comme la dépression est la première cause de suicide, cela risque de coïncider. 

Cette augmentation de la souffrance psychique touche d’autant plus fort des personnes qui avaient des facteurs de risque antérieurs, que ce soit directement des troubles de santé mentale avérés (anxio-dépressif, troubles obsessionnels compulsifs, troubles du comportement alimentaire, qui ont été assez sévèrement impactés) ou des personnes qui avaient des « modalités de coping », des troubles de l’adaptation qui ont été impactés très fortement par la pandémie. Pour le moment, considérant toutefois la difficulté de comparaison des études de santé mentale épidémiologiques entre elles faute de nombres suffisants, il semble que la crise et en particulier les mesures de confinement qui l’ont accompagnée ont impacté tous les facteurs de risque de santé mentale : l’isolement, les problématiques économiques, l’incertitude face à l’avenir, l’incohérence et la perte de contrôle sur sa vie, la perte de stabilité fondamentale de la société (liberté de déplacement, de sortir à n’importe quelle heure de chez soi). Cet impact va donc au-delà des personnes qui étaient déjà touchées par des troubles mentaux, et de celles qui avaient déjà des facteurs de risque. 

Michel Maffesoli : Cette crise sanitaire est avant tout une crise de civilisation que l’épisode de ce que j’appelle une psycho-pandémie met en relief. De quoi s’agit-il ? La modernité s’était construite sur le rationalisme, la croyance en un progrès infini, l’individualisme. La mort, la maladie, le mal devaient être éradiqués. En tout cas ils étaient cachés, relégués dans la sphère intime.

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Depuis la seconde guerre mondiale, l’Europe vivait donc dans une sorte de quiétude, la paix sous le bouclier nucléaire, le progrès médical, l’amélioration des conditions de vie faisant reculer toujours plus la mort. Jusqu’à l’oublier, la dénier

L’épidémie de Sars Cov2 constitue la première épidémie d’envergure depuis la grippe espagnole. En effet contrairement au Sida qui ne touchait que des populations spécifiques, homosexuels, transfusés etc. l’épidémie de Covid a été mise en scène comme si elle frappait de manière indifférenciée toutes les populations.

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Ceci s’est révélé totalement faux, puisque l’épidémie frappe essentiellement les personnes vulnérables, âgées, souffrant de comorbidité (obésité, diabète, immuno-dépression…). Mais tant le discours officiel que sa réception par la majorité des personnes accrédite l’idée que le virus frappe indifféremment jeunes et vieux, personnes en bonne santé et malades. De là son caractère fatal et particulièrement angoissant.

La mort est ainsi revenue sur le devant de la scène.

C’est cette ignorance de la mort que la pandémie a révélée, notre société (et les médecins particulièrement) vivant comme si la mort devait à terme être réformée, disparaître.

Proust dans un des derniers textes écrits avant sa mort explique combien la vie nous paraîtrait délicieuse si tout un coup on nous annonçait que nous devions mourir, combien nous ferions toutes ces choses que sans cesse nous ajournons du fait de notre paresse. Et il conclut ainsi : « Et pourtant nous n’aurions pas dû avoir besoin du cataclysme pour aimer aujourd’hui la vie. Il aurait suffi de penser que nous sommes des humains et que ce soir peut venir la mort. »

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Il me semble qu’une grande partie de l’angoisse particulière à cette crise, largement supérieure à ce qu’elle devrait être « rationnellement », c’est-à-dire au regard de la très faible létalité de la maladie qui frappe essentiellement des personnes en fin de vie, tient à cet oubli de notre société du fait « que ce soir peut venir la mort ». Oubli rendant justement la vie souvent ennuyeuse.

La façon dont a été traitée la pandémie et notamment le fait que les morts ont été cachées, y compris des proches, a sans aucun doute exacerbé les angoisses. En effet, une société équilibrée doit affronter en commun la mort, doit ritualiser les fins de vie et les obsèques, au risque sinon d’exacerber les angoisses individuelles.

La pandémie a-t-elle permis à certains de se rendre compte que leur train de vie (notamment urbain, dans des espaces souvent petits, sans quiétude ni répit à des prix démesurés) leur semblait absurde et ont vu durant la pandémie des moyens de pallier cette absurdité, autorisés par le télétravail, ou le chômage partiel notamment ? Comment dès lors envisager le retour à une situation semblable à l’avant-covid ? 

Xavier Briffault : Je ne crois pas qu’on puisse revenir à une situation comme avant la crise : il n’y aura sans doute pas de prise de conscience massive et de changements majeurs qui vont drastiquement changer la société. J’avais écrit en mars 2020 qu’il était en train de se passer un moment blankenburgien, du nom d’un psychiatre phénoménologue auteur d’un livre sur la psychose intitulé La perte des évidences naturelles, dans lequel il considère que la psychose est le moment qui fait perdre tout sens commun, de perception, motricité, pensée qui se disloque chez la personne en proie à la psychose. L’effraction qu’ont constitué les confinements sont à mon sens un équivalent au niveau de la société, c’est-à-dire une perte d’évidence sociale. Bien évidemment cela ne veut pas dire que cela rend les membres de cette société psychotiques, mais cela distord, disloque et dégrade leur rapport commun au monde ; en ce sens cela détruit ce qui faisait évidence, les projets de bases, l'avenir prévu, les relations communes, l'avenir professionnel, le type d’activité, la planification de sa vie pour l’année, les cinq ou dix ans, tout cela a été gravement disrupté. Cela a, certes, pu venir enrayer chez certaines personnes un fonctionnement routinier névrosant, stérile, sans plaisir ou investissement. Ces personnes alors ont pu parfois mettre en œuvre un passage à l’acte, dans les deux sens du terme, un raptus par exemple qui peut consister en une crise, une fuite à la campagne par exemple. Pour la majorité, le fonctionnement de base, les espaces de sécurité et filets existentiels conditionnant leur investissement dans l’avenir sont ruinés ou du moins très altérés et ne sont pas encore reconstruits. Pour un certain nombre de personnes, cela va être très difficile à reconstruire, car si lorsqu’on a beaucoup de ressources financières, du réseau et que l’on comprend les logiques de la société l’on peut profiter de ce genre de situation pour avoir un effet d’aubaine et d’améliorer sa vie, beaucoup de gens ne sont pas dans cette situation là et vont prendre cela comme un coup de massue qui va les dégrader plus encore que s’ils étaient enfermés dans une vie qui n’était déjà pas facile auparavant ou qui ne les satisfaisait pas pleinement. 

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Si l’on considère la situation sous un angle psychopathologique, on observe une montée en flèche des addictions aux substances (tabac, alcool, somnifères..), une dégradation du sommeil (première chose qui se dégrade dans les situations stressantes, on estime aujourd’hui à 60% la part des Français dont le sommeil est dégradé) ; de ce qu’on sait de la dépression, elle se chronicise vite et ça se soigne mal. Si l’on conjugue ces données, on en arrive à la conclusion qu’il y aura pendant des années des personnes dans des états dépressifs, sévères pour certains (qui peuvent requérir une hospitalisation psychiatrique). Or, les hôpitaux psychiatriques, comme les autres vont être saturés ; on peut donc s’attendre à ce que pour un certain nombre de personnes cette situation dure un certain nombre d’années. 

Sous un angle plus social, il convient ici de se souvenir avec Marcel Mauss que « le fondement même de la société est le « Je m’attends » », car cette expression comporte un certain nombre de régularités sociales permettant d’investir sa vie dans l’avenir avec la certitude que demain sera relativement identique à aujourd’hui : ce n’est plus le cas du tout. Il va donc falloir retisser, reconstruire ces fondamentaux de la vie sociale, de la vie en société. 

Il y a en ce moment beaucoup de colère, beaucoup de rage, de haine, de ressentiment, comme dirait Cynthia Fleury dans son ouvrage Ci-gît l’amer (Gallimard, 2020), à l’encontre de la classe politique, des médecins, des jeunes, des Chinois, des Etats-uniens, des vaccins… : cela disloque tout à fait le lien social et le sentiment de faire partie d’une communauté. Il y a là des conflits intergénérationnels à redouter, des vieux envers les jeunes mais sans doute plus encore des jeunes envers les vieux, de la classe politique envers le reste de la société, vice versa ; la méfiance et la défiance sont omniprésentes, portent avec eux la coercition et mène à un état social délétère, fragile, instable, et on commence à voir émerger des contestations du système démocratique, de la classe politique qui se font de plus en plus entendre et qui conduisent à mener les gens les uns contre les autres.

J’avais par ailleurs écrit qu’il est impératif de prendre en cause la fatigue de l’épidémie, la dépressivité et la lassitude à bas bruit, comme l’absence de disponibilité de cadres solides sur lesquels s’appuyer, qui peuvent tout à fait générer du repli, de la méfiance et un sentiment de « A quoi bon ? ». Car en effet, à quoi bon s’investir dans des études, dans une entreprise si dans six mois un nouveau confinement referme tout, que le commerce soit à nouveau interrompu, les universités fermées, que l’on doive à nouveau rester chez soi ; cette incertitude n’incite pas à un investissement dans l’avenir, à un certain optimisme, et ce d’autant qu’il n’y a presque plus de mécanismes de récompenses. On sait que participer à des activités plaisantes, outre sa participation au bonheur de la vie, est thérapeutique et préventif de la dépression et de l’anxiété. Quand on ne peut plus faire de sport, plus voir ses amis, plus voir sa famille, plus aller au restaurant, plus de lieux culturels, de cinémas, de possibilités de partir en vacances, c’est très dépressogène dans le pire des cas, et dans le meilleur, cela suscite des tendances abandonniques, des tendances à se laisser aller, ne s’investir dans rien. C’est là une sorte de syndrome de glissement, cette tendance qu’ont certaines personnes âgées lorsqu’elles sont mises en maison de retraite par exemple, car il n’y a plus d’activité plaisante, elles ont le sentiment que leur vie est terminée, et elles se laissent mourir peu à peu ; on observe un phénomène similaire dans les enquêtes CoviPrev, Covadapt concernant des populations qui abandonnent toute activité plaisante : qui ne lisent plus, ne rient plus, ne jouent plus, ne font plus d’un instrument de musique s’ils en faisaient, ne font plus de sport… Alors même que l’on avait l’impression avec le confinement que la course à pied s’était développée, les enquêtes ont montré que l’on avait moins couru, moins longtemps. Ce sont là des signes d’un syndrome de glissement, d’une perte de confiance dans l’avenir et d’une aversion de l’engagement dans l’extérieur. 

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L’impact psychologique du Covid est-il dû aux mesures de restrictions sanitaires ou à la pandémie elle-même ?

Michel Maffesoli : On a vu très clairement, durant le premier confinement notamment, une prise de conscience de l’aporie des standards de vie moderne : mondialisation et dépendance des circuits d’approvisionnement internationaux ; densité de population et éloignement de la nature ; renfermement sur la famille nucléaire voire isolement des personnes dans des espaces restreints. Une utopie d’un retour à la campagne s’est ainsi construite. Sans cependant aboutir vraiment, sauf marginalement. Le second confinement a plutôt mis en exergue les difficultés du télétravail et de l’isolement, fût-il familial.

Dès lors « le monde d’après » a perdu son côté chatoyant.

Mais l’histoire n’avance qu’à pas de colombes et le basculement dans un monde d’après ne se fait pas selon un mode révolutionnaire, mais très progressivement.

Le changement de valeurs se fait selon un processus de saturation plus que de tabula rasa. L’émergence de nouveaux modes de vie se fait par avancées successives, mais aussi retours partiels. Non plus une grande Utopie, un monde nouveau, mais de multiples utopies interstitielles, un accouchement très progressif d’une nouvelle époque. La postmodernité n’advient pas par un coup d’État, elle est une mise à jour progressive, une « révélation » (Apocalypse).

Ceux qui selon les vieux schémas politistes ont cru qu’il adviendrait un Nouveau monde seront sans doute déçus encore une fois. Mais dans la vie de tous les jours, de multiples expériences, très parcellaires, dessinent ce monde émergent. Il s’agit moins d’une construction que d’un bricolage.

Contrairement aux grandes utopies du 20e siècle, futurisme, puis fascisme, constructivisme puis nazisme , révolution puis stalinisme, il me semble que notre époque est sevrée de ces croyances en des lendemains qui chantent.

Ce qui ne signifie pas un àquoibonisme, ni même un No future. Simplement les utopies sont vécues au présent, le futur enchante notre temps qui au lieu de vouloir faire du passé table rase, s’inscrit dans une tradition. Le monde d’après est le monde de maintenant, gros de son futur et fort de son passé.

La porosité entre vie professionnelle et vie privée, amplifiée par le télétravail notamment, a-t-elle associé une lassitude, un malaise des individus quant à leur travail, à leur vie propre ? Une perte de sens dans le travail devient-il synonyme d’une perte de sens de la vie ? 

Xavier Briffault : Un certain nombre de personnes ont commencé durant cette pandémie à se demander à quoi sert leur travail, qui jadis était engagé dans une société fonctionnant avec un certain nombre d’objectifs, de valeurs, qui sont devenues superflues par rapport à la gravité du virus : cela donne un sentiment de futilité et de perte de sens dans l’utilité sociale et personnelle du travail. 

Il y a ensuite un envahissement de l’espace personnel par l’espace professionnel, et cela a eu des effets paradoxaux. En effet, autant on peut considérer que le télétravail choisi est une chose positive, qui libère de la contrainte des transports, libère du temps, offre de la flexibilité, autant le télétravail subi peut être très pathogène, les gens n’y étant simplement pas préparé et le manque de contacts sociaux, de lieux de convivialité, de nouveauté, d’imprévisibilité pouvant les affecter fortement. 

De plus, il faut des compétences d’organisation spécifiques pour télétravailler, car on est vite ou submergé et l’espace personnel est détruit par le professionnel (d’autant que cet espace n’existe souvent pas à l’intérieur du logement des nouveaux télétravailleurs), ou incapable de travailler car l’on est soumis à trop de stimuli et la concentration est perturbée, ce qui génère un stress spécifique. A titre personnel, je connais bien cela car, en tant que chercheur, cela fait vingt ans que je télétravaille, et j’ai mis des années à réguler mes espaces de vie professionnelles, personnelles et cette nouvelle contrainte peut générer paradoxalement de nombreux burn-out, et des conflits au sein de la famille ou du couple. Ainsi, ce que l’on pouvait projeter sur le plan professionnel d’un conjoint, ou qui était caché peut devenir visible au sein du domicile, et cela peut déséquilibrer les rapports entre les personnes. A cela viennent s’ajouter les conflits d’espace, de temps, qui génèrent des tensions pouvant mener à des ruptures, des séparations… 

Il me semble important en conclusion de rappeler à quel point il est important de convoquer dans le débat public les sciences humaines, car si l’on a entendu beaucoup les médecins, les urgentistes, épidémiologistes, les sciences sociales ont été jusqu’ici trop peu prises en considération, alors même que depuis le début de l’épidémie, certains collègues et moi-même avons émis quelques alertes et descriptions de ce qui risquait de se passer par la suite, et qui se passe actuellement. Il est important de rappeler également que l’être humain n’est pas qu’un réceptacle à virus, c’est également un être social, et lorsqu’on prend des décisions de santé publique, il ne faut pas prendre de mesures qui dans le meilleur des cas réduisent la propagation virale tout en impactant gravement des aspects vitaux de la vie des gens. Actuellement en France, la gestion de l’épidémie est très mauvaise, puisqu’on a atteint les cent mille morts, et en plus de cela l’impact sur les autres paramètres de la vie en société sont plus que délétères : l’épidémie n’est pas que la transmission d’un virus et il est crucial d’accorder, en écoutant les sciences humaines notamment, l’importance qui lui est due à la réparation du socius, la part sociale de l’esprit humain, tellement dégradée en ce moment, afin que les années à venir ne se passent pas de la manière la plus désastreuse... 

Michel Maffesoli : Comme je l’ai dit plus haut, la perte de sens de la vie tient essentiellement à un refus de la mort. Une société qui dénie la mort ne sait pas vivre, ni individuellement, ni collectivement.

La modernité a transformé toute activité humaine en travail, c’est-à-dire en valeur travail. L’activité est réduite à sa valeur d’échange, à sa quantification matérielle voire son équivalent monétaire : la valeur travail.

De même la vie privée est-elle devenue selon l’expression même de K. Marx reproduction de la force de travail.

Le vitalisme populaire a su mettre en oeuvre divers moyens de résister à cette réification. Grèves et conflits, fêtes et rituels collectifs, diverses traditions comme la « perruque », le saint lundi, voilà autant d’échappatoires à l’omnipotence de la valeur travail.

D’une certaine manière si le télétravail et autres types d’aides ont permis d’échapper au travail, ils ont également mis en exergue l’importance de l’espace –temps collectif. Ce n’est pas le travail qui manque dans le télétravail, mais le « non-travail » au travail. C’est-à-dire tous les moments de détente, de pause, les échanges informels, les  conflits et les diverses formes d’entraide, bref tout ce qui est de l’ordre communautaire.

Tout ceci n’a pas encore trouvé de nouvelles formes d’expression dans le télétravail. Le retrait de chacun dans son domicile, c’est-à-dire la confusion entre sphère privée et sphère professionnelle, réduit chacun à sa seule identité : à la confusion entre son identité professionnelle et son identité civile. Or dans notre société postmoderne, chacun avait pris l’habitude de jouer sur plusieurs registres, d’échapper à cette assignation à identité.

Il y a deux scénarios possibles : soit le télétravail sera organisé d’une manière taylorisée, chacun devant à son domicile travailler comme en usine, à des tâches assignées et formatées, selon des protocoles imposés. Soit on retrouvera dans le télétravail quelque chose de la liberté et de la créativité qui étaient celles des artisans à domicile à l’époque pré-moderne.

L’hypothèse du télétravail taylorisé aboutira, à mon avis à des formes de soulèvement violentes. L’homme n’est pas fait pour vivre seul, en dehors d’une communauté. Et les soulèvements seront une manière de faire communauté dans un monde déshumanisé.

Mais on peut aussi imaginer que de nouvelles formes d’activité surgissent, où puissent s’exprimer à la fois la créativité et l’idéal communautaire. Où la vie privée et la vie professionnelle s’enrichissent et s’ancrent dans des terroirs qui seront autant de résistance face à l’imposition mortifère de la valeur travail.

Il y a beaucoup d’expériences de ce type, qui se diffusent et essaiment, grâce notamment aux réseaux sociaux. Ce n’est plus un idéal révolutionnaire, un projet politique. Mais ce sont diverses expériences qui se font ici et maintenant. L’allemand le dit bien : « Zwecklos aber Sinnvoll » : sans sens (but, projet), mais pleines de signification.

Retrouvez le dernier ouvrage publié par Michel Maffesoli : "L’ère des soulèvements", éditions du Cerf, Mai 2021

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