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De violentes émeutes ont éclaté à Sarcelles dimanche 20 juillet.
De violentes émeutes ont éclaté à Sarcelles dimanche 20 juillet.
©Reuters

L’été en pente dure

Images chocs de Barbès et Sarcelles en feu : quelle facture pour la société française ?

Après les graves incidents survenus samedi 19 juillet dans le XVIIIe arrondissement de Paris en marge d'un rassemblement de soutien à Gaza, une nouvelle manifestation a dégénéré le lendemain dans le Val-d'Oise.

Gil  Mihaely

Gil Mihaely

Gil Mihaely est historien et journaliste. Il est actuellement éditeur et directeur de Causeur.

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Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant, formateur et consultant. Ancien membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration. Dernier ouvrage : Laïcité, émancipation et travail social, L’Harmattan, sous la direction de Guylain Chevrier, juillet 2017, 270 pages.  

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Atlantico : Magasins mis à sac, abris-bus détruits, poubelles et voitures brûlés, cocktails molotov, etc. Telles sont les images diffusées par les médias français des évènements survenus ce week-end à Paris et à Sarcelles en marge des manifestations pro-palestiniennes pourtant interdites. Quel impact peut avoir ce genre d'images dans l'opinion publique française, notamment en termes de comportements électoraux ? 

Christophe Bouillaud: Ces seuls événements auront un impact d’autant plus limité que l’opinion publique est déjà demandeuse depuis quelques années d’un retour à l’ordre, d’un respect plus grand des normes sociales en vigueur dans l’espace public. Manuel Valls l’a bien compris d’ailleurs. Toutes ces déviances fortement médiatisées ne feront que renforcer cette tendance déjà largement présente, sans lui donner sans doute une plus grande force. Pour ce qui concerne les comportements électoraux, ils ne dépendent évidemment pas d’une seule séquence médiatique aussi importante soit-elle, ils s’inscrivent dans la longue durée de parcours individuels de vie des électeurs. Dans les faits du week-end dernier, la plupart des électeurs trouveront la confirmation de leurs convictions préalables et ne changeront pas d’un iota leur position politique. Ce ne sont pas les premières émeutes urbaines en France depuis 1981…

Guylain Chevrier : Il est certain que cet épisode de violence urbaine ne va pas améliorer l’image donnée à la banlieue. Après le saccage de Barbès, celui de Sarcelles (95) étonne plus. Il semble que nous ayons dans l’absolu plutôt affaire à une ville où tous se côtoient, de communautés qui vivraient bien ensemble. Mais on doit peut-être là s’interroger sur ce que vaut ce principe d’organisation, relatif à des communautés vivant les unes à côté des autres séparées selon la religion, présenté de façon alléchante au regard de ce qu’il peut couver. Une épicerie cachère a été mise à sac et une synagogue a du être défendue ardemment par la police, sans compter avec un quartier dévasté. C’est l’illusion que l’on peut vivre en bonne intelligence en faisant société sur le fondement d’une addition de différences, et cela ne marche pas. Dès qu’une cause extérieure vient faire se frotter les différences, c’est l’affrontement. Dans la banlieue londonienne, où le multiculturalisme est roi, on assiste régulièrement à des affrontements intercommunautaires.

On a laissé s’installer depuis des années ce phénomène, encouragé par de nombreux élus qui, au nom du respect des différences n’ont pas hésité à y aller à coups de soutiens financiers fréquemment dans nos banlieues, poussant dans le sens de cette logique communautaire. C’est l’idée d’intégrer en flattant le " ce par où on vient " où la religion tient la première place, impliquant une conception de l’altérité qui vient se mettre en surplomb de la communauté nationale qui passe alors au-dessous.

On est venu nous raconter une belle histoire, que la reconnaissance de la diversité culturelle serait la composante essentielle des droits humains d’aujourd’hui, en oubliant que derrière cette logique, les individus disparaissent avec leur libre volonté fondue derrière l’affirmation communautaire qui tourne vite au communautarisme, pour enfin aboutir à une logique d’affrontement entre groupes rivaux.

Voilà où conduit la discrimination positive que nous proposait d’initier partout M. Ayrault lorsqu’il était Premier ministre, avec sa nouvelle Feuille de route sur l’intégration. Il était question derrière la notion anglo-saxonne " d’inclusion sociale " remplaçant celle " d’intégration ", de s’appuyer sur les communautés pour aider à ce que chacun trouve, soi-disant, mieux sa place. Mais pour en arriver à quoi ? Elle fit heureusement un tôlé qui le fit reculer. Il était même question, pour aller dans ce sens, d’abroger la loi du 15 mars 2004 d’interdiction des signes ostensibles religieux dans l’école publique jugée discriminatoire ! On voit à travers ce simple fait l’illisibilité politique qui existe sur ces questions et où cela nous mène, à un malentendu avec certaines populations aux graves conséquences. Il ne s’agit pas de tirer un trait sur les différences mais de leur donner leur juste place, celle qui préserve les libertés de tous.

On a assisté à un épisode qui en dit long sur ce qui se prépare. On a, en mettant en compétition " l’intégration sociale " des individus avec celle par le biais des communautés, créé une identification de plus en plus forte du sentiment d’exclusion sociale au sentiment d’exclusion ethnique ou religieuse. On voit ainsi des problèmes au ressort économique et social être vécus d’abord comme des discriminations. Rien d‘étonnant, d’autant que ce raccourci est ainsi comme offert à une victimisation tous azimuts. S’il existe évidemment des injustices sociales auxquelles il faut remédier et aussi des discriminations qu’il faut dénoncer, nous vivons dans un pays qui offre à tous une protection sociale indépendamment de toute différence, ce qui, à travers ces événements, donne l’impression d’être totalement piétiné.

Evidemment, comment mieux préparer des fruits murs qui n’ont plus qu’à tomber dans les mains d’un FN qui est en embuscade, de façon inquiétante, derrière ces événements qui travaillent pour lui, sans même qu’il ait à souffler sur les braises ?

Gil Mihaely :  Cela renforce les soupçons d'un nombre grandissant de Français selon lesquels certains de leurs compatriotes, d'origine maghrébine notamment, sont en rupture définitive avec la République. De ce constat, chacun tirera les conclusions électorales qu'il jugera pertinentes.

Ces événements sont-ils susceptibles d'attiser davantage les tensions communautaires au sein de la société française ? Y-a-t-il des craintes à avoir quant à une radicalisation des deux côtés ? 

Gil Mihaely : Cela va rendre vraisemblablement la situation encore plus compliquée. Concrètement, je pense que les effets attendus pourraient être un renforcement de la radicalisation islamiste, donnant ainsi naissance à de nouvelles vocations, mais également une augmentation du nombre de départs pour les zones de conflit comme la Syrie ou l'Iraq, ainsi que de nouveaux passages à l'acte similaires à ceux de Mohamed Merah ou de Mehdi Nemouch. De l'autre côté, on pourrait assister à un renforcement des craintes au sein de la communauté juive. 

Je tiens à ajouter que plus que dans n'importe quel autre pays au monde, le conflit israélo-palestinien anime la vie publique française, comme si la France faisait partie du Moyen-Orient. Cela n'est absolument pas le cas dans des pays européens par exemple, comme le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Espagne, etc. bien que des manifestations et des prises de position par rapport à la situation actuelle sont observables. Cette différence s'explique par trois raisons : la communauté juive française est la 3e plus importante au monde après Israël et les Etats-Unis ; la France constitue l'une des plus fortes concentrations de populations immigrées d'origine maghrébine et/ou musulmane à l'échelle européenne ; et les communautés juives et maghrébines/musulmanes vivent à proximité au sein des villes, comme à Sarcelles et Paris en particulier. 

Christophe Bouillaud: C’est surtout l’importance disproportionnée donnée par ces événements à des groupes d’activistes somme toute limités en nombre qui devrait inquiéter. Cela crée une image selon laquelle des deux côtés de la transposition dans l’espace politique français du conflit israélo-palestinien, il n’y aurait plus que des extrémistes. Or on peut être " pro-palestinien " sans être un casseur, et on peut être " pro-israélien " sans vouloir jouer les gros bras. Le débat politique et intellectuel semble du coup se réduire à des affrontements de rue qui ne profitent qu’aux extrémistes. Par ailleurs, même si le conflit entre Israël et la Palestine occupe une place centrale dans l’actualité internationale telle qu’elle est présentée en France, et cela depuis au moins une quarantaine d’années, il faut rappeler que ces problèmes internationaux ne mobilisent guère en réalité la plupart de nos concitoyens, qui sont bien plus préoccupés de leur vie quotidienne que du millième épisode du conflit sans fin du Moyen-Orient. Cela tend à limiter la mobilisation dans l’opinion générale des Français sur ces sujets.

Guylain Chevrier : Nous ne sommes pas au bout des tensions dans ce domaine. Ceci d’autant plus que des forces politiques s’emparent de ce sujet et en font leur fond de commerce. C’est le cas d’un certain gauchisme qui y voit là la nouvelle cause idéale, celle des communautés issues des pays du Sud, dits "pauvres", se justifiant comme opposées à ceux du Nord, riches. La logique communautaire puiserait alors sa justification dans cette lecture d’affrontement extrêmement dangereuse entre ceux venus d’ailleurs, l’immigré comme nouvel exploité, contre les blancs exploiteurs. La population de notre pays ne tient pas dans sa généralité de la richesse et des exploiteurs, ne tire pour l’essentiel aucun avantage d’une mondialisation qui fait des dégâts partout et à l’encontre de beaucoup. Mais cette lecture simpliste est parfaitement relayée par un conflit israélo-palestinien qui, derrière l’idée d’asymétrie entre Israël et les Palestiniens, montre les Juifs comme les riches et les Palestiniens comme les pauvres, surenchérissant encore sur des préjugés contre les Juifs qui ont décidemment la peau dure.

Afin d'expliquer les débordements de ce week-end, Florian Philippot (FN) s'est empressé de dénoncer l'effet de l' "immigration de masse" et de la "communautarisation de la société". Xavier Bertrand (UMP), lui, évoque ces personnes "qui défient la République". Quels effets à long terme sur la cohésion sociale / le vivre-ensemble des évènements survenus ce week-end ? 

Guylain Chevrier : Malheureusement, il semble que l’on cherche à fournir au FN tous les arguments sur lesquels son influence fleurie. Il est un fait que l’immigration est au cœur des enjeux d’une intégration qui se porte mal, et la France n’est pas en situation de supporter des flux migratoires sans limites. La politique de large régularisation du gouvernement, d’asile en constante progression et d’accueil de (dits) mineurs isolés étrangers confiée par lui à l’Association France Terre d’Asile, association qui ne cesse d’expliquer dans les médias qu’elle est pour la fin des frontières, ne vont pas dans le sens de contredire ces dires. Il faut réaliser que nous atteignons ici un seuil qui tient à un ensemble de contraintes, économiques certes, mais aussi propres à une crise de l’ascenseur social qui est accompagnée de la dégradation du tissu social, ce qui favorise le repli communautaire, avec un modèle d’intégration qui n’opère plus comme par le passé.

Il faut prendre sérieusement la mesure du problème en quittant le seul domaine idéologique. Si on laisse les choses en l’état de ce côté, le modèle communautaire ne peut que l’emporter car, où pourront donc aller ceux qui ne peuvent trouver leur place dans notre pays sinon au sein de communautés où croire trouver, par l’entremise du moyens de pression politique qu’elles représentent, le salut ? Aussi, quel sens pourrait bien prendre alors la notion de cohésion sociale qui tient dans l’idée de se reconnaitre dans un modèle de société commun auquel on adhère, autrement dit, notre République laïque ? D’autant plus que cette dernière est totalement contraire à cette logique communautaire et au retour du pouvoir religieux dans le politique. Ne serait-ce pas la fin d’un modèle de société ?

Préservons notre beau pays du communautarisme pour le préserver du holdup que le FN peut réaliser dans ces conditions folles, sur nos plus belles valeurs, qui sont avant tout inspirées par un humanisme qui est tout le contraire de l’opposition entre les individus fondée sur l’origine, la couleur ou la religion, tout le contraire d’on ne sait quelle préférence nationale ! Mais ne sous-estimons pas le danger, avec de tels actes, que bien des citoyens qui hier n’imaginaient pas voter FN le fassent comme une envie irrépressible, devant la peur qu’inspire cette escalade aux allures de guerre civile. D’autant que cette escalade est le fait pour beaucoup d’individus qui paraissent rejeter ainsi en bloc l’intégration et la France, qui pourtant de loin ne les rejettent pas, ce qui en fait le bouc-émissaire idéal.

Christophe Bouillaud : C’est bien sûr l’explication classique du Front national concernant tous les problèmes rencontrés par la France, le contraire aurait été étonnant de la part de F. Philippot, il ne pouvait pas dire autre chose. C’est une façon de nier que le conflit israélo-palestinien déclencherait de toute façon les passions en France, même en l’absence de toute immigration, dans des milieux politisés. En effet, comme le montre par exemple la position du NPA et dans une moindre mesure du PCF, le soutien à la cause palestinienne s’inscrit dans une lutte ancienne des communistes et trotskystes contre la colonisation. Par ailleurs, il faut bien souligner qu’il existe des tas d’immigrés en France qui n’ont sans doute aucune opinion particulière sur la question. Est-ce que les immigrés chinois par exemple, qui forment pourtant une communauté ou plutôt des communautés, se sentent concernés par tout cela ? Les immigrés congolais ? Les immigrés tamouls ? La communautarisation de la société ne doit pas être exagérée. Pour l’instant, nous ne sommes pas dans la Bosnie-Herzégovine de 1990, ni dans le Liban de 1974, ni même dans la Belgique actuelle. Aucune grande force politique ne représente d’ailleurs une " communauté " et une seule. Tous les grands partis sont de ce point de vue comparatif  " trans-communautaires ". Seul le FN pourrait être à la limite caricaturé comme un parti "uni-communautaire ", celui des " Français de souche " pour reprendre une expression piégée, mais il s’affirme lui-même comme ouvert à tous les nationaux qui soient patriotes sans exclusion de race, religion, etc. Pour qu’il y ait communautarisation, il faut des élites qui veulent communautariser. Pour l’instant, elles n’existent guère ou n’ont guère eu de succès électoral. 

D'une manière générale, les partis politiques ont-ils pris la mesure de la gravité des faits ?  

Christophe Bouillaud:Les grands partis de gouvernement n’ont sans doute pas pris la mesure de la gravité des faits au sens où ils ne veulent décidément pas voir que la racine de ces violences urbaines récurrentes en France depuis le début des années 1980 se trouve dans l’absence de perspectives de vie décente d’une grande partie des classes populaires de ce pays, et en amont dans un échec de la socialisation scolaire. La classe politique a certes été très attentive à rénover les quartiers en difficulté (comme Sarcelles justement ou les quartiers nord de Paris), mais elle a refusé d’affronter le problème du sous-emploi, en particulier des hommes jeunes non-qualifiés. Ces derniers sont la masse de manœuvre de toutes ces émeutes. On casse rarement un abribus à 60 ans ! En même temps, nous ne sommes pas aux Etats-Unis où le même problème de ces " êtres inutiles " pour le capitalisme actuel a été résolu en faisant exploser les taux d’incarcération depuis les années 1970, en particulier pour les jeunes hommes noirs.  Ces émeutes urbaines seront donc récurrentes tant qu’une grande partie de la jeunesse populaire sera limitée dans ses perspectives de vie. 

Guylain Chevrier : Non, ils sont à la traine car incapables de prendre des décisions cohérentes qui indiquent un chemin à suivre qui soit de l’ordre d’un véritable projet commun. On voudrait croire que " tout le monde il est beau et il est gentil ", mais ce n’est pas ainsi. Il faut, pour faire respecter un modèle de société, le défendre. Il est aujourd’hui clairement attaqué derrière ces violences qui sont une provocation avant tout en réalité à l’adresse de notre forme de société, de notre République.

On entendait un habitant de Sarcelles, qui se présentait comme musulman, exprimer devant les dégâts des violences que " ça n’a rien à voir avec l’islam ça ". On peut s’étonner de ce propos alors que ces manifestations pro-palestiniennes soutiennent de façon inconditionnelle le Hamas, cette organisation islamique qui est pour une République islamique en Palestine. On ne peut négliger le fait que les manifestants portent fréquemment des signes religieux ostensibles avec beaucoup de voiles, manifestent aux slogans de " Allah Akbar " et " Mort aux Juifs ", ce qui était déjà le cas à Paris lors de la manifestation à Bastille où deux synagogues ont été attaquées. C’est ce qui avait amené d’ailleurs le gouvernement à interdire celle du week-end dernier.

Dalil Boubakeur, le Président du Conseil français du culte musulman, expliquait en sortant de l’Elysée où les responsables de " communautés " étaient reçues, qu’il s’agissait de contrôler des groupes minoritaires, laissant entendre qu’il s’en sentait la responsabilité. Une façon de reconnaitre que parmi les musulmans qui manifestent, il y en a qui viennent pour en découdre et au nom de la religion s’attaquer à tout sur leur passage. Il est un fait que certains qui se mettent hors la loi utilisent la religion comme instrument d’affrontement avec la société française, derrière un discours de victimisation qui prend pour thème le rejet qui serait celui de leur croyance pour justifier leurs exactions. Mais ce phénomène ne serait pas possible sans une communautarisation de l’islam de France qui gagne chaque jour du terrain, alors que l’on cherche à trouver ce qui est fait pour freiner ce mouvement, pour donner des signes positifs aux musulmans qui entendent vivre en dehors de l’influence communautaire, qui les aident et les incitent à y échapper.

Nous récoltons dans ce domaine ce qui a été semé depuis des années en matière d’atermoiements concernant la laïcité. On a mis l’accent sur le financement de projet dans les zones urbaines sensibles sur le prétexte de lutter contre les ghettos de pauvres sans se soucier de la logique communautaire qui s’y faisait jour et ce, alors qu’elles ne représentent que 7% de la population de notre territoires et alors que 85% des ménages pauvres vivent ailleurs. La politique de la ville, qui pourtant se donne bien des moyens, risque à ce compte d’être un leurre et une impasse, car on ne peut faire l’économie de penser l’action politique en la matière sans la question des valeurs communes qui font notre cohésion sociale, la place qu’elles tiennent dans les projets choisis et mis en œuvre dans les quartiers. On ne peut non plus penser la lutte contre la pauvreté essentiellement à travers le prisme étroit d’une caricature de la banlieue faisant de l’immigré la référence ultime, poussant à traiter les problèmes sur un mode communautaire, mais inscrire cette action dans un champ plus large qui réintroduise la continuité du territoire de la Nation en matière de lutte contre la pauvreté. Il en va d’une nouvelle territorialisation de l’action sociale.

Gil Mihaely : Je pense que tous les acteurs politiques doivent commencer par reconnaître que les évènements survenus ce week-end sont des évènements majeurs, et qu'il ne s'agit donc pas, comme on peut l'entendre, de "débordements", ou d'un "phénomène marginal". De même, ces évènements ne doivent pas être considérés comme une conséquence de l'interdiction du gouvernement de manifester.

Au contraire, ils témoignent d'un malaise politique et culturel très profond : il s'agit du refus ou de l'incapacité d'intégration, au sens premier du terme. Pour changer cela, il convient de se débarrasser de ce que j'appellerais "la culture de l'excuse", de celle du bouc-émissaire, et d'endosser la responsabilité de chaque destin individuel et collectif. Projeter ses haines et ses frustrations sur des conflits lointains, chercher constamment des prétextes et des bouc-émissaires ne fait que retarder le processus d'intégration à la société française. Cela va au-delà de ce qui est purement français sur le plan culturel : il y a une grande difficulté à assimiler les valeurs fondamentales de la civilisation occidentale. Le débat ne pourra être possible que lorsque les dirigeants politiques auront reconnu la gravité de cette situation. Ceux qui ne le feront pas risquent de le payer cher dans les urnes. 

Les manifestations pro-palestiniennes semblent, à priori, éloignées des préoccupations quotidiennes et autres problèmes auxquels est confrontée la société française. Pourtant, leur ampleur et leur fréquence semblent illustrer le contraire. Qu'est-ce qui se cache réellement derrière l'appellation "manifestation pro-palestinienne" ?  Ces incidents ne sont-ils pas plutôt révélateurs d'un malaise national profond au sein de la société française ?

Christophe Bouillaud: Des distinctions doivent être faites : d’une part, il existe une minorité de militants politisés qui soutiennent la cause palestinienne, ou bien qui veulent imposer leur vue sur l’avenir de la société française à travers la promotion de cette cause ; d’autre part, il faut constater l’existence de sous-prolétaires pour reprendre un terme ancien qui trouvent dans ces occasions la possibilité d’en découdre avec l’ordre social en général, et surtout  avec la police qui l’incarne physiquement. Ces derniers peuvent en l’espèce reprendre le discours des premiers, mais c’est surtout l’occasion d’en découdre avec un ordre qui les situe tout en bas de l’échelle qui importe pour eux. En ce sens, ces émeutes traduisent moins un " malaise national profond " que la situation dégradée des jeunes sous-prolétaires dans une société plutôt riche et bien organisée qui n’a absolument pas besoin d’eux. Le discours contre l’ " oppression israélienne " permet d’autant mieux une identification à la cause palestinienne que ces jeunes ne se sentent guère appréciés par le reste de la société française et surtout pas par la police, en somme puisque la plupart des Français ne voient en eux que de la " racaille ".

Guylain Chevrier : Il est évident que ces événements ont lieu dans un contexte plus large d’éclatement des repères communs. L’Europe fédérale qui se construit à Bruxelles entend voir s’effacer les Etats-nations à la faveur des régions, sous une logique économique qui emporte tout le reste sur son passage encourageant encore au repli communautaire, comme dernier espace symbolique où croire pouvoir s’appuyer sur des références communes.

Il y a une fuite en avant dans ce domaine. Il y a un climat d’affrontement et de division sur un mode ethnique où des nationalismes régionaux prennent le pas sur le reste à l’échelle des enjeux internationaux. On n’a cessé de souffler sur le nationalisme ukrainien pour favoriser la séparation d’avec Moscou pour s’étonner ensuite de l’attitude des pro-Russes. On a transformé l’ancienne Yougoslavie en une série de pays qui se confondent avec une ethnie, Croates, Serbes, Bosniaques…incapables de vivre les uns à côté des autres aujourd’hui. On assiste partout à un retour des divisions ethnico-religieuses… La mondialisation, qui a son impact en France avec des décisions qui sont prises de plus en plus en dehors des citoyens au nom de " leur bien ", crée un sentiment de dessaisissement de la souveraineté du peuple. Cela aussi favorise ce qui s’exprime à travers ces manifestations pro-palestiniennes violentes, relatif à un relâchement de ce qui nous fait tenir ensemble, laissé à l’abandon.

Gil Mihaely : Il convient de rappeler qu'il y a des individus qui soutiennent de bonne foi la cause palestinienne et qui sont choqués par la violence à Gaza, ce qui est tout à fait compréhensible. Je crains cependant qu'ils sont minoritaires au sein des manifestants, et que pour trop de gens, ce type de manifestation n'est qu'un prétexte pour s'en prendre à la République. Cela révèle la perception de la réalité qu'ont ces individus. Si l'on revient sur le cas de Mohammed Merah, on constate que celui-ci a d'abord commencé à assassiner des militaires français, avant de passer très rapidement à des enfants juifs. Dans les manifestations récentes, on a vu que certains manifestants s'en prennent, sans distinctions, à des cibles associées à la République et à des cibles juives. Je trouve particulièrement intéressant l'incident survenu devant l'hôpital Lariboisière : quand un groupe de manifestants à essayer de pénétrer dans l'enceinte du bâtiment public, quelqu'un leur a lancé "Mais vous êtes fous, c'est un hôpital! ", ce à quoi ils auraient répondu : " C'est un hôpital sioniste ! ". Dans leur système de pensée, la haine des Juifs, la haine d'Israël, l'antisionisme et le rejet de la République seraient les différents noms d'une seule et même chose : le rejet de la France, et à travers lui plus largement, le rejet de l'Occident.

Pour beaucoup, notamment la gauche radicale et une partie des immigrés d'origine maghrébine et musulmane, Israël est devenu l'incarnation de tout ce qu'ils haïssent et rejettent dans ce monde : le capitalisme, le consumérisme, le colonialisme, le racisme, etc. Tous ces  « -ismes » qu'ils abhorrent sont ainsi projetés sur Israël et les Juifs, deux symboles très forts dans la culture occidentale, ce qui explique d'ailleurs que la greffe a pris. L'idéologie, au sens premier du terme, demeure donc ici au cœur; on pourrait même parler davantage de mythologie, tant la projection sur Israël des "-ismes" que j'évoquais est forte. Les clivages suscités par Israël sont importants en Europe occidentale, autour desquels se sont cristallisés plusieurs courants comme le post-marxisme ou le post-colonialisme, phénomène absent aux Etats-Unis.

Peut-on dresser un parallèle avec des évènements en apparence similaire dans leur expression/manifestation, comme les émeutes en banlieue de 2005 ? Quelles leçons peut-on tirer de ces événements ? 

Christophe Bouillaud : Oui, je crois que, sous l’aspect émeutes urbaines, il existe un fort parallélisme, avec pour l’instant une différence notable toutefois avec 2005, à savoir qu’il n’y a pas eu (encore ?) de mort du côté des " jeunes ". Au cas où un " jeune " serait considéré comme victime de la répression policière, il faudrait s’attendre à une protestation plus large comme en 2005. Du coup, la leçon, c’est qu’on ne tire aucune leçon de toutes ces émeutes désormais récurrentes depuis les années 1980, que, dans le fond, la société française peut vivre avec dans la mesure où elles restent confinées aux quartiers populaires, et que la classe politique et administrative n’a aucune intention de traiter le mal à la racine en donnant une perspective de vie à toute une partie de la jeunesse non-qualifiée pour l’économie de la connaissance. Oui, je crois qu’en 2014, il est temps d’admettre qu’on ne tire pas de leçon des émeutes urbaines.

Guylain Chevrier : Il y a une continuité certaine entre ces différents événements parce qu’il y a une grave crise de notre cohésion sociale, de notre identité commune, qui tient à la fois d’un abandon de la Nation dans les faits et de l’illusion que l’on pourrait gérer les choses en ayant recours à des communautés qui, contre services, contrôleraient en quelque sorte la situation dans nos banlieues. En réalité, ce ne serait que diviser encore plus en rajoutant des tensions de plus en plus insupportables pour tous. C’est une orientation extrêmement dangereuse qui favorise des ruptures du lien social gravissimes.

La seule façon de lutter contre ce risque, c’est de tout faire pour empêcher les regroupements communautaires par une véritable pédagogie du vivre ensemble qui passe par une logique d’intégration sociale qui valorise l’individu, ses droits et ses libertés, qui conditionne son libre choix, sa responsabilité au regard du bien commun, comme valeur suprême de notre démocratie et de notre République. Cela passe parfois par faire respecter la loi sans faiblir voire à y recourir pour ré-affermir nos valeurs collectives, pour faire respecter la laïcité contre l’affirmation d’un communautarisme religieux dans le domaine de la petite enfance, dans l’entreprise, à l’université… Il faut résister à cette vague de tentation communautariste et maintenir l’esprit d’ouverture et du mélange.

On peut s’interroger de savoir dans ce contexte, ce que tout cela vaut dans le jeu politique tel qu’il s’oriente vers les échéances électorales prochaines, selon une bipolarisation de la vie politique très insatisfaisante au regard de la question de la représentation. Un FN à 30% deviendrait l’opposant idéal à un second tour des présidentielles, quel que soit l’adversaire. Il faut espérer que nul ne s’imagine pouvoir prendre le risque, de laisser sans réagir la situation en l’état par laxisme ou de jouer à la surenchère, en croyant pouvoir se reporter à la simple question du pouvoir et de qui, alors, l’occupera.

Gil Mihaely :  Il y a effectivement un point commun qui est, encore une fois qu'une partie de la population issue de l'immigration maghrébine est en train de rompre avec la République.

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