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Mais qui se cache derrière Lactalis... Une famille et un homme qui refusent tout contact avec l’extérieur. Pourquoi ? Comment ? C’est le mystère de la rentrée
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Mais qui se cache derrière Lactalis... Une famille et un homme qui refusent tout contact avec l’extérieur. Pourquoi ? Comment ? C’est le mystère de la rentrée

L'homme qui dirige Lactalis, 1er groupe mondial de produits laitiers veut rester caché. Personne ne le connaît pas même le ministre de l’Agriculture. Cette obsession du secret aggrave le conflit qui l’oppose aux agriculteurs et plombe le climat.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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M onsieur Emmanuel Besnier, lisez cet article et parlez ! Dites à vos clients, à vos banquiers, à vos fournisseurs-agriculteurs où vous allez et comment vous voulez y allez.  Vous n'irez pas seul à la conquête du monde. Vous incarnez une très belle réussite, évitez de tomber dans l’arrogance. Parlez !

Les agriculteurs, producteurs de lait sont ruinés, les syndicats agricoles, y compris la FNSEA, se sentent humiliés face au comportement du président de Lactalis, impossible à voir. Enfermé dans un mutisme coupable.

Le seul aspect économique de ce conflit est extrêmement grave. Les producteurs de lait sont au bout du rouleau. Après avoir usé jusqu'à la corde les avantages de la politique des quotas, ils sont depuis quelques années confrontés aux libertés du marché qui dépendent le plus souvent de la conjoncture mondiale. Or ce marché est désormais excédentaire. Du coup, les prix ont du mal à se tendre d’autant que, dans les exploitations françaises, les coûts de production et les charges réglementaires n’ont pas cessé de croitre. Le résultat : les exploitants de vaches laitières sont asphyxiés. Alors que pour vivre et "même survivre" disent-ils, il leur faudrait vendre le lait au minimum 300 euros la tonne. Lactalis, le plus gros des acheteurs du marché ne veut pas aller au delà de 280 euros la tonne. A ce prix là, les agriculteurs préfèrent jeter leur production sans éviter une puissante et violente colère.

Le bras de fer dure depuis plus d’une semaine. Les responsables syndicaux soutiennent le mouvement avec beaucoup de vigueur. Les pouvoirs publics reconnaissent qu’ils ne peuvent rien obtenir. Le ministre de l’Agriculture lui même reconnait publiquement n’avoir jamais rencontré les dirigeants de Lactalis et ne même pas avoir un portable pour appeler.

Du jamais vu dans le monde des affaires, pourtant cloisonné mais jamais à ce point là. Le médiateur qui a tenté de trouver un compromis n’a rien obtenu en allant frapper chez l'industriel.

L'aspect économique de ce conflit est très lourd, il touche à l’organisation des filières de production, il touche aux mécanismes de productivité auxquels les producteurs de lait devraient se soumettre. Il touche à la relation que les producteurs peuvent avoir avec leurs clients industriels. Tout cela doit pouvoir se gérer normalement.

Mais là où ce conflit du lait est particulier, c’est que les agriculteurs ont face à eux, un industriel pas comme les autres. Personne ne connaît l’interlocuteur qui devrait gérer cette affaire à savoir le président du groupe Lactalis qui est toujours resté dans l’ombre de son groupe.

Emmanuel Besnier, c’est lui le président de Lactalis. Il est le fils de son père, le fondateur de cette laiterie qui a inventé le camembert Président, et qui s’est transformé en multinationale de l’agroalimentaire et particulièrement des produits laitiers. Il a 40 ans, originaires de Laval, il a succédé à son père en 2000, il avait 29 ans. Il habite aujourd’hui Paris avec des bureaux dans la tour Montparnasse, mais il est plus souvent en avion, sur toutes les terres du globe. Il a multiplié les acquisitions, les OPA, dans tous les pays et il est devenu depuis 5 ans le numéro un mondial du produit laitier. Il gère un chiffre d’affaires de 17 milliards d’euros, des centaines d’usines et 75 000 salariés dans le monde dont 15 000 en France. Il est à la tête de la 13e fortune française qui appartient en totalité à son frère, sa sœur et à lui.

Emmanuel Besnier a une autre caractéristique, il ne voit personne en dehors de ses plus proches collaborateurs qui sont, pour la plupart originaires de Laval et qui appartiennent au cercle étroit de ses amis d’enfance. Ses comptes ne sont sortis de son bureau qu’une seule fois, il y a deux ans pour préparer l'OPA sur Parmalat, le géant italien du lait. Il fallait bien respecter la réglementation boursière européenne.

Emmanuel Besnier est donc le patron le plus secret de France. Depuis qu’il règne sur Lactalis, il a fait de cette discrétion une arme extrêmement efficace de son management. Un peu comme chez Michelin, ou chez Mulliez, ce qui se passe chez Lactalis ne regarde personne d’autre que la famille. Pour cette raison, on ne trouve ni photo, ni interview. C’est une affaire de famille. Ce type de management a beaucoup d’avantage tant que l'entreprise n’a pas besoin de son écosystème.

A partir du moment où l’entreprise a besoin de son écosystème, tout change. Il est préférable que ses dirigeants sortent de l’ombre.

Aujourd’hui, Emmanuel Besnier pense encore ne pas avoir besoin d’un compromis. Il considère sans doute que ses intérêts sont ailleurs que dans la campagne française. Il n’a jamais rien demandé aux politiques et aux syndicats, du coup il n’a aucune dette envers les politiques ou les syndicats. Il ne se sent pas même l’obligation d’être joignable au téléphone par le ministre de l’Agriculture ou le président de la FNSEA.

Du coup, les producteurs de laits, qui sont dans une situation économique désespérée, ont véritablement le sentiment d’être traités comme des esclaves à qui le seigneur du village ne daigne même pas leur adresser la parole.

La comportement d’Emmanuel Besnier est sans doute beaucoup plus nuancé et compliqué. Sa situation n’est sans doute pas facile à tenir dans la mesure où le marché français ne doit pas représenter plus de 10% du volume globale de ses affaires. Donc ce qui le préoccupe, c’est l’équilibre mondial.

Ceci étant, si les choses ne se règlent pas, le groupe Lactalis va sentir un moment que la colère du centre impacte le climat des filiales et l’équilibre du groupe. Quelques groupes français en ont fait l’amère et douloureuse expérience. Michelin, bien sûr, et Perrier.

L’image d’un grand groupe industriel est extrêmement importante. La construction de cette image est longue et compliquée. Elle peut se dissoudre par maladresse ou accident.

Mais quoi qu’il arrive, le groupe est toujours peu ou prou incarné par un homme qui va porter les valeurs du groupe.

Que serait le groupe Bolloré sans la présence de Vincent Bolloré ? Que serait le groupe Arnaud sans Bernard Arnaud, Danone sans les valeurs défendues par Antoine et Franck Riboud... Que serait Renault sans Carlos Ghosn. Les grandes entreprises américaines n’ont pas échappé à la nécessité d’être incarnées par leur fondateur ou animateur.

Sinon, les entreprises tombent dans le froid d’une multinationale, impersonnelle, gérée par des process.

Lactalis ne peut pas être gérée par des process et par des robots. Lactalis fait le commerce d’une matière vivante. Tout le monde a besoin de savoir qui dirige cette entreprise et où elle va. Tout le monde, les personnels, les actionnaires (il y en a peu), les banquiers (ils sont plus nombreux) et surtout les fournisseurs et les consommateurs. On peut imaginer une usine complètement connectée, automatiques, une voiture, ou un taxi sans chauffeur ... mais on ne peut pas imaginer une entreprise, si grande soit-elle, totalement connectée.

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