La voie du yakuza selon Masatoshi Kumagai : l’apprentissage des codes et de la réalité du "milieu" | Atlantico.fr
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Un yakuza japonais à la retraite, qui ne veut pas être identifié, montre son tatouage sur le dos à Tokyo en 2009 (AFP). "Confessions d'un yakuza" Masatoshi Kumagai
Un yakuza japonais à la retraite, qui ne veut pas être identifié, montre son tatouage sur le dos à Tokyo en 2009 (AFP). "Confessions d'un yakuza" Masatoshi Kumagai
©Frank Zeller / AFP

Bonnes feuilles

La voie du yakuza selon Masatoshi Kumagai : l’apprentissage des codes et de la réalité du "milieu"

Masatoshi Kumagai publie "Confessions d'un Yakuza: L'un des plus grands parrains d'Asie" aux éditions La Manufacture de livres. Après une ascension fulgurante, Masatoshi Kumagai deviendra le plus jeune des chefs yakuzas, ouvrant les activités de son clan aux trafics internationaux, apparaissant à visage découvert dans les médias. Dans ce livre construit à partir d’une série d’entretiens, il nous révèle son parcours, les coulisses d’un monde loin des fantasmes et sa philosophie entre modernité et tradition, profit et code d’honneur. Extrait 1/2.

Masatoshi Kumagai

Masatoshi Kumagai

Masatoshi Kumagai, né à Sendai en 1961, voulait devenir policier. Aujourd’hui il est l’un des « parrains » de la mafia nippone, du clan Inagawa-kai, le deuxième clan le plus important du Japon. Il est l’un des rares chefs yakuza à étendre ses activités au-delà des frontières du Japon.

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Le nombre d’organisations yakuzas culmina en 1963, un an avant les Jeux olympiques de Tokyo, à la suite de quoi il ne cessa peu à peu de décliner. D’après le Livre blanc de la police (édition 1984), deux décennies après ce pic, en 1983, alors que Kumagai fêtait ses vingt-deux ans, on dénombrait 2330 organisations pour un total de 98771 membres, soit une perte de plus de la moitié des effectifs. Les clans sous la houlette des trois plus grosses organisations – Yamaguchi-gumi, Sumiyoshi-rengô-kai, (l’actuel Sumiyoshi-kai), et Inagawa-kai – étaient au nombre de 819 et comptaient 24416 membres, soit 35,2% du nombre de clans et 24,7% du total des membres du pays: les trois clans principaux étaient plus que jamais en situation oligopolistique.

Le Japon avançait alors tête baissée dans l’économie de bulle, les gros capitaux enflant et avalant toujours plus les micro, petites et moyennes entreprises. La société légale et son pendant illégal, similaires par bien des aspects, couraient à vive allure comme dans une course à pieds joints. Par conséquent, les organisations mafieuses enflaient elles aussi sans s’arrêter, ce qui provoquait des rivalités inéluctables entre organisations affiliées. Paradoxalement, les alliés devenaient des ennemis, et la gestion des clans se compliquait.

Reflet de cette époque de haute prospérité, des échauffourées éclataient chaque soir dans les quartiers de divertissements.

La sonnerie du téléphone retentit en pleine nuit.

Le jeune hébergé préposé au standard se réveilla en sursaut:

– Ici XXX, j’écoute.

– Un type bourré fout le bordel dans le club A. L’aniki XXX est en route, annonça brièvement le préposé du bureau.

– Entendu, fit-il avant de raccrocher. Hé, une embrouille !

L’hébergé sortit tout le monde du lit et le groupe, dont Kumagai faisait partie, fonça sur les lieux.

Les hommes rejoignirent l’aniki devant le bar. Le grand frère y fit irruption comme une tornade. Un serveur lui indiqua d’une voix faible : «Au fond», en désignant du regard le box en question. Un homme entre deux âges, maigre, regard courroucé, avait attrapé le patron par le haut de sa chemise et la vrillait dans son poing en hurlant. On entrevoyait un tatouage sous les manches trois-quarts de sa chemise. Un honnête citoyen, ils l’auraient expulsé sans ménagement du bar avant de le rouer de coups, mais il s’agissait apparemment d’un yakuza.

– Hé, qu’est-ce que tu fous, t’es chez nous ici!

D’abord, l’intimidation.

Si l’autre s’excuse sagement, ça ne va pas beaucoup plus loin. Tout au plus, s’il a causé des dégâts importants dans l’établissement, on retourne lui parler le lendemain. Cependant, l’homme au tatouage était rond comme une queue de pelle :

– Je plaisante pas, moi! Ce connard de patron s’est foutu de ma gueule. Je suis du…

– Tu vas pas la fermer ?! hurla l’aniki avant qu’il pût donner le nom de son clan.

Il l’empoigna par les cheveux, lui asséna un coup de genou dans la face, puis Kumagai et les autres le traînèrent aussitôt dehors. Le tumulte emplit le bar, la peur crispait les traits des clients et des serveuses. Ils lui refirent le portrait devant le bar. Si l’homme avait eu le temps de dire le nom de son clan, ils auraient dû le rosser en toute connaissance de cause et il aurait fallu rendre des comptes ultérieurement, ce qui est fastidieux. Voilà pourquoi ils ne lui avaient pas laissé le temps de se présenter. De la sorte, si les choses tournaient plus tard au vinaigre, ils n’auraient qu’à répondre à l’autre clan: «Pourquoi il ne nous a pas dit qui il était plus tôt?», et l’embrouille resterait circonscrite à la sphère individuelle. Si malgré ça le clan adverse se plaignait violemment, on pouvait toujours renverser la situation en demandant: «Mais de quel droit le clan XXX s’excitait sur notre territoire ?»

Voilà comment Kumagai et les autres apprenaient de façon empirique l’«art yakuza de la querelle». L’équivalent, en termes entrepreneuriaux, d’une formation sur le tas.

Une fois l’affaire pliée, l’aniki expliqua le secret:

– Je vais vous donner une ficelle : le plus important, c’est la force que vous mettez dans l’action. Quand vous pénétrez dans un bar, vous rentrez comme un fou furieux, comme si vous vouliez clairement en découdre, pour faire flipper la cible. Faut surtout pas paraître mou dans sa démarche.

«Et quand vous frappez un gars, vous y allez à fond. Si vous faites les choses à moitié vous aurez la police sur le dos. Du moment que vous n’utilisez pas d’“outils”, vous craignez rien, c’est pas si facile de tuer quelqu’un.

Ainsi se perfectionnent les compétences du yakuza.

Des doutes quant à la méthode

À force de répéter ce genre de missions, Kumagai sentit naître en lui le doute. La méthode employée par les aniki le laissait en effet sceptique.

Tout commença quand il se frotta à un client qui, bien que non yakuza, était un peu récalcitrant: il le tira hors du bar pour le bastonner. Les choses n’en restèrent pas là car le client fonça à la police. Comme l’appel à l’aide au Nishiyama-gumi avait émané du patron, ce dernier fut pressé de questions sur l’événement, avoua qu’il utilisait les services des yakuzas pour protéger son établissement, et fut interrogé au sujet d’autres crimes. Pour Kumagai, cela marqua le début d’une remise en question sur la méthode que lui et les autres employaient.

Peu lui importait qu’ils fussent appréhendés par les flics. À la base, il s’y était préparé, et cela ne ferait qu’ajouter à la réputation de leur clan. Cependant, quid des établissements qu’ils protégeaient ? Même si les clients se doutaient bien que des yakuzas avaient l’œil sur les lieux, ils prendraient peur en voyant devant eux un type en sommer un autre de sortir. Découvrir les accointances du patron avec la pègre ne leur plairait pas. Certains clients ne remettraient peut-être même jamais les pieds chez lui. Une telle façon de prendre soin de l’établissement était-elle profitable à ce dernier?

Ces considérations amenèrent Kumagai à réévaluer la manière dont lui et les autres pénétraient dans les lieux.

Il était peut-être le seul yakuza du pays à remettre en question ce genre de choses à l’époque. Tout ce que ses collègues avaient en tête, quant à eux, c’était de régler en priorité les embrouilles. Au moindre S.O.S. d’un bar ils fonçaient effrayer les poivrots, tirer dehors les clients qui ne voulaient rien entendre pour les bastonner. Les autres yakuzas, ils les expulsaient au nom du respect du nawabari et, en cas de protestation, les corrigeaient à leur tour. Pour eux, c’était bien suffisant en retour de la taxe qu’ils percevaient pour cette protection.

Cependant, Kumagai se demandait, perplexe, si l’établissement en question était réellement satisfait. Il songeait bien que c’était en contentant le patron, en devenant un atout pour lui, qu’il créerait de bonnes relations. Mais s’il osait conseiller l’aniki en ce sens, celui-ci réagirait avec indifférence ou dédain, s’il ne le réprimandait pas carrément. Bien que ne s’étant toujours pas résolu à vivre en tant que yakuza, du moment qu’il exerçait ce métier il y réfléchissait avec sérieux.

Une nuit à la même époque, Kumagai était préposé au standard du dortoir quand le téléphone sonna.

– C’est moi. Des types cherchent la merde au patron du snack-bar S. Faut que vous veniez.

Un ordre d’intervention de la part de l’aniki en poste au bureau.

– Est-ce que tu nous laisserais nous en charger ? demanda aussitôt le jeune homme.

– Si ça te chante.

– Alors on fait comme ça. Je peux avoir le numéro du lieu?

Le bureau détenait dans son répertoire les contacts des établissements et des personnes dont le clan s’occupait, y compris les numéros directs des gérants. L’aniki lui communiqua celui du patron en question. Kumagai raccrocha puis annonça à ses colocataires hébergés:

– Une embrouille au S. On y va.

Il s’était bien gardé de faire savoir au « grand frère» qu’il comptait essayer sa propre méthode.

Une fois près du snack, Kumagai demanda à ses collègues de patienter le temps qu’il téléphone au patron depuis une cabine.

– Allô, monsieur ? C’est Kumagai, du Nishiyama-gumi. Les types sont encore là ?

– Oui, chuchota le patron.

On entendait en fond une voix grave et rude chanter de l’enka (chanson de variété japonaise aux textes souvent sentimentaux) au karaoké.

– Je suis juste à côté de votre établissement. Rejoignez-moi en faisant semblant de sortir les poubelles.

Kumagai voulait d’abord cerner correctement la situation. D’après le patron, il s’agissait de deux hommes et deux femmes. Apparemment des yakuzas. Ils avaient chicané parce que le client au karaoké ne passait jamais le micro, puis hurlé sur lui avant de jeter des verres par terre. Le patron s’était excusé platement, mais si ça continuait, il ne savait pas ce qui pourrait se passer. Voilà pourquoi il avait aussitôt contacté le clan, qui assurait l’ordre chez lui.

– Entendu. Dans cinq minutes, j’entrerai en faisant semblant d’être un client et vous me servirez comme tel.

Il demanda à ses collègues d’attendre devant le snack-bar, entra seul et alla s’asseoir au comptoir. Tout en buvant sa bière, il jetait des coups d’œil furtifs à la bande.

– Hé, toi, qu’est-ce que tu mates comme ça ?! lui brailla un des types depuis le box.

– Rien du tout.

– T’as dit quoi, espèce de con?

– S’il vous plaît, restons-en là… dit-il en feignant la peur.

Les autres se laissèrent prendre au piège :

– Excuse-toi, en te prosternant!

– Je ne veux pas gêner les autres clients, alors si on doit se disputer, faisons-le dehors, d’accord?

– C’est bon, ça, ma parole. Hé, frère, le gamin, là, il veut qu’on sorte !

Le type partit d’un rire moqueur et suivit Kumagai.

Dehors, celui-ci explosa :

– Espèce de salaud! Tu crois que tu vas faire ta loi à Ôimachi ?

Lui et les autres lui sautèrent dessus et ce fut parti pour une bonne correction. Kumagai s’était assuré qu’ils étaient bien yakuzas en entendant l’un d’eux dire «frère» et, suivant la procédure, avait cogné avant qu’ils aient le temps de nommer leur clan.

Par la suite, il apprit que les deux hommes faisaient eux aussi partie de l’Inagawa-kai. L’aniki alla discuter avec eux et leur demanda, toujours conformément à la procédure :

– D’accord, mais pourquoi ne pas l’avoir dit dès le départ ?

À propos de sa méthode, Kumagai explique :

– Le but était de provoquer une bagarre entre clients pour que l’établissement n’ait rien à voir avec ça, même si le fauteur de trouble finissait gravement blessé et que la police s’en mêlait. De cette manière, on ne cause pas de problème au bar, et les clients n’imaginent même pas que le patron ait pu appeler des yakuzas. Certains doivent même être contents qu’on soit allés régler ça dehors. Ainsi, on a mis les points sur les i et tout rentre dans l’ordre.

Lorsqu’il était sollicité, Kumagai songeait d’abord à l’établissement. Bientôt, la nouvelle se répandit selon laquelle, en s’en remettant à Kumagai du Nishiyama-gumi, on pouvait dormir sur ses deux oreilles car non seulement les problèmes seraient réglés, mais la respectabilité du lieu demeurerait intacte. Cette réputation lui servirait plus tard de base pour fonder le Kumagai Group.

À l’instar du recouvrement de dettes, les yakuzas se voient confier des problèmes délicats à régler de manière officielle. En poussant l’idée à l’extrême, on dira que leur gagne-pain n’est autre que les services qu’ils se voient confier. Voilà pourquoi chez ces hommes absolument tout dépend, pour les novices du moins, de la capacité à se forger une bonne réputation. Toutefois, peu d’entre eux poussent la réflexion aussi loin. Dans le milieu des affaires, un nouveau venu qui n’inspire pas assez confiance finira tôt ou tard distancé, même s’il est excellent dans son domaine. La même chose est vraie dans le milieu yakuza.

Au début, Kumagai trouvait classe de voir les grands frères débouler comme des bulldozers dans les bars. Cependant, graduellement, il changea de regard sur eux.

Il se demanda en effet si, via cette méthode, les aniki ne cherchaient pas juste à se mettre en condition.

On ne voit pas à travers les portes. Faire irruption dans un espace qu’on ne voit pas crée une peur instinctive. L’ennemi pourrait avoir un revolver… Qui sait s’il n’est pas cent fois plus fort que soi ? Peut-être est-il fou et ne craint-il pas de mourir ou de tuer. Cette peur n’a rien à voir avec de la lâcheté. Elle est comparable à celle d’un piéton qui traverserait une grande artère avec un bandeau sur les yeux. À la moindre hésitation, ses jambes fléchiraient et il ne pourrait plus avancer. Pour se mettre en condition, il s’élance donc à vive allure. Kumagai supposait que c’était peut-être la même chose ici.

Était-ce son caractère, ou bien le fait qu’il n’y avait personne pour lui servir de modèle ? Toujours est-il qu’il percevait les moindres faits et gestes de ses aînés comme des exemples à ne pas suivre. Loin de les mépriser ou de les critiquer, il songeait simplement que leur manière de faire n’était pas la bonne et tirait parti de leurs maladresses. Ainsi jouait-il le rôle de son propre mentor.

Extrait du livre de Masatoshi Kumagai, « Confessions d'un Yakuza: L'un des plus grands parrains d'Asie », publié aux éditions La Manufacture de livres.

Le livre est le fruit d’une série d’entretiens menés par Tadashi Mukaidani, journaliste, avec Masatoshi Kumagai.

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