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Si la chancelière semble lassée de cette crise, sa position n'a pas varié d'un iota.
Si la chancelière semble lassée de cette crise, sa position n'a pas varié d'un iota.
©Reuters

Mémoire sélective

Mais quand l’Allemagne réussira-t-elle enfin à comprendre l’Histoire économique de ses années 30 ?

Angela Merkel s'est rendue mercredi devant le Bundestag pour expliquer les positions qu'elle comptait défendre à Bruxelles. Si la chancelière semble lassée de cette crise, sa position n'a pas varié d'un iota. Croyant défendre ses intérêts, l'Allemagne joue en vérité 55 ans de construction européenne...

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Maintenant que l’Allemagne dirige complètement l’Europe continentale, il va falloir qu’elle prenne ses responsabilités et qu’elle investisse dans la recherche économique.

Tout le monde parle du premier point, rares sont ceux qui évoquent le second alors qu’un leadership durable et productif devrait se fonder sur des idées et une vision d’ensemble. Pourtant, le niveau de compréhension des phénomènes économiques est très faible en Allemagne, du côté des décideurs comme du côté de la population, et cet élément n’est pas pour rien dans les difficultés actuelles de l’Europe. Il y a déjà le fait, symptomatique, qu’il n’y a pratiquement pas un seul allemand parmi les 200 ou 300 économistes académiques les plus souvent cités par leurs pairs sur cette planète. Si vous cherchez dans une bibliothèque universitaire un article ou un livre d’économie récent écrit par un Allemand, vous risquez de chercher longtemps.

Plus surprenant, l’histoire économique n’est pas du tout comprise par les Allemands, ou alors de façon sélective : ils redoutent ainsi encore l’hyperinflation de 1923, alors que c’est la déflation d'Heinrich Brüning de 1930-1932 (celle-là même que vivent les PIGS depuis trois ans) qui a amené Hitler au pouvoir.

Si les Allemands avaient un "Kulture" monétaire minimale, ils reconnaitraient qu’on ne peut pas demander à des pays dans l’ornière (des pays où la croissance nominale est négative, où le stock de dettes privées et publiques est important et où les taux d’intérêt sont placés au moins 700 points de base trop hauts) de faire des réformes structurelles substantielles et des restrictions budgétaires aussi massives que durables sans aucun lissage via la politique monétaire. Autrement dit, sans QE (quantitative easing = refinancement à long terme assurer par une banque centrale) programmé, sans ZIRP (zero interest rate policy = taux d'intérêt zéro), la politique consistant à fixer le taux directeur à 0% pour une longue période), sans dévaluation de l’euro surévalué.

Ils reconnaitraient que tous les cas historiques de grandes réformes réussies (comptes publics rétablis vite et bien, libéralisation des marchés) que l’on nous présente ad nauseam ont pour point commun d’avoir été rendus possibles politiquement et financièrement par des dévaluations massives (la Suède en 1994, la France en 1959). Ils reconnaitraient qu’à ce jour le programme d’achat d’actifs de la BCE (le SMP, 220 milliards depuis mai 2010, la seule mesure qui vient en aide aux PIGS) est un blague, d’une part parce que les sommes en jeu sont ridicules (moins de 100 milliards d’euros par ans, c’est ce que les Américains dépensent pour la nourriture de leurs animaux domestiques, mais après tout c’est l’opinion que les lecteurs du Bild ont des pays du "club med"). D’autre part, parce qu’il s’agit d’un QE de carnaval (le SMP est activé ou désactivé arbitrairement, au fil de l’eau et des pressions externes, il n’y a aucune programmation, donc aucun moyen de peser sur les anticipations des marchés comme dans un vrai QE).

Au passage, il serait bon que les Allemands se souviennent que nous avions payé (très stupidement, avouons-le, rien ne nous obligeait à nous comporter vis-à-vis de l’Allemagne comme un vulgaire currency board)) une partie de la note de la réunification ! Un million de chômeurs français en plus autour de 1993. Jean-Claude Trichet est par ailleurs très populaire en Allemagne.

Ils pourraient aussi se rappeler que le premier pays qui avait violé le pacte de stabilité, en toute impunité, en 2003, était… L’Allemagne ! Ils pourraient réaliser aussi que ce sont par exemple 500 milliards d’euros des structures de défaisance opaques (pour HR, West LB, etc) qui n’ont pas été intégrés dans les comptes publics allemands, de sorte que le plébiscite du marché obligataire en faveur de ce pays n’est en aucun cas un vote de confiance ou un label de virginité (les taux sont également très bas dans des pays forts et "vertueux" comme le Japon ou le Royaume-Uni).

 

 

En bref, plus important que la "loi fondamentale" : la maîtrise des fondamentaux de l’économie, et un peu de culture historique. Les Allemands qui se disent très orthodoxes devraient donc lire les penseurs orthodoxes purs et durs : Milton Friedman, Jacques Rueff, Irving Fisher. Milton Friedman était aux antipodes de la pensée Bundesbank (Banque fédérale allemande). Il détestait l’idée de banquiers centraux indépendants. Il combattait le concept d’inflation "par les coûts", agité lui-même par la BCE. Il invitait à se souvenir de la crise des années 1930, où l’inaction de la Fed (réserve fédérale américaine) expliquait 100% du drame.

Jacques Rueff (que l’on ne pourra pas accuser non plus de complaisance envers l’inflation !) est le grand artisan des deux grandes dévaluations françaises du XXe siècle, celle de 1928 et celle 1959. Dans les deux cas, l’esprit de réforme et de sacrifice avait pu souffler grâce à une détente monétaire significative. Irving Fisher avait forgé le concept de debt-deflation (déflation par la dette) et lui non plus ne recommandait pas un traitement "moral" ou "minimal" de la crise...

Juste une citation d'Irving Fisher :



“If even then our rulers should still have insisted on "leaving recovery to nature" and should still have refused to inflate in any way, should vainly have tried to balance the budget and discharge more government employees, to raise taxes, to float, or try to float, more loans, they would soon have ceased to be our rulers. For we would have insolvency of our national government itself, and probably some form of political revolution without waiting for the next legal election. If all this is true, it would be as silly and immoral to "let nature take her course" as for a physician to neglect a case of pneumonia. It would also be a libel on economic science, which has its therapeutics as truly as medical science.”

" Si nos dirigeants devaient encore insister sur 'la manière naturelle de sortir d'une dépression', et toujours se refuser à produire de l'inflation d'une quelconque manière que ce soit, essayant en vain d'équilibrer le budget et de congédier des employés du gouvernement, d'augmenter les impôts, de les laisser flotter, ou du moins d'essayer, de contracter davantage de prêts, ils cesseraient alors d'être nos dirigeants. Nous ne gagnerions que l'insolvabilibilté de notre gouvernement lui-même, et très certainement une révolution politique qui ne saurait attendre la prochaine élection légale. Si tout cela est vrai, il serait aussi stupide et immoral de laisser "faire la nature", que pour un médecin de négliger un cas de pneumonie. Ce serait également une diffamation pour la science économique qui a ses traitements, tout autant que la science médicale".

L’ouvrage qui comporte cette phrase date de 1933, l’année où l’Amérique a échappé à la barbarie grâce à une dévaluation de 60%. Et 1933, voilà qui ne manquera pas d’évoquer des souvenirs aux hypothétiques lecteurs allemands.

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