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Emmanuel Macron, ministre de l'Economie.
Emmanuel Macron, ministre de l'Economie.
©Reuters

Hors de contrôle

Complexité, défiance, corporatisme : pourquoi derrière les trois maladies auxquelles s’attaque Emmanuel Macron se cache une véritable crise de civilisation

Emmanuel Macron a présenté mercredi 15 octobre ses propositions pour fluidifier l'économie française et surtout la simplifier. Sauf que sa proposition est tout sauf claire, avec très peu de détails concrets. Sa réforme risque donc de seulement s'ajouter à la complexité ambiante d'une société de plus en plus difficile à gérer.

Françoise Dreyfus

Françoise Dreyfus

Françoise Dreyfus est professeur émérite de Sciences politiques à l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne. Son champ d'études porte sur la bureaucratie et l'administration publique. 

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Roland Hureaux

Roland Hureaux

Roland Hureaux a été universitaire, diplomate, membre de plusieurs cabinets ministériels (dont celui de Philippe Séguin), élu local, et plus récemment à la Cour des comptes.

Il est l'auteur de La grande démolition : La France cassée par les réformes ainsi que de L'actualité du Gaullisme, Les hauteurs béantes de l'Europe, Les nouveaux féodaux, Gnose et gnostiques des origines à nos jours.

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Atlantico : L'idée d'une société bloquée par ses complexités fait consensus. Pourtant, tous les gouvernants qui s'attachent à proposer un "déblocage" ou une "simplification" échouent, quand ils n'empirent pas la situation. Emmanuel Macron est le dernier en date avec un projet de loi ayant pour ambition de résoudre les "trois maladies françaises". Pourquoi aucun gouvernant ne semble-t-il capable de réussir dans ce domaine ?

Roland Hureaux : L'objectif de la loi n'est pas la simplification. On est plus souvent dans le "mouvement permanent" de la "société du spectacle" de Guy Debord. Il y a un bon exemple d'ailleurs pour cela, c'est ce qui s'est passé avec la juridiction prud'homale il y a une trentaine d'années. On avait avant un régime administratif : l'inspecteur du travail arbitrait les décisions de licenciements. On pouvait être d'accord ou pas avec cette méthode, mais elle avait au moins le mérite d'être rapide. On a décidé de libéraliser le système, les litiges iront dorénavant devant une juridiction spécialisée. Le contentieux du travail s'est donc entièrement judiciarisé, cela a énormément compliqué la vie des entreprises. On a avec un délai de deux ans devant les tribunaux ce que l'on pouvait avoir en quinze jours de la part de l'inspection du travail.

Ce que propose Emmanuel Macron ne simplifiera effectivement rien, car il reprend tous les poncifs qui ont jusqu'ici des effets catastrophiques en termes de complexification. Le principal, c'est l'idée que la France souffre de son corporatisme. Je prétends personnellement que certaines formes de corporatisme ont justement été une des forces du modèle français. On veut réformer les dentistes, mais est-ce que les Français ont les dents mal soignées ? L'offre pharmaceutique est-elle si mauvaise ? Pourquoi vouloir bouleverser ces corps ? J'y vois une poursuite d'un travail d'atomisation de la société française pour attaquer les classes moyennes que sont la majorité des professions libérales.

Françoise Dreyfus : La complexité dans laquelle nous sommes réside d'abord dans le fait que toute tentative pour simplifier les choses se caractérise par l'ajout d'un dispositif supplémentaire. C'est évidemment flagrant dans la question des collectivités territoriales : comme on refuse de mettre en place la fusion des communes – ce que la plupart des autres pays d'Europe ont fait il y a plus de vingt ans – on crée l'intercommunalité. On a donc une couche administrative de plus.  Dans le domaine de l'éducation supérieure, que ce soit Mme Pécresse ou Mme Fioraso, on invente des universités monstrueuses issues de regroupements, sans en supprimer d'autres, ou en conservant au moins un niveau intermédiaire. Les choses n'évoluent pas car la tendance est à "ne pas faire de peine". On ne veut pas s'opposer aux élus locaux, personne n'a le courage de tailler dans le vif

Pour ce qui est de la législation, chaque changement de majorité tend à vouloir effacer ce qu'avait réalisé la précédente… mais pas forcément complètement. Chacun en rajoute au contraire une couche. Cela est critiqué depuis des années par le Conseil d'Etat, mais rien ne change. Le système reste globalement bloqué par des craintes, et aussi par des intérêts spécifiques.

Quelle est la part dans cet échec de la nature de la formation de nos élites ?

Roland Hureaux : Je pense que le lien entre la formation des élites et leur échec face à la simplification existe. Et je note d'ailleurs que l'une des corporations issue des formations élites, je parle de l'inspection des finances, n'est pas, elle, touchée par la volonté de réformes. On veut se pencher sur les dentistes ou les pharmacies, mais le corps constitué de l'inspection des finances produit depuis trente ans de mauvaises politiques économiques. Je n'ai pas entendu dire qu'elle était menacée. Le problème de ces corps que rejoignent les élites formées en France, c'est "la pensée simplificatrice" justement. Pour y rentrer, vous devez être capable de présenter les problèmes de manière globale et simplifiée. Or, la vie étant complexe, les élites brillent par un esprit de simplification qui ne correspond en rien à la réalité. Les élites décident donc de lois simplistes, et regardent ensuite la réalité concrète… ce qui a des effets désastreux et aboutit à compliquer les choses.

Françoise Dreyfus : Je ne le crois pas. Quand vous parlez des "élites" on pense en fait au gouvernement et au fait que de nombreux ministres sont issus de l'ENA ou de grandes écoles proches. Mais les députés et les sénateurs, eux, ne sont pas si souvent formés dans ces écoles. Je pencherais plutôt du côté des corporatismes, qui, à mon sens, sont à la manœuvre. Chacun a peur de perdre des avantages, souvent totalement illusoires, et se met vent debout contre tout changement. Et comme la situation politique et économique est plutôt fragile, le gouvernement recule. Et je note au passage qu'en France vous avez un nombre impressionnant de professions qui prêchent pour plus de libertés, et lorsque l'on propose à ces personnes la libre-concurrence, on voit qu’elles exigent de l'Etat des protections et/ou des subventions… L'Etat se retrouve coincé face à ces contradictions.

La complexité grandissante de la législation et de l'action publique a laissé une place grandissante à l'influence des lobbys. Cela ne rend-il pas la conception de la loi encore plus opaque et illisible pour le citoyen, et même pour le gouvernant ?

Françoise Dreyfus : Les gouvernants essaient – en y réussissant moyennement – de concilier des points de vue inconciliables. Or, on ne peut pas avoir une chose et son contraire. La difficulté c'est que si on a peur de faire un choix qui pourrait vous fait perdre des électeurs, ou faire baisser  votre évaluation chez une agence de notation, on finit forcément par faire une cote mal taillée. Tout devient confus et se complexifie naturellement.

Quel phénomène pourrait réellement retourner la tendance de la complexité de la législation et de la gestion publique ? Est-ce que le phénomène est encore réversible ?

Roland Hureaux : Il ne faut pas partir de principes "a priori". Il faut revoir ligne par ligne tous les codes, toutes les procédures qui existent dans l'administration et qui sont considérable. On aurait dû commencer il y a vingt ans… Il n'y a aucune solution si on veut vraiment simplifier les choses.

Françoise Dreyfus : Rien n'est jamais irréversible. Mais l'impulsion ne peut venir que du courage d'agir. Si les gouvernants refusent d'aller au bout de leurs idées, on restera dans un flou permanent. Les gouvernements de droite se sont succédé dix ans au pouvoir en dénigrant les 35 heures. Ils ne les ont jamais supprimées. Mais ils dénigrent encore quand ils ne sont plus au pouvoir… Cette frilosité, cette peur de perdre son poste ou sa position, tourne parfois à l'incompréhensible et les gouvernants restent obsédés par cette volonté de plaire à tout le monde.

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