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Des Français dans une cité balnéaire lors de la période estivale. Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely publient « La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie », aux éditions du Seuil
Des Français dans une cité balnéaire lors de la période estivale. Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely publient « La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie », aux éditions du Seuil
©Valery HACHE / AFP

La France sous nos yeux

L’imaginaire d’une vie réussie n’est plus ce qu’il était pour les Français

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely publient « La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie » aux éditions du Seuil. Près d'un demi-siècle après l'achèvement des Trente glorieuses, nous continuons à parler de la France comme si elle venait d'en sortir. Pourtant, depuis le milieu des années 1980, notre société s'est métamorphosée en profondeur, entrant pleinement dans l'univers des services, de la mobilité, de la consommation, de l'image et des loisirs.

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely est journaliste à Slate.fr, où il chronique la vie et l’œuvre des classes supérieures urbaines. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et guides pratiques sur la survie en milieu urbain.

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Atlantico : Vous publiez « La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie » aux éditions du Seuil. Après avoir sillonné l’Hexagone dans le cadre de votre ouvrage, quel est l’état de cette « France d’après » ? Quelle est la Grande Métamorphose développée dans votre livre et qui est au cœur de la réalité de la France ?

Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet : La France d’après, comme nous l’avons appelée, est celle dans laquelle nous vivons depuis plusieurs décennies déjà, après la Grande Métamorphose des années 1980 à 2010 à l’issue de laquelle l’économie a basculé du côté des services, de la consommation, des loisirs et de l’immobilier, tournant le dos à la production. L’un des exemples les plus emblématiques de ce basculement est la place occupée par les activités de transport et de logistique, le couple camion - entrepôt ayant tendance à remplacer l’usine. Autre manifestation du profil socioéconomique de la France d’après, les zones commerciales ou les parcs d’attraction sont parfois les plus gros employeurs d’une commune voire d’un département.

Il s’agit également d’une France plongée dans la globalisation, c’est-à-dire traversée par des flux de personnes, de marchandises et d’images. Cette perméabilité a favorisé l’avènement d’une France hybridée, qu’il s’agisse de ses traditions, de son urbanisme, de son substrat spirituel ou encore de ses habitudes alimentaires. C’est une France à la carte, dans laquelle chacun cherche sa place au soleil, ce qui peut constituer un projet positif sur le plan individuel tout en posant la question de ce qui relie l’ensemble.

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Que nous révèlent l’étude des paysages, des modes de consommations et des spécificités françaises, que vous évoquez dans de nombreux chapitres de votre livre, sur l’état du pays comme l’engouement pour l’immobilier et la popularité des agences Stéphane Plaza ? Comment ces réalités économiques, culturelles et sociales occupent le quotidien ou nourrissent l'imaginaire d'un segment de la France contemporaine ?

Étudier les paysages ou les modes de vie, c’est partir de ce qui se trouve sous nos yeux, comme l’indique le titre du livre, sans qu’on y accorde toujours toute l’attention requise. Or, cette apparente banalité est signifiante. Quand nous évoquons la passion des Français pour la maison individuelle, les piscines, les barbecues ou la décoration et l’aménagement d’intérieur, nous parlons d’une part de pans entiers de notre économie, mais aussi de ce qui forge notre imaginaire d’une vie réussie. La levée de boucliers qui a accompagné les déclarations de la ministre du Logement à propos du modèle du pavillon avec jardin qui serait condamné par la transition écologique, en est une excellente illustration.

Quelle est l’influence des néo-ruraux à travers le pays ? Les évolutions sociétales lors de la pandémie et avec les déplacements lors des confinements ont-elles accéléré ce phénomène et modifié les codes de la société française ?

Les nouveaux néo-ruraux ne rompent plus définitivement avec la société urbaine, connectée et globalisée. On peut de nos jours vivre dans la Drôme, disposer d’une connexion haut débit et être livré par Amazon. Avec le télétravail, qui certes trouvera sa limite et ne sera pas accessible à toutes les professions, de nombreux Français espèrent tirer le meilleur parti des deux types d’espaces : les salaires des grandes villes et la qualité de vie de la campagne ou en bord de mer. Ce rush vers ce que nous appelons la France triple A génère des tensions immobilières dans de nombreux bassins de vie. Il met en concurrence des individus mobiles, qui choisissent leur lieu d’habitation à l’issue d’une sorte de benchmark entre les territoires, et des habitants au mode de vie plus sédentaire. Le territoire devient en quelque sorte lui-même support de consommation. Sur le plan esthétique et culturel, cette redistribution aboutit également à complexifier l’image que l’on associe à chaque lieu (banlieue, campagne, périurbain...) : dans la France d’après, le lotissement et ses pavillons peuvent jouxter la ferme retapée en chambre d’hôtes, l’espace de coworking ou le village de yourtes.

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Le tableau de la désindustrialisation de la France est dévoilé à travers votre ouvrage, notamment via l’emprise d’Amazon. Ce basculement autour de la consommation, du consumérisme, de l’américanisation et de la société du client redéfinit-il notre sociologie comme lors de la crise des Gilets jaunes ? Les classes moyennes et les classes sociales ont-elles mué et subi une métamorphose ?

Les classes sociales n’ont pas disparu, elles ont muté et sont devenues « orientées client ». Les visages des classes populaires contemporaines, ce sont à présent des métiers de service :  caristes qui travaillent en entrepôt, aides-soignantes en EPHAD, assistantes maternelles et auxiliaires de vie, caissières de supermarché, femmes de ménage dans les bureaux ou chauffeurs de VTC. Certains de ces emplois sont plutôt urbains, d’autres sont très présents dans les territoires périphériques et les campagnes. Ils sont porteurs de mouvements sociaux à venir, dont les contours sont encore flous précisément en raison de ces mutations à l’œuvre. Les gilets jaunes ont désarçonné les observateurs en raison de leur implantation géographique (à distance des métropoles) mais aussi par leur stylistique et leur culture (puisant dans les séries télé, les chansons populaires ou l’univers des métiers de la logistique, on pense à la palette ou au chariot élévateur).

Quels sont les principaux enseignements politiques de cette France recomposée à l’heure de la campagne présidentielle et du vote en 2022 ? Les fractures sont-elles d’autant plus saillantes à travers l’Hexagone dû au fait que la France aborde une année électorale ? La politique concerne-t-elle et passionne-t-elle toujours autant les Français ?

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Retrouvez deux extraits du livre de Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely : 

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Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely publient « La France sous nos yeux. Economie, paysages, nouveaux modes de vie », aux éditions du Seuil

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