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La réindustrialisation ne se décrétera pas "d’en haut"
©LUDOVIC MARIN / AFP

Plan d'urgence

La réindustrialisation ne se décrétera pas "d’en haut"

Edouard Husson revient sur les failles du modèle français sur la question de la réindustrialisation face à la crise économique liée au Covid-19 et sur le rôle, les choix, la stratégie et les erreurs de la classe politique.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »

Le Coronavirus provoque une onde de choc majeure. Elle révèle, si besoin en était, les failles de notre société. Elle confirme, si besoin était, les asymétries de la mondialisation. Aussi fermés aient-ils été aux notions de souveraineté, de communauté nationale et d’intérêts stratégiques, nos dirigeants sentent bien qu’il leur faut changer. Tandis que le président de la République s’accroche à la « souveraineté européenne » comme à un mantra - et voudrait nous faire entrer dans un accord européen de financement d’urgence à notre désavantage,  le Ministre  de l’Economie, lui, se remet à parler de « souveraineté nationale ». Dans le Figaro, un esprit brillant et perspicace, qui a toujours un temps d’avance sur le reste de nos milieux dirigeants entreprend cependant de baliser la route: « La désindustrialisation est un facteur majeur de vulnérabilité... » écrit-il; mais, selon lui, « ....Les relocalisations ont vocation à être sélectives. Toute production industrielle n’est pas stratégique. Certaines étapes des chaînes de valeur ne peuvent pas être transférées, à commencer par l’exploitation de certaines matières premières, y compris agricoles, ou sources d’énergie. Certaines filières ou technologies présentent une complexité et exigent des investissements tels qu’elles ne peuvent être dupliquées, à l’image de l’infrastructure et des services de base de l’industrie numérique qui demeurent entre les mains des Etats-Unis et de la Chine... ». 

Je cite ce passage parce qu’il est très révélateur, de mon point de vue, de ce qui risque de bloquer le nécessaire changement de politique dans les années qui viennent. Contrairement à ce que l’on entend ici et là, ce n’est pas d’abord de la mondialisation ou de l’euro que notre pays souffre. Certes ce sont deux facteurs aggravants de la crise économique et sociale de notre pays. Mais la France aurait pu s’en tirer comme d’autres dans l’actuelle mondialisation. Elle aurait pu faire de l’euro un stimulant pour dynamiser notre économie. Ce qui nous a bloqué, c’est le mode de pensée de nos milieux dirigeants. Il y a deux usages de la raison: celui de Platon et de Descartes, qui part des idées pour chercher un point d’application dans le réel; celui d’Aristote ou de Hume, qui consiste à partir du réel pour en tirer des enseignements généraux toujours susceptibles d’être remis en cause par l’expérience. C’est malheureusement la première voie, la moins appropriée pour la politique et l’économie, que nos dirigeants ont choisie depuis quarante ans. On n’en finit plus d’énumérer les énoncés de la raison a priori qui ont cassé notre économie et contribué à la désintégration de notre société: l’Allemagne serait forcément plus performante que la France; la lutte contre l’inflation serait le seul objectif vraiment important de la politique monétaire; le protectionnisme économique serait toujours une mauvaise chose; les domaines où l’Etat doit ou ne doit pas intervenir seraient fixés durablement; plus récemment, la transition énergétique demanderait d’abandonner le nucléaire, pourtant énergie décarbonnée. 

C’est exactement ainsi que fonctionne le papier que je citais à l’instant: « Les relocalisations ont  vocation à être sélectives ». Certes, mais qui fera cette sélection? Une fois que l’on est sorti des intérêts vitaux du pays, il ne faut surtout pas que l’Etat cherche à déterminer lui-même ce qu’il faut, ce que l’on peut relocaliser en France. « Certaines étapes des chaînes de valeur ne peuvent pas être transférées »: mais au nom de quoi? En lisant une phrase de ce type on comprend que non seulement « Paris » tend au pilotage centralisé permanent mais aussi que ce qui pouvait fonctionner durant les Trente Glorieuses, d’une part parce que la masse des informations à traiter restait limitée, d’autre part parce que le patriotisme venait en permanence stimuler la réflexion, ne peut plus marcher dans le monde de l’information surabondante et de la Troisième Révolution industrielle. Lorsque notre auteur se résigne à ce que les USA et la Chine continuent à dominer l’industrie numérique, il finit de nous dévoiler le mécanisme qui paralyse notre pays: la raison a priori devant toujours faire prévaloir ses droits, elle a tendance à figer le statu quo mondial, ou du moins la perception qu’elle en a. Du coup, guidé par une raison ainsi figée dans ses certitudes, l’Etat, que le Général de Gaulle avait envisagé comme le moyen suprême de notre indépendance, devient le vecteur du renoncement. Ajoutons d’ailleurs que l’Inde, Israël, la Corée du Sud, le Japon ou Taïwan seront perplexes d’apprendre qu’ils ne jouent aucun rôle dans l’industrie numérique. 

Non, ce n’est pas ainsi qu’il faudra s’y prendre si l’on veut rendre à notre pays le rang qu’il devrait tenir dans la compétition internationale. Que l’Etat se concentre sur les secteurs stratégiques, qui permettront la défense du pays, sa cybersécurité, sa protection sanitaire etc... Et, pour le reste, qu’il laisse faire les industriels, en se contentant de favoriser leurs réinstallation par la fiscalité et surtout la suppression de toutes ces normes qui entravent au lieu de libérer. La réforme du Code du travail sous François Hollande et Emmanuel Macron est le contraire de ce qu’il faut faire: au nom de la libéralisation, on a complexifié tous les processus. Notre pays regorge de ressources, de savoir-faire et son capital humain reste élevé. L’industrie du futur c’est l’industrie nucléaire que nous maîtrisons, la technologie des drones, l’informatique quantique, l’intelligence artificielle mais c’est aussi le fablab et ses imprimantes 3D, la réplication des médicaments génériques, les circuits courts, l’énergie naturelle utilisée dans des modèles d’économie symbiotique. Nous avons d’excellentes universités: il faut reprendre le fil de la politique de Nicolas Sarkozy et les autonomiser encore plus, assouplir leur réglementation pour leur permettre de faire venir les meilleurs chercheurs du monde sans avoir des contorsions à faire pour payer des salaires compétitifs et créer les infrastructures de recherche appropriées. Nous avons des inventeurs et des startups qui se comparent aux meilleurs du monde: encore faudrait-il savoir les retenir en France ou bien faire revenir ceux de nos innovateurs qui sont partis à l’étranger. Cela se fait par l’incitation, la bonne réputation du pays, la dématérialisation mais aussi la simplification des procédures. 

A l’heure où nous avons tous bien plus d’informations dans notre smartphone que l’unique ordinateur du Pentagone en 1960, qui occupait plusieurs pièces, il serait temps que nos dirigeants et ceux qui les conseillent commencent à faire confiance à nos industriels, nos territoires et aux immenses énergies que recèle notre société, malgré des décennies de politique erratique. Il devrait y avoir une seule réforme de l’ENA qui tienne: l’obligation, pour chacun des diplômés, avant d’aller occuper un poste dans la haute fonction publique, de passer cinq ans dans une grande entreprise industrielle française ou internationale ! 

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