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Des policiers philippins en surpoids en cure d'amaigrissement.
Des policiers philippins en surpoids en cure d'amaigrissement.
©Reuters

Travailler plus pour grossir plus ?

Le travail, ça n'est pas toujours la santé : les métiers avec le plus fort taux d'obésité

Travailler plus de 40 heures par semaine augmenterait drastiquement les chances d'être obèse. Les métiers les plus touchés seraient ceux de l'administration publique, mais également ceux du domaine de la santé. Et le salaire jouerait également un rôle.

Gérard Dine

Gérard Dine

Gérard Dine est professeur de biotechnologies à l’École Centrale de Paris, président de l'Institut Biotechnologique de Troyes et chef du service d'Hématologie et d'Immunologie de l'Hôpital des Hauts-Clos de Troyes.

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Atlantico : L'American Journal of Preventive Medicine a récemment mené une étude (voir ici) sur le problème de l'obésité au travail. On s'aperçoit que l'administration publique et le domaine de la santé accusent les plus hauts taux d'obésité. Comment l'expliquer ?

Gérard Dine : Concernant les administrations publiques il est possible de se pencher sur différents aspects, qui pourraient servir d'explications : l'administration publique, c'est en quelque sorte un emploi assuré, loin des possibles problèmes de performance. On pourrait parler d'une situation de protection à l'égard du travailleur, qui ne rencontre ni remise en cause, ni compétition et concurrence au sein de l'administration. A partir de là on peut parler d'une routine, d'une habitude, qui mène à des dérapages comportementaux sur les lieux du travail. En revanche, il s'agit d'un constat autrement plus étonnant vis-à-vis des métiers de la santé, parce que les métiers qu'on assimile à l'univers de la santé sont des métiers qui exigent beaucoup de travail, où le travailleur se retrouve dans un environnement de stress. L'explication la plus logique serait celle de ce stress, qui peut avoir un impact sur les comportements de type tabagisme et grignotage. Ces addictions sont connues, et beaucoup de gens qui travaillent dans la santé fument, auraient une prise alimentaire anarchique qui n'est pas adaptée, ni qualitativement, ni quantitativement. C'est le phénomène opposé à celui de l'administration publique, qui rencontre un problème de sédentarité au sens littéral du terme. Les deux extrêmes sont à craindre, donc. Il faut toutefois faire attention à la façon dont l'étude est menée : le secrétaire du médecin fait partie du personnel de santé. La santé, comme l'administration publique, ce sont deux mondes ! Toute l'administration publique ne se limite pas aux gens qui travaillent dans les bureaux. Les métiers de catégorie C travaillent sur le terrain : la relation à l'activité et à l'effort n'est pas la même du tout. Il est important de mettre un bémol à l'aspect radical que peut avoir l'explication.

Quelles sont les activités les plus susceptible de provoquer l'obésité ? Les plus stressantes sont-elles plus "dangereuses" ?

Une activité professionnelle qui provoque l'obésité, c'est une activité professionnelle qui ne connaît aucun élément de dépense physique et qui induit une certaine forme de stress. Il existe une relation réelle entre le stress et le dérèglement alimentaire puisqu'une partie du dérapage dans le stress se fait sous forme de dérive addictive. Des prises alimentaires compulsives et mal-équilibrées, comme la boulimie, sont des formes d'expressions du stress. Le stress et la dépense physique sont des éléments primordiaux dans l'appréhension de l'obésité au travail.  Il y a également un mode de comportement collectif : un environnement où il n'y a pas du tout de réflexion sur l'occupation du temps par rapport au management d'espace de liberté pour l'exercice et un management, dans l'espace-temps, d'une organisation de la prise alimentaire, sont également primordiaux.

L'obésité ne se définit pas tant en fonction du métier que vis-à-vis du revenu, de la capacité de maîtriser son emploi du temps et sa vie. L'autre question indéniable, c'est la précarité. La précarité face à l'emploi, la précarité face à l'avenir. On en revient donc à la question du stress, et donc aux dérapages. Et quelqu'un qui n'est pas si précaire, mais exposé à un certain stress, prendra du poids. Le stress, au-delà des aspects de précarité et d'ordre financier, provoque des comportements psychobiologiques qui tendent vers des comportements à risque. La dérèglementation alimentaire est une forme d'expression du stress.

Parmi les facteurs présentés par l'étude, on compte sans surprise la sédentarité. Quels peuvent être les autres ?

La sédentarité est régulièrement évoquée, souvent dans le cadre de métiers ou il n'y a aucune activité physique ; ce qui implique que les gens doivent parfois inventer une nouvelle activité physique ou réfléchir à une nouvelle organisation du travail. Néanmoins, un autre facteur important est celui que je désignerais comme un morcellement alimentaire. Vivre de façon sédentaire, alors que nous sommes physiologiquement faits pour bouger et introduire un morcellement alimentaire qui correspond à une prise alimentaire inadaptée au besoin (sur le court comme le long terme), c'est induire automatiquement des réactions physiologiques qui auront un impact au niveau de la prise de poids. Et ce indépendamment de la qualité des aliments : ça n'est pas tout d'avoir une alimentation qualitativement correct, si on est en suralimentation par rapport à une dépense réelle.

Les individus ne sont, d'ailleurs, pas égaux face à cela. Il y a un déterminisme génétique, biologique et physiologique. Certains se retrouvent donc immédiatement en situation de risque vis-à-vis de ces dangers-là. Il existe également des processus éducationnels qui font qu'avant même de se retrouver dans un environnement professionnel, certains se retrouvent dans un environnement difficultueux concernant l'obésité.

Certains facteurs sont liés à la qualité intrinsèque de l'emploi : il y a un siècle tous les métiers étaient physiques et nos arrières grands-parents rencontraient assez peu de problèmes d'obésité. La prise alimentaire quantitative n'était pas démesurée, les aliments étaient globalement de qualité et diversifiés, et surtout le travail était particulièrement physique. Ils dépensaient donc énormément de calories, ce qui s'avérait être un problème à l'époque : les gens qui accusaient un rythme forcené de travail vieillissaient prématurément. La situation était contraire à celle qu'on connait aujourd'hui. L'Homme n'est pas fait pour travailler comme un forçat, mais il n'est certainement pas fait pour ne pas bouger !

L'obésité au travail, serait-ce l'une des sources d'inquiétude principales au XXIe ? Quelles sont les réponses à développer pour pouvoir s'en prémunir ? A quel niveau de l'entreprise les réponses doivent-elles intervenir ?

C'est quelque chose qui commence à devenir angoissant. A partir du moment ou une grande partie des tâches professionnelles ne sont plus des tâches ou les gens sont en dépense physique et physiologique ; il est évident qu'au-delà des aspects esthétiques (qui représentent une autre facette de la question mais participent à générer une forme de stress), l'obésité devient un vrai problème social au travail. Elle fragilise considérablement les gens, en termes de santé. Cette fragilisation implique un danger pour le corps socio-professionnel qui pourrait se retrouver en manque de travailleurs. Or, l'analyse qu'on a toujours eue en France, dans le cadre de la médecine du travail française, c'est que c'est toujours l'employeur qui est responsable de la santé de ses employés. C'est le basique des lois du travail quant à la santé, qui ont été mises en place il y a une centaine d'années vis-à-vis de travaux dangereux, usants et à risques. Aujourd'hui, dans 95 % des emplois, on a gommé ces aspects. A partir du moment où quelqu'un se retrouve dans une situation de stress au travail qui entraîne l'obésité, on est bel et bien dans une problématique de santé au travail. Pas uniquement sociétale ou sociale. On rentre dans une problématique traitée par les règles du travail telles qu'elles sont définies aujourd'hui.

Les réponses doivent se trouver au niveau du management de l'entreprise : la composante physique du travail n'existe plus au sens littéral du terme – et c'est un progrès humain, nous ne sommes plus des bêtes de somme – ce qui peut avoir un impact sur leur comportement, comme nous l'avons abordé plus tôt. Or cet impact comportemental peut avoir un impact sur leur efficacité au travail. C'est un mauvais choix de l'employeur que de ne pas se préoccuper, par exemple, de l'organisation du travail, du surmenage, de la sollicitation majeure qui développe un processus de stress. Aux États-Unis, les réponses qu'on trouve, contrairement en France, sont des initiatives d'entreprise et non d'Etat. Si on parvient à maintenir les gens dans un état de forme physique, on assure également leur performance intellectuelle. A partir du moment où on arrive à éviter tout dérapage, on aura des gens en meilleure santé et donc beaucoup plus disponibles pour le travail.

D'après cette étude, les rentiers sont parmi les moins touchés. A poste égal, le salaire a-t-il une influence sur l'obésité ? Faut-il en déduire que l'obésité reste un marqueur social ?

Toutes les études, depuis 30 ans, dans les sociétés post-industrielles montrent que le paradoxe est un peu fou. Il y a toujours eu une relation entre la stature morphologique et l'argent. Dans le passé, les gens qui avaient le moins d'argent mangeaient le moins. Aujourd'hui on a la suffisance à tous les niveaux, mais avec des différentiels de qualité énormes. L'obésité est un marqueur social, à la fois du point de vue de l'argent, du niveau social, du niveau d'emploi, par rapport à la prise de pouvoir de l'individu sur son corps, concernant la précarité d'emploi, et la capacité d'achat des aliments. On ne meurt plus (ou peu) de faim au sens littéral du terme. En revanche beaucoup se retrouvent dans l'impossibilité d'acquérir une alimentation correcte, équilibrée, saine.

L'image des rentiers qu'avait Zola n'est plus d'actualité. Aujourd'hui, ceux qui vivent de leurs rentes ne sont pas dans une situation de stress, ils gèrent leur emploi du temps comme bon leur semble, mangent de manière réfléchie, et ont souvent une activité physique adaptée… L'équation va dans le bon sens.

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