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Les Français sont plutôt satisfaits de leur vie et pourtant, collectivement, leur rapport à la politique se traduit par un très grand sentiment de lassitude et de défiance.
Les Français sont plutôt satisfaits de leur vie et pourtant, collectivement, leur rapport à la politique se traduit par un très grand sentiment de lassitude et de défiance.
©CRÉDITLUDOVIC MARIN / AFP

Défiance des citoyens

Présidentielle 2022 : L’étrange schizophrénie politique des Français

Sur toute une batterie d’indicateurs personnels examinés par le Cevipof dans son baromètre annuel de la confiance, les Français sont plutôt satisfaits de leur vie ou de leur situation socio-économique et pourtant, collectivement, leur rapport à la politique se traduit par un très grand sentiment de lassitude et de défiance.

Gilles Ivaldi

Gilles Ivaldi est chercheur CNRS au CEVIPOF et professeur à Sciences-Po Paris. 

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Atlantico : Sur toute une batterie d’indicateurs personnels examinés par le Cevipof dans son baromètre annuel de la confiance, les Français sont plutôt satisfaits de leur vie ou de leur situation socio-économique et pourtant, collectivement, leur rapport à la politique se traduit par un très grand sentiment de lassitude et de défiance. Qu’est ce qui explique alors la différence entre l’individuel et le sentiment collectif ?

Gilles Ivaldi : Ce sont des domaines relativement différents. La satisfaction avec la vie personnelle répond à des logiques très diverses. On sait que le « bonheur » tient à plusieurs types de facteurs qui ne sont pas seulement économiques ou liés à la situation politique nationale. Être heureux dans sa vie peut renvoyer au tout premier rang à la santé, à la famille, aux amis ou aux loisirs. Autant de facteurs qui ne sont pas nécessairement connectés au politique ni même à la conjoncture économique quand bien même cette dernière pèse naturellement sur l’humeur générale des citoyens.

La lassitude que vous évoquez est bien visible dans la dernière vague de notre Baromètre de la confiance politique que nous venons tout juste de publier. Elle arrive en tête, citée par 40 % des répondants. Elle est pour partie liée au contexte spécifique de la crise sanitaire interminable que nous vivons depuis plus de deux ans. Le sentiment de lassitude avait bondi de 14 points lors de la vague que nous avions conduite en février 2021, après un an de Covid-19 et ce sentiment s’est installé dans l’opinion publique, doublé, depuis mai dernier, d’une plus forte méfiance signe des nombreux débats autour de la vaccination et du passe sanitaire.

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La défiance politique est, elle, beaucoup plus structurelle. C’est une spécificité de la vie politique française que l’on observe sur le long terme. Là aussi, il faut rester prudent car cette défiance ne touche pas tous les aspects du politique de la même façon. Les Français continuent d’exprimer leur confiance pour les acteurs politiques de proximité tels que les maires de leur commune (65 %), mais aussi les services publics et les institutions qui incarnent la protection comme les hôpitaux (82%), l’armée (75%) ou la sécurité sociale (74%). Le déficit de confiance touche surtout les institutions et des acteurs politiques nationaux : les partis politiques (21%), les syndicats (38%), l’Assemblée nationale (38%) ou le gouvernement (35%).

La confiance envers les autres a-t-elle baissé et les Français se sont-ils repliés vers eux-mêmes ? N’y a-t-il plus aucune attente du politique ?

On observe effectivement dans la dernière vague du Baromètre une baisse de la confiance interpersonnelle et une augmentation de la proportion de Français qui estiment que « l’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres », à 68% contre 62% en février de l’année dernière.

Sur le long terme, le niveau de confiance interpersonnelle reste bas en France depuis la première vague du Baromètre réalisée en 2009 et il est également relativement stable : le niveau que nous observons cette année n’a rien d’exceptionnel et il témoigne sans doute là aussi de la dégradation des relations sociales dans le contexte de la crise sanitaire et des tensions qui existent aujourd’hui autour de la vaccination et des mesures gouvernementales.

La psychologie nous enseigne également que le bonheur dépend très largement du sentiment d’avoir le contrôle et la maitrise de sa vie. Nos données confirment très largement cette observation : le niveau de satisfaction avec sa vie personnelle est beaucoup plus élevé chez les répondants qui disent par ailleurs « avoir une liberté et un contrôle total sur leur propre avenir » : près des deux tiers (65%) d’entre eux sont satisfaits de leur vie contre à peine 24 % pour ceux qui pensent n’avoir que peu de contrôle sur leur vie.

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Peut-on parler d’une forme de schizophrénie politique entre la vision individuelle et collective que les Français ont de la situation et de leur avenir ?

Non, je ne pense pas. Tout d’abord il faut relativiser l’idée que les Français s’estiment majoritairement heureux sur le plan individuel. Dans la dernière vague du Baromètre, 39 % des répondants se situent en haut de l’échelle de satisfaction, mais 36 % sont sur une position neutre et 20% se disent, eux, mécontents de leur vie. Si le niveau de satisfaction a effectivement augmenté depuis 2020, il s’agit somme toute d’une hausse assez modérée.

Les enquêtes internationales montrent par ailleurs que les Français ne sont pas nécessairement parmi les plus satisfaits de leur vie personnelle lorsque comparés, notamment, avec leurs voisins des pays européens, y compris parfois certains pays moins bien lotis sur le plan économique.

La sociologie politique nous enseigne surtout que les citoyens évaluent différemment la situation nationale de leur propre situation. C’est vrai notamment en matière économique : on peut tout à fait s’estimer relativement heureux dans un pays dont on pense par ailleurs qu’il va mal économiquement, en fonction de son revenu, de sa profession, de son lieu de résidence, de son patrimoine, de sa situation familiale ou de son capital social.

A l’inverse, des études très intéressantes mettent en lumière des phénomènes de « privation relative » : lorsque la conjoncture est florissante, les individus qui ont le sentiment de ne pas totalement en recueillir les fruits et qui expriment une plus forte insatisfaction avec leur vie sont plus enclins au ressentiment et se tournent vers des partis populistes ou extrêmes.

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Enfin, l’écart que vous évoquez entre vision individuelle et vision collective n’est pas aussi prononcé que cela. La façon dont les Français perçoivent leur situation personnelle reste assez fortement liée à leur perception plus générale de la société ou de la politique. Nos données montrent par exemple que parmi les répondants les plus mécontents de leur vie personnelle, 52 % disent « ne pas du tout faire confiance au gouvernement ». Ce chiffre tombe à 23 % chez ceux de nos enquêtés qui sont satisfaits de leur vie personnelle. Les Français ne sont donc pas totalement schizophrènes.

Alors que l’élection présidentielle approche, comment les candidats peuvent-ils articuler un discours qui prennent en compte ces deux tendances de la psychologie politique des Français ? Est-il possible de réconcilier les deux visions politiques ?

On peut imaginer plusieurs types de réponses.

La première tient tout d’abord à la reconnaissance du bonheur comme valeur et comme critère à part entière de définition des politiques publiques. Thomas Jefferson disait très justement que « prendre soin de la vie humaine et du bonheur des gens était le premier et le seul objet légitime de tout bon gouvernement ».

C’est une prise de conscience qui a eu lieu récemment, il faut le rappeler, au niveau de l’Union européenne : sous la présidence finlandaise du Conseil, l’idée d’une économie du « bien-être » a été mise en avant comme une priorité et comme possible moteur de productivité et de croissance économique.

Les études montrent également que la santé, et notamment la santé mentale, reste un prédicteur très fort de satisfaction avec sa vie personnelle, loin devant les considérations économiques. Il y a certainement matière pour les responsables politiques à prendre un peu plus encore la mesure des enjeux de santé publique, au-delà de la crise du Covid que nous vivons, et des multiples facettes de la souffrance psychologique que subissent nombre de Françaises et de Français, et qui pèse sur leur moral.

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Sous l’angle sociétal, la défiance que nous connaissons en France a de multiples racines, mais elle pourrait appeler à tout le moins deux formes de discours de la part des candidats.

Une première forme concerne la justice et l’équité. De nombreux travaux récents montrent que la défiance politico-institutionnelle se nourrit du sentiment qu’ont beaucoup de citoyens de vivre dans une société injuste, où les règles ne sont pas les mêmes pour tous et qui ne reconnaît plus les mérites et les efforts de chacun. C’est ce que montre très bien mon collègue Luc Rouban dans son dernier ouvrage consacré aux raisons de la défiance. Ces questions sont également au cœur de la réflexion actuelle sur le populisme : plus que les inégalités sociales, c’est bien l’idée d’un système injuste qui ne reconnaît plus le mérite de chacun qui nourrit le populisme.

Nous avons exploré ces sentiments dans le Baromètre de la Confiance depuis deux ans, et plusieurs indicateurs en attestent : en février 2021, les Françaises et les Français que nous avions interrogés pensaient pour près des trois quarts d’entre eux que « les règles du jeu dans la société ne sont pas les mêmes pour tous ». Dans la vague de cette année, 69 % des enquêtés estiment que « beaucoup des gens qui sont en haut de l'échelle sociale ne le méritent pas vraiment » et seule une moitié pense encore que « l’école donne la même chance de réussite à tout le monde ». 63 % des personnes interrogées estiment par ailleurs « vivre dans une société injuste ». Ces notions de justice et d’équité face à la vision d’un système qui ne fonctionne plus sont, je pense, des éléments essentiels.

Un second enjeu a trait à l’intégration sociale. La défiance que nous connaissons est aussi le reflet de l’individualisme au sein de la société et de l’affaiblissement des grands référents collectifs de classe ou de religion, avec une valorisation des ressources individuelles plus que collectives, de l’autonomie et de la responsabilité individuelle. La satisfaction avec sa vie personnelle se joue aussi dans le rapport aux autres.

Les études montrent que la satisfaction avec la vie personnelle est généralement corrélée avec la confiance dans les autres et dans les institutions, mais avant tout dans confiance interpersonnelle. Là aussi, nos données le confirment amplement : parmi les enquêtés qui disent avoir « tout à fait confiance dans les gens qu’ils rencontrent pour la première fois », près des deux tiers (65 %) sont satisfaits de leur vie personnelle. Ce pourcentage tombe à 47 % chez ceux qui disent avoir « un peu confiance » et autour de 35 % chez les répondants qui ne font généralement pas confiance aux autres. Un autre enjeu des politiques tient donc à la capacité de façonner un discours d’inclusion sociale et de respect, dont on voit bien qu’il est de plus en plus difficile à tenir dans le contexte croissant de polarisation et de radicalisation tel que nous le connaissons à l’heure actuelle. Avec pour objectif ultime de recréer un sentiment d’appartenance à une communauté nationale à laquelle beaucoup de Françaises et de Français semblent avoir de plus en plus de mal à s’identifier.

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