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Washington Congrès américain militants partisans Donald Trump démocratie populisme
Washington Congrès américain militants partisans Donald Trump démocratie populisme
©SAUL LOEB / AFP

Dérapage populiste

Intrusion au Capitole : pourquoi il faudra bien plus que le départ de Donald Trump pour sauver la démocratie américaine

Des partisans de Donald Trump ont fait irruption dans le Congrès américain mercredi, après une nouvelle manifestation contestant la victoire de Joe Biden. 52 personnes ont été arrêtées après les heurts au Capitole. La démocratie américaine semble plus que jamais fragilisée.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Voilà, l’inimaginable est donc arrivé. Ce qui aurait constitué un scénario de mauvais film-catastrophe sur le déclin de la première puissance mondiale est devenu réalité : des manifestants voulant empêcher le Congrès des Etats-Unis de se réunir régulièrement et de mettre le dernier sceau légalement nécessaire à l’élection démocratique de Joe Biden à la Présidence des Etats-Unis  se sont emparés du Congrès des Etats-Unis.

Cet envahissement de vive force du Congrès constitue le dernier acte en date d’une pièce tragi-comique qui ne cesse depuis novembre dernier. Selon toutes les informations disponibles et selon tous les jugements rendus jusqu’ici par la justice américaine, il ne fait aucun doute que Donald Trump a perdu l’élection présidentielle américaine de 2020. Et, depuis novembre 2020, le Président sortant a décidé de ne jamais admettre sa défaite. Il l’a répété encore une fois lors d’un meeting devant ses partisans les plus résolus réunis le 6 janvier à Washington, et ces derniers l’ont pris au mot en décidant d’envahir le Congrès. Les images de ces partisans du « MAGA » (Make America Great Again) envahissant le lieu le plus sacré de la démocratie américaine et forçant les législateurs américains à arrêter leurs débats vont rester à jamais comme le témoignage du déclin du pays qui fut jadis l’arsenal des démocraties et leur modèle tout au long du siècle dernier.

Comment en est-on arrivé là ? Tout d’abord, parce que, depuis des décennies, les Américains se divisent sur des lignes de valeurs de plus en plus nette, « libéraux » contre « conservateurs ». Le terme de populisme cache pour partie cette réalité d’un choc des valeurs en cours depuis les années 1970.  Et, malheureusement, cette fracture sur les valeurs se trouve  aussi être  de plus en plus une fracture  géographique (« Etats bleus » contre « Etats rouges »).  Donald Trump a  seulement rendu cette tendance plus visible, mais elle était là bien avant lui. Chaque camp, démocrate comme républicain, ne l’avait pas attendu pour considérer l’autre camp comme celui du « mal » au sens le plus fort du terme. La question raciale constitue l’arrière-plan de tout cela. Le Parti républicain dans la version que Donald Trump promeut actuellement n’est jamais qu’une sorte d’imitation du Parti national en Afrique du sud en 1948 au moment où il gagne les élections et en profite pour établir l’ « apartheid »  – autrement dit, un parti de « blancs » qui croient savoir que l’évolution démographique, économique et sociologique ne leur est pas favorable et qu’il faut donc arrêter l’horloge du temps, soit en mettant hors-jeu les électeurs du camp d’en face en les empêchant de voter, soit en refusant le résultat des élections s’il les perdent. L’ « Amérique blanche » - qui ne correspond pas loin de là à tous les personnes pouvant être classifiées blanches de peau -  ne peut pas s’imaginer devenir une minorité dans ce qu’elle considère comme uniquement son pays à elle et à elle seule, et, d’évidence, elle n’en a rien à faire du rêve d’égalité raciale de Martin Luther King, bien au contraire, l’élection de Barack Obama à la Présidence n’a fait que les radicaliser un peu plus. Les images des personnes, pour le coup des vrais « déplorables »,  qui ont envahi le Capitole illustrent jusqu’à la caricature la nature « blanche », pour ne pas dire «confédérée », de la révolte en cours, de ce coup d’Etat que Donald Trump a engagé sans y prendre garde.

Ensuite, et c’est sans doute, le point le plus grave, à cette opposition de valeurs, s’est ajouté le culte de la « vérité alternative », plus simplement dit, du mensonge. Des médias, comme Fox News, se sont spécialisés dans la diffusion d’une vision des faits qui arrangeait bien leurs auditeurs. Cela les dérange que d’entendre toutes ces affaires bien perturbantes tout de même de changement climatique, d’inégalités économiques, ou de racisme dans la police, et bien donnons-leur à ces pauvres auditeurs ce qu’ils veulent entendre. Donald Trump n’a eu qu’à radicaliser cette méthode du déni  à son profit, car, effectivement, à partir du moment où on veut y croire, ce sont ne sont plus des mensonges, c’est la pure et simple réalité. Croyons ce qui nous arrange, la vie sera toujours plus simple ainsi.

Les manifestants qui ont envahi le Congrès des Etats-Unis croient sans doute très sincèrement que la réélection de leur champion, Donald Trump, a été volée par un complot fait de machines à voter truquées par l’entremise de leurs propriétaires capitalistes grassement payés par Cuba et le Venezuela, de fonctionnaires fédéraux véreux, d’un Etat profond au service d’une internationale pédophile, et de je ne sais quoi encore de plus loufoque. Visiblement, ces gens qui ont envahi rageusement le Capitole ne croient même plus à l’arbitre qu’aurait pu être une Cour suprême pourtant dominée désormais largement par le camp conservateur – grâce aux nominations opportunes d’un certain Donald Trump.

Même si au moment où j’écris ces quelques lignes, personne ne sait la fin de cette histoire – début d’une guerre civile qui serait la suite du film-catastrophe que j’évoquais plus haut, ou début d’un sursaut des institutions américaines réunissant pour une fois démocrates et républicains dans la volonté d’en finir avec cette situation créée par un Donald Trump en fin de course -, une leçon doit pourtant en être tirée. La défense de la primauté des faits avant toute discussion.

Certes, ne rêvons pas : nos valeurs resteront toujours différentes dans nos pays de vieille démocratie, mais  il faut y retrouver de toute urgence des moyens de dire le vrai, ou du moins d’exclure le faux,  sur les simples faits dans l’espace public.  Il faudrait retrouver l’esprit du procès Kravchenko tenu en France en 1949. Il nous faut de grands moments de discussion publique sous l’emprise de règles de droit pour dire simplement les faits. Qu’au moins qu’il soit de nouveau admis par tous que la Terre est ronde, et que ceux qui prétendent encore qu’elle est plate pour défendre quelque cause de leur convenance soient exclus de toute parole publique. C’est certes sans doute difficile de demander cela quand des dirigeants ne se voulant pas « populistes » se complaisent eux-mêmes dans les mensonges et semi-vérités, mais ce n’est qu’ainsi que le jeu politique sera épuré dans nos démocraties et pourra repartir sur des bases plus saines.

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