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Irak, 15 ans après : comment le renversement de Saddam Hussein a permis à l'Iran d’obtenir en quelques semaines ce qui lui avait échappé pendant les 20 années précédentes
©AFP

En mutation

Irak, 15 ans après : comment le renversement de Saddam Hussein a permis à l'Iran d’obtenir en quelques semaines ce qui lui avait échappé pendant les 20 années précédentes

Le 20 mars 2003, les États-Unis déclenchaient l’opération "Iraqi Freedom", ou 2e guerre d’Irak. 15 ans plus tard, la situation actuelle montre pourquoi cette intervention américaine a été une "bénédiction des dieux" pour l’Iran.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : 15 ans après le 20 mars 2003 qui avait vu les États-Unis déclencher l’opération Iraqi Freedom, ou 2e guerre d’Irak qui entraînera la chute de Saddam Hussein le 9 avril de cette même année. En quoi les résultats de cette offensive ont offert à Téhéran les objectifs fixés dans le conflit Iran-Irak des années 80?

Alain Rodier : L’invasion américaine de l’Irak de 2003 a été une "bénédiction des dieux" pour l’Iran. Certes, la guerre qui avait opposé Téhéran à Bagdad de 1980 à 1988 n’avait pas pour objectif de faire basculer l’Irak dans la sphère iranienne (c’est Saddam Hussein qui a été à l’origine de cette guerre et pas l’inverse, les Iraniens l’appelant d’ailleurs la "guerre imposée"), mais les mollahs souhaitaient bien prendre leur revanche et les Américains la leur ont offerte. Il faut se rappeler que les Iraniens ont eu au moins un demi-million de morts et que Saddam Hussein n’a pas hésité à employer l’arme chimique à plusieurs reprises (environ 30 000 victimes répertoriées sans que les grandes puissances ne semblent s'en offusquer particulièrement). Les Iraniens n'ont pas répliqué de la même manière, pas vraiment par bonté d'âme, mais parce qu'ils ne disposaient pas d'armes chimiques. On a affirmé que l'Ayatollah Khomeiny y était opposé car c'était "contraire à sa doctrine" qui ne l'empêchait pas, par ailleurs, de faire occire ses opposants par tous les autres moyens imaginables.  

Un autre facteur important est que le régime en place à Téhéran en 2003 faisait partie de l’"axe du mal" désigné par Bush Jr. car son effort nucléaire militaire avait été rendu public en 2002 grâce aux renseignements fournis par les Moudjahidines du peuple. Dans les faits, Téhéran craignait au plus haut point que les États-Unis n’effectuent des frappes préventives sur les installations de leur complexe militaro-industriel. Les Iraniens ont donc été enchantés de voir les forces américaines s’ensabler en Irak car cela leur laissait peu de latitude pour se retourner contre eux.

Quelles ont été les conséquences pour l’Iran de voir la « digue » irakienne s’effondrer en quelques semaines? Quelles en ont été les conséquences sur la redistribution des cartes des rapports de force dans la région ?

Les Iraniens ont été à la base de l’effondrement du régime de Saddam Hussein et même plus, ils ont participé au montage du prétexte qui a servi à Washington à déclencher les hostilités. Sachant que les Américains cherchaient à tous prix à prouver que Bagdad continuait à développer des armes nucléaires, chimiques et bactériologiques, les services secrets iraniens ont offert sur un plateau des « sources bien placées » - vraisemblablement via Ahmed Chalabi, le fondateur du Congrès National Irakien, mouvement d’opposition à Saddam Hussein soutenu par la CIA - qui ont aidé à fournir ces fameuses "preuves". La Maison Blanche, le Pentagone et Langley étaient aux anges se congratulant sur l’excellence de leurs services de renseignement. Le New York Times était alors (déjà) très va-t’en guerre voulant convaincre les citoyens américains que les boys se lançaient dans une guerre "juste". Le ton a bien changé après 2003 quand il s’est avéré que presque tout était faux. Á la décharge des services américains, la Maison Blanche "voulait" ses preuves, ils n’ont fait qu’obéir aux ordres même si les réticences étaient vives en interne car les analystes doutaient de la fiabilité des sources - et ils avaient raison mais la hiérarchie les faisait taire -. Toute comparaison avec ce qui se passe aujourd’hui entre les Anglo-saxons et Moscou n’est bien sûr que pure coïncidence...

Ensuite, comme par hasard, l’armée américaine a obtenu en complément des renseignements recueillis par les puissants moyens techniques de la NSA (écoutes) et de la NRO (images satellites), des informations d'origine humaine très pertinentes sur les positions militaires irakiennes, sur les chefs qui étaient prêts à se rendre sans combattre, sur la logistique, etc. Ce sont là aussi les services de renseignement iraniens qui étaient très bien implantés en Irak, qui ont fourni ses informations par l’intermédiaire de tiers car une coopération directe était légalement impossible. Tout cela a permis aux chars US d'atteindre Bagdad très rapidement car l'armée irakienne n'a pu résister bien longtemps.  

Quand toute l’infrastructure sunnite a été décapitée par les vainqueurs, Téhéran a organisé les mouvements irakiens chiites qui lui étaient naturellement favorables (de nombreux responsables chiites irakiens en exil sont rentrés à ce moment-là) pour qu’ils deviennent de véritables cellule combattantes qui sont aujourd’hui les milices tant redoutées et souvent classées comme "terroristes" par Washington tant elles ont été agressives contre les forces US. D’ailleurs, sur le fond, elles ne cachent pas vraiment leur hostilité exacerbée vis-à-vis de Washington et d’Israël.

Si l’opposition régionale à Téhéran s’est déplacée de Bagdad à Riyad, quelles sont aujourd’hui les faiblesses de l’Arabie Saoudite en comparaison de ce que fut le rôle de l’Irak?

Comme chacun l'a remarqué, la situation au Proche et Moyen-Orient est en pleine mutation. En Arabie saoudite, on assiste à un rajeunissement impressionnant de la classe dirigeante alors que Téhéran est encore aux mains d’idéologues cacochymes. Heureusement pour eux, les Gardiens de la Révolution Islamique (les pasdaran) maintiennent l’ordre à l’intérieur et dirigent les opérations extérieures, tout cela de manière extrêmement professionnelle.

On ne peut pas constater pour l’instant le même "professionnalisme" du côté de Riyad qui doit d’abord régler ses problèmes intérieurs (doctrinaires et économiques) et le bourbier yéménite. Les atouts du prince héritier Mohamed Bin Salmane (MBS) restent le soutien sans faille des États-Unis et, plus discrètement, d’Israël. C’est une sorte d’union sacrée contre le régime des mollahs qui risque d’avoir des résultats dans l’avenir.

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