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Non, le protectionnisme n'est pas le fascisme

A l'occasion de la publication du plan gouvernemental pour sauver l'industrie automobile, Arnaud Montebourg a lâché "le protectionnisme n'est pas un gros mot". Petit éclairage historique...

Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Depuis la conférence de La Havane, qui s’est tenue à l’issue de la Seconde Guerre mondiale (novembre 1947-mars 1948), et qui a abouti à la création du GATT (devenu OMC en 1995), le libre-échange a été tenu pour le dogme le plus intangible de la nouvelle organisation du monde. Non que le commerce ait été immédiatement libéralisé : pendant encore trente années, lesquelles correspondent aux « Trente glorieuses », les pays membres continuèrent à se protéger, de moins en moins il est vrai. Il fallut attendre le début des années 80 pour que les États aient levé entre eux  la plupart des barrières tarifaires ou contingentaires.

Le libre-échange paraissait comme un idéal tellement évident qu’il figura, à l’intérieur et à l’extérieur, parmi les objectifs des organisations régionales comme le marché commun. Il fut propagé comme un dogme par les écoles où se formait l’élite, tel l’Institut d’études politiques de Paris, tandis que se trouvait  discréditée et marginalisée toute intervention dans le débat de ce qu’il aurait pu rester de protectionnistes.

Le fondement théorique de cette suprématie du libre-échange est d’abord la célèbre loi de Ricardo qui tend à montrer que tout pays, quel que soit son niveau de compétitivité ou de développement,  trouvera un avantage comparatif quelque part  et que donc le développement des échanges est un avantage pour tous les partenaires, sans exception.

Mais cette loi est connue depuis presque près de deux cent ans [1].  Elle n’aurait pas suffi à imposer le libre-échange si la théorie économique ne s’était doublée d’une lecture rétrospective de l’histoire qui contribua largement à conforter le dogme.

Au motif que Mussolini et Hitler avaient décrété l’autarcie, forme exacerbée, si l’on veut, du protectionnisme (et surtout préparation à la guerre !), on décréta que le protectionnisme, c’était le fascisme, voire le nazisme. Le débat - ou l’absence de débat sur le libre-échange depuis 1945 ne se comprendrait pas sans cette petite musique de fond, quasi subliminale. On retrouvait d’ailleurs là la vieille doctrine de Saint-Simon selon laquelle le commerce éloigne la guerre.

Fausses leçons d’une histoire mal connue le XIXe siècle

Assimiler protectionnisme et fascisme, était pourtant  faire bon marché de ce qui s’était passé tout au long du XIXe siècle, un siècle qui vit - et cela jusqu’aux aux années trente - le protectionnisme accompagner tout au long, la première et la deuxième révolution industrielle.

Seule l’Angleterre tenta à partir de 1846 d’imposer au reste du monde le libre-échange : comme elle était en avance sur les autres pays, elle y avait, seule, avantage. La France la suivit de 1860 à 1873, assez pour que cette expérience inspirée de l’anglomanie de Napoléon III et du saint-simonisme, lui laisse un goût amer.

Ensuite prévalut chez nous le protectionnisme, renforcé en matière agricole par les lois Méline de 1892.

Un commentateur dénonçait récemment le « protectionnisme maurassien » [2], expression assez typique de l’atmosphère idéologique qui prévaut aujourd’hui à ce sujet, quoique absurde : d’abord parce que Maurras ne s’est jamais beaucoup intéressé à l’économie, ensuite parce qu’en France, c’est la République qui fut, bien plus que l’Empire, protectionniste.

En fait, face à l’avance anglaise, toutes les grandes puissances comprirent que le seul moyen de la rattraper était d’instaurer des barrières douanières. L’Allemagne est à cet égard un cas emblématique. Le grand économiste allemand, Friedrich List [3] en a fait la théorie. C’est à l’abri du tarif Bismarck de 1879 que, au tournant du XXe siècle, l’Allemagne rattrape l’Angleterre, au point  de devenir en 1914 la première puissance industrielle du continent.

Singulier contraste avec la destinée de l’Inde que rappelle Paul Bairoch [4] : vers 1800, l’industrie allemande et l’industrie indienne sont à peu près à égalité. Mais tandis que l’Allemagne, pays souverain, prend son essor à l’abri de protections douanières, l’Angleterre impose à l’Inde un libre-échange ruineux qui, cent ans après, avait  fait disparaitre toute industrie du sous-continent au bénéfice des importations britanniques.

Comme l’Allemagne, les Etats-Unis rattrapent leur retard sur l’Angleterre à l’abri de barrières douanières, au point, eux aussi, de la dépasser. Les positions britanniques se trouvant menacées, un mouvement  protectionniste se développe dans le royaume à partir de 1895 autour de Joe Chamberlain qui propose - sans succès - de substituer le fair trade au free trade.

L’entre-deux guerres et la grande dépression

Le régime douanier, généralement protecteur, qui régissait les relations entre les grands pays ne fut pas fondamentalement bouleversé après la Première Guerre mondiale. Mais la disparition de l’étalon or a remis les taux de change à l’arbitraire des gouvernements. Ils ne tardèrent pas à voir dans ceux-ci un nouveau moyen, plus discret mais non moins  efficace, de protéger leur économie.

C’est ce que comprirent, dès le début de la grande crise de 1929, le Royaume-Uni et les Etats-Unis et, pays où la culture économique fut toujours mieux diffusée que sur le continent. La livre sterling est dévaluée en 1931 et le dollar en 1933 et 1934 dans le but de rendre aux produits de ces pays leur compétitivité.

A l’inverse, l’Allemagne et la France, se refusent à modifier les parités. La dévaluation leur rappelait les désordres monétaires de l’immédiat après-guerre. L’Allemagne était traumatisée par l’inflation galopante de 1923. Ce refus de s’aligner sur des comportements des Anglo-saxons, notamment le refus du chancelier chrétien démocrate (Zentrum), Brüning, entre 1930 et 1932, de dévaluer le mark, assorti d’une politique de déflation féroce, aggrava la crise en Allemagne et ne fit pas peu pour amener Hitler au pouvoir. Nul ne doute que si ce pays avait été un peu plus protectionniste - au moins par les  taux de change - entre 1930 et 1933, Hitler aurait sans doute échoué.

En France, la politique de déflation destinée à défendre la valeur du franc Poincaré, si difficilement stabilisé en 1926, étouffa l’économie de notre pays. Il n’est  sorti de sa léthargie que quand le Front populaire se décida à dévaluer en 1936.

A l’encontre de ce se dit un peu partout, l’aggravation de la crise économique se produisit avant l’instauration de l’autarcie dans les régimes autoritaires. Jacques Sapir [5] l’a montré : le protectionnisme des années trente n’a pas aggravé  la crise.  

Comment ne pas établir une comparaison entre la volonté obstinée de sauver à tout prix la monnaie qui fut celle des derniers gouvernements de la République de Weimar, au prix d’une récession aggravée, et la politique de l’euro, conduite aujourd’hui par Berlin et Bruxelles et suivie par Paris ? Aura-t-elle les mêmes conséquences ?

Contrairement au dogme idéologique propagé depuis 1945 et reçu partout sans examen, ce  n’est pas le protectionnisme qui fut, dans les années trente, fatal à la liberté, c’est d’abord  le dogmatisme monétaire.



[1] Cette loi fut formulée en 1817 dans l’ouvrage majeur de David Ricardo : Des principes de l'économie politique et de l'impôt (1817)

[2]Le Débat, octobre 2010, page 218.

[3]Système national d'économie politique, trad. Gallimard, 2007, préface d’Emmanuel Todd

[4]Commerce extérieur et développement économique de l'Europe au XIX siècle. Mouton, 1976.

[5]Jacques Sapir, Le Monde diplomatique, mars 2009, Dossier : Le protectionnisme et ses ennemis, « Ignorants ou faussaires », page 19

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