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Faut-il toujours rester poli ? Ce qu'en pensait Jean-Jacques Rousseau
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Faut-il toujours rester poli ? Ce qu'en pensait Jean-Jacques Rousseau

En célébrant la civilité, les penseurs des Lumières expriment une confiance nouvelle dans la nature humaine : les hommes sont naturellement sociables et le progrès des manières aide à les rendre plus heureux et plus vertueux. Mais ces promesses recouvrent une sourde inquiétude : les formes les plus raffinées de la civilité peuvent aussi dissimuler le mensonge et favoriser la domination. Extrait de "La politesse des Lumières" (1/2).

Philippe Raynaud

Philippe Raynaud

Philippe Raynaud est professeur de science politique, agrégé de philosophie et docteur en science politique. Membre de l'Institut d'études politiques de Paris, il enseigne à l'université de Paris-II Panthéon-Assas. Il a publié de nombreux ouvrages et articles concernant en particulier le libéralisme et la pensée républicaine en Europe et en Amérique.

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Dès lors qu’il s’agit de former ou de préserver les moeurs d’un peuple ou d’une nation libre, la politesse française, qui est en fait l’expression d’une évolution générale de la civilisation européenne, reste bien le contre-modèle de ce que doivent rechercher les gouvernants, qu’ils soient « législateurs », réformateurs ou même simplement conservateurs. Ce refus est lié au fait que, à Genève, en Corse ou en Pologne, il s’agit de former des citoyens attachés à une nation particulière, alors que, de plus en plus, il n’y a plus que des Européens soumis à une interdépendance générale qui masque mal l’inégalité et l’absence de solidarité. Une certaine rudesse de manières, qui n’implique d’ailleurs aucune brutalité, est donc le prix — léger — à payer pour une vie plus authentique et même plus libre, puisqu’elle n’oblige pas à paraître autre que l’on est. Est-ce à dire que, dès lors que les artifices modernes ont gagné, il n’y a rien de plus à faire que d’accepter cette évolution ou même l’accélérer ? Toute la vie et l’oeuvre de Rousseau s’inscrivent en faux contre cette conclusion car, s’il a toujours récusé les solutions révolutionnaires, il n’a pas cessé d’explorer des voies qui permettraient au sujet moderne de surmonter les divisions de son âme et de se réconcilier avec lui-même. Pour ce qui nous intéresse ici, la tentative la plus impressionnante est celle qui est déployée dans l’Émile, où Rousseau part explicitement du déclin irrésistible de la figure du citoyen au profit de celle du « bourgeois » pour penser ce que pourrait être alors l’éducation d’un « homme ». « Forcé de combattre la nature ou les institutions sociales, il faut opter entre faire un homme ou un citoyen ; car on ne peut faire à la fois l’un et l’autre ». Comme l’éducation « publique » du citoyen est de plus en plus difficile à concevoir dans l’Europe moderne, Rousseau va donc proposer un modèle de ce que pourrait être l’éducation « domestique » d’un homme dans des conditions imaginaires mais qui sont assez proches de celles de la monarchie française — ce qui va le conduire à poser à nouveaux frais la question de la politesse.

L’éducation de la noblesse française, telle qu’elle est donnée dans les collèges ou dans le monde, n’est pas une véritable « institution publique », puisqu’elle ne forme pas des citoyens ; elle est également impropre à former des hommes car « elle n’est propre qu’à faire des hommes doubles, paraissant toujours rapporter tout aux autres, et ne rapportant jamais rien qu’à eux seuls60 ». Rousseau s’accorde donc avec d’Alembert61 et avec la plupart des bons esprits de son temps pour préférer l’éducation privée ou domestique à celle des collèges, mais sa conception générale de ce que doit être l’éducation est évidemment très différente. Là où le « philosophe » veut rationaliser et moderniser l’enseignement pour former des élèves plus instruits tout en favorisant autant que possible les plus doués, Rousseau se propose de former un élève normalement doué mais pas exceptionnel, de manière qu’il soit à la fois aussi fidèle que possible à la nature et capable de vivre dans le monde tel qu’il est, c’est‑à-dire dans un monde où le civisme est affaibli, mais où les hommes ont des devoirs particuliers à l’égard de leurs proches et de leurs concitoyens ainsi que des devoirs plus généraux à l’égard de l’humanité. Émile devra donc être protégé contre les vices de son temps — ce qui exclut qu’il apprenne tous les artifices de la politesse française —, mais il devra aussi être capable de tenir sa place, et même peut-être son rang, dans la société, ce qui suppose qu’il soit aussi reconnu comme un homme aimable et sociable. Son entrée dans le monde coïncide d’ailleurs avec l’époque où il doit se préparer au mariage et à l’amour, ce qui implique sans doute un plus que le simple « amour de soi » : « vouloir être aimé », convient Rousseau, c’est en effet « vouloir être préféré » — et, si Émile doit être aimé, il faut bien qu’Émile soit aimable (même s’il n’est pas nécessairement reconnu comme tel). Il faut donc qu’Émile puisse comprendre les règles de conduite du « monde », et il n’est nullement indispensable qu’il choque les usages ou qu’il apparaisse comme un sauvage ou comme un rustre, mais son comportement doit se fonder sur d’autres motifs et sur d’autres mobiles que ceux des hommes soumis à la tyrannie de l’opinion.

Le modèle dominant de la politesse est fondé sur la combinaison entre la rivalité de tous et la servitude de chacun, y compris de ceux qui semblent dominer les autres ; il se traduit, comme le dit toute la tradition de critique moraliste des courtisans, par l’alternance entre la servilité et l’insolence, et son mode de sanction est le ridicule ; or Émile a appris que « le ridicule est la raison des sots », et, étant « audessus de l’opinion », il est de fait même « insensible à la raillerie », et il n’est porté ni à la vaine gloire ni à l’abjection. Son début dans le monde sera donc « simple et sans éclat », mais il ne sera pas pour autant « grossier, dédaigneux, sans égard pour personne » : « s’il n’a pas les formules de la politesse, il a les soins de l’humanité », si bien qu’il fera par bienveillance des gestes comme de céder sa place que d’autres font par « simagrée ».

L’exemple d’Émile montre que l’éducation du monde, moralement corruptrice, n’est même pas utile pour apprendre les usages et les manières, car un homme libre comme Émile comprend sans peine les manières des autres et « saisit les usages avec une aisance que ne peuvent avoir les esclaves de l’opinion ». Émile n’est donc pas pour finir dénué de politesse, il a la « véritable politesse », sans avoir besoin de ce que Duclos appelait la « politesse d’usage » dont l’effet est « d’enseigner l’art de se passer des vertus qu’elle imite » ; cette politesse supérieure n’a pas besoin, en effet, d’un apprentissage particulier ni d’un « étalage » de préceptes et de règles, car elle est l’effet naturel d’une éducation bien conduite : « La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes ; elle se montre sans peine quand on en a ; c’est pour celui qui n’en a pas qu’on est forcé de réduire en art ses apparences. »

La démarche générale de l’Émile consiste à montrer que, dans le contexte déjà corrompu de l’Europe moderne, il est possible de former non un « citoyen » mais un « homme » capable de ce qu’on pourrait appeler un véritable cosmopolitisme, selon une morale qui associe l’héritage stoïcien avec une sensibilité plus « moderne », compassionnelle et humanitaire. Cette tâche que se donne le gouverneur d’Émile n’a rien d’impossible puisqu’elle est fondée sur une vision juste de l’humanité, mais ses conditions réelles d’apparition sont sans doute aussi improbables ou aussi précaires que celles d’une cité juste ou d’un bon gouvernement. On peut donc penser que la réforme de l’éducation est tout aussi difficile que celle des corps politiques modernes, pour lesquels on sait que les ambitions réformatrices de Rousseau sont en fait très limitées. Le statut de la politesse illustre l’ambiguïté de la doctrine éducative de Rousseau. Si un homme est bien éduqué, il trouvera naturellement la voie de la « véritable politesse », mais qu’en est-il de ceux qui ont été formés dans les collèges et dans le monde ? Ceux-là ont appris à jouer leur rôle dans le monde de l’amour-propre sans être capables de prendre leurs distances avec lui : c’est pour eux qu’a été inventée la « politesse » d’usage — l’art d’imiter la bienveillance, qui semble donc bien indispensable pour adoucir les moeurs et limiter la violence.

Émile n’est pas destiné à demeurer seul mais à se marier avec une jeune fille (« Sophie ») élevée elle aussi de manière à vivre dans la société moderne sans être corrompue par elle. Or la nature semble pour Rousseau avoir voulu de grandes différences entre les deux sexes, qui font que si la femme est plus aisément « polie » que l’homme, sa politesse est à la fois plus « caressante », plus « naturelle » et extérieurement plus proche de la « politesse d’usage » que celle des hommes. Les femmes « parlent plus tôt, plus aisément et plus agréablement que les hommes » parce qu’elles recherchent naturellement, et donc légitimement, les choses « agréables » ; l’homme, au contraire, « doit avoir pour objet principal les choses utiles », ce qui engendre d’emblée une différence majeure entre l’éducation des filles et celle des garçons : « On ne doit donc pas contenir le babil des filles comme celui des garçons par cette interrogation dure : à quoi cela sera-t‑il bon ? mais par cette autre auquel il n’est pas plus aisé de répondre : quel effet cela fera-t‑il ? » Il y a ainsi un continuum, chez les femmes, entre la nature et l’art de la politesse, qui n’entraîne d’ailleurs nulle condamnation morale, puisque leur intérêt pour les effets et leur souci de plaire n’ont pas les mêmes implications qu’elles auraient chez les hommes. L’homme doit être libre et indépendant pour être sincère, si bien que, de sa part, le souci de plaire laisse toujours soupçonner une certaine insincérité ; la femme cherche d’emblée à plaire de par sa propre nature, mais cela n’a pas le même sens que chez les hommes :

Je remarque qu’en général dans le commerce du monde la politesse des hommes est plus officieuse, et celle des femmes plus caressante. Cette différence n’est point d’institution, elle est naturelle. L’homme paraît chercher davantage à vous servir et la femme à vous agréer. Il suit de là que, quoi qu’il en soit du caractère des femmes, leur politesse est moins fausse que la nôtre, elle ne fait qu’étendre leur premier instinct ; mais quand un homme feint de préférer mon intérêt au sien propre, de quelque démonstration qu’il colore ce mensonge, je suis très sûr qu’il en fait un. Il n’en coûte donc guère aux mêmes d’être polies, ni par conséquent aux filles d’apprendre à le devenir. La première leçon vient de la nature, l’art ne fait que la suivre, et déterminer selon nos usages sous quelle forme elle doit se montrer.

Il y a donc deux formes de « bonne » politesse. Celle des hommes n’est pas un art, mais le prolongement de la droiture morale, de la bienveillance envers l’humanité et de l’indépendance à l’égard de l’« opinion ». Celle des femmes est un art qui prolonge leur nature propre, qui les pousse dès l’origine à chercher les « effets », et à s’intéresser aux relations sociales plus qu’aux choses mêmes et qui, de ce fait, les conduit à dépendre assez étroitement de l’opinion publique. Les hommes apprennent difficilement la « politesse d’usage » qui choque leur nature, mais ils n’ont aucune peine à acquérir la « véritable politesse » dès lors qu’ils ont appris la vertu par l’utilité et, plus tard, par la réflexion, et non en se réglant sur le regard d’autrui ; les femmes sont presque naturellement polies et c’est pourquoi, chez elles, la vanité peut contribuer positivement à la formation morale. Dans la perspective de l’Émile, la politesse d’usage a donc bien un rôle positif à jouer, qui est étroitement lié aux questions posées par l’amour et par la relation entre les hommes et les femmes.

Lorsqu’il dépeignait l’homme « sauvage » dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité, Rousseau notait que celui-ci devait une part de son bonheur au fait de ne connaître que le « physique » de l’amour, c’est‑à-dire le pur désir sexuel : « Or il est facile de voir que le moral de l’amour est un sentiment factice ; né de l’usage de la société, et célébré par les femmes avec beaucoup d’habileté et de soin pour établir leur empire, et rendre dominant le sexe qui devrait obéir. »

Comme Émile n’est pas un homme sauvage, il devra vivre en société, et un des buts de son éducation sera de faire en sorte que l’amour soit pour lui source de bonheur sans aliéner sa liberté. Il faut donc trouver un bon usage du côté « moral » de l’amour, alors même que celui-ci ne peut se déployer sans un minimum d’amour-propre, puisqu’il ne peut exister sans comparaison entre soi et autrui, et qu’il lie les hommes à des êtres qui sont d’une certaine manière à la fois plus naturellement « sociables » qu’eux et plus portés à tout ce qui, dans l’état civil, encourage la rivalité et la vanité. La facilité avec laquelle les femmes apprennent la politesse est un des signes majeurs de cette différence fondamentale entre les deux sexes, mais elle n’est pas nécessairement une menace ; l’amour va contribuer à civiliser Émile, et la relation entre les hommes et les femmes sera finalement l’occasion d’une expérience heureuse, puisqu’elle est la seule situation non civique où l’on rencontre à la fois une inégalité sans oppression et une égalité sans compétition. Pour nos contemporains, tout cela montre sans doute le « sexisme » de Rousseau, et peut-être même sa misogynie, et il est bien vrai qu’il n’envisage vraiment de paix entre les deux sexes que dans le cadre d’une relation hiérarchique ; mais cette hiérarchie elle-même ne se confond pas avec la domination, car elle crée entre les deux êtres une dépendance réciproque sans exiger d’aucun des deux qu’il renonce à être lui-même : « La relation sociale des sexes est admirable. De cette société résulte une personne morale dont la femme est l’oeil et l’homme le bras, mais avec une telle dépendance l’une de l’autre que c’est de l’homme que la femme apprend ce qu’il faut voir et de la femme que l’homme apprend ce qu’il faut faire. Si la femme pouvait remonter aussi bien que l’homme aux principes et que l’homme eût aussi bien qu’elle l’esprit des détails, toujours indépendants l’un de l’autre, ils vivraient dan une discorde éternelle, et leur société ne pourrait subsister. Mais dans l’harmonie qui règne entre eux tout tend à la fin commune, on ne sait plus lequel met le plus du sien ; chacun suit l’impulsion de l’autre, chacun obéit et tous les deux sont maîtres. »*

Extrait de "La politesse des Lumières - Les lois, les mœurs, les manières",  Philippe Raynaud, (Editions Gallimard), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici

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