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Carlos Tavares assiste à une conférence de presse lors du Salon international de l'auto (IAA), à Francfort-sur-le-Main, le 11 septembre 2019.
Carlos Tavares assiste à une conférence de presse lors du Salon international de l'auto (IAA), à Francfort-sur-le-Main, le 11 septembre 2019.
©Tobias SCHWARZ / AFP

Atlantico Business

Carlos Tavares (Stellantis) piégé par une trop belle rémunération, légale mais jugée illégitime par les actionnaires, les syndicats et les politiques

Carlos Tavares a réussi en quelque jours à ternir son image de patron inoxydable.  Son salaire le fait rentrer dans le club fermé des patrons les mieux payés du monde. Les actionnaires s’y opposent, les syndicats sont choqués et le pouvoir politique ne décolère pas.

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre

Jean-Marc Sylvestre a été en charge de l'information économique sur TF1 et LCI jusqu'en 2010 puis sur i>TÉLÉ.

Aujourd'hui éditorialiste sur Atlantico.fr, il présente également une émission sur la chaîne BFM Business.

Il est aussi l'auteur du blog http://www.jeanmarc-sylvestre.com/.

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Pour Emmanuel Macron, cette affaire tombe évidemment au plus mauvais moment. « Quelle connerie ! ». Bruno Le Maire, l’un des ministres les plus sincèrement libéraux de l'équipe sortante, reconnaît qu’il faudra sans doute réfléchir à la question du salaire des dirigeants. La classe politique ne se prive pas d’intervenir, y compris Marine Le Pen qui s’offre le luxe de demander sournoisement comment sont fixés les hauts salaires. À croire que l’entourage de Carlos Tavares a dû oublier qu’on était en campagne électorale en France.

Ça n’est pas la première fois que le niveau du salaire d’un patron, augmenté ou pas des bonus et des retraites chapeau, en vient à choquer l’opinion publique.

D’autant plus choquant que Carlos Tavares s’était forgé une image d’enfant sage et sérieux du patronat. Quelle déception !

Carlos Tavares, c’était tout le contraire de Carlos Ghosn, l’ex-président de Renault qui, du temps de sa splendeur l’avait sorti du jeu, parce qu’il pensait qu’il pouvait lui faire de l’ombre. Il n’avait pas tort, la suite a montré que Carlos Tavares avait effectivement les moyens de conduire un plan stratégique mondial dans l’industrie automobile. Sans arrogance particulière. D’où la confiance qu’il obtint de la famille Peugeot et de l’Etat français pour relancer PSA, puis plus tard, l’appui des dirigeants italiens de Fiat pour prendre les commandes de Stellantis, devenu le numéro 2 mondial des ventes automobiles et grand artisan de la mutation vers l’électrique qui est en train de bouleverser cette industrie.

Carlos Tavares avait cette qualité rare chez les grands patrons, celui d’être discret, de s’interdire toute arrogance et de savoir toujours qui l’avait fait roi : les groupes familiaux d’actionnaires d’origine, l’Etat français et même les syndicats. Louis Gallois, qui fut président du conseil d’administration jusqu'à l’arrivée des Agnelli, était à la fois son parrain et son garant.  Il veillait à faire respecter les objectifs financiers de l‘entreprise et les principes moraux d’une bonne gouvernance.

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Après le mariage avec Fiat, le nouveau groupe constitué entre dans le hit-parade mondial et du coup, va prendre de la distance avec Paris, avec les bureaux de Bercy. Entre le Covid et le déménagement du siège social à Amsterdam, le système nerveux aussi s’éloigne.

L’affaire du salaire des cadres dirigeants en est un des premiers symptômes. Et quand, à quelques jours de leur assemblée générale, les actionnaires découvrent que leur patron était rémunéré plus de 19 millions d’euros pour l’année 2021 et sans doute près de 66 millions en réalité sur le long terme, beaucoup d’entre eux trouvent que trop c’est trop... Le PDG de Stellantis, certes brillant, l’homme discret devenait ainsi le patron le mieux payé de France et l’un des mieux payés du monde au niveau des patrons-propriétaires de la Tech internationale.

Une majorité d’actionnaires ont voté contre, certains autres très gênés, dont le patron de la BPI, représentant de l’Etat, se sont abstenus... ça fait désordre.

Pas lui, pas maintenant alors que la France entière se débat sur la nécessité d’augmenter le pouvoir d’achat de la classe moyenne et surtout se bat pour une modification du partage de la valeur ajoutée.

Les syndicats français qui ont accepté beaucoup de restructurations et les hommes politiques se seraient bien passés de cette provocation.

Ce n’est évidemment pas la première fois que la France s’offusque de telles rémunérations sauf que cette fois-ci, la question s’est invitée dans la campagne présidentielle et qu’à la lumière de cette campagne, elle débouchera à l’avenir soit sur une réglementation de modération, soit sur une recommandation au sein des syndicats patronaux.

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Ce problème est compliqué parce qu‘il est jugé le plus souvent au regard de critères moraux. Mais l’entreprise n’a pas d’obligation morale. L’entreprise a des obligations juridiques et économiques.

Et dans le cas de Carlos Tavares, il semble que les règles juridiques ont été respectées. Le salaire du PDG et des hauts dirigeants est fixé en application d‘une procédure qui dépend des résultats financiers par rapport aux objectifs. Le tout étant acté par le conseil d’administration, puis communiqué pour avis aux actionnaires. Le problème est que personne ne l’a expliqué avant de le rendre public. On expliquera, comme toujours en pareil cas, que la procédure en question est construite de telle sorte que le salaire défini correspond au prix du marché mondial des entreprises de la même activité.

Par conséquent dans le cas de Stellantis, les données rappellent que ce niveau de salaire du président est remonté au niveau du marché. Sous-entendu, le salaire de Carlos Tavares correspond à la moyenne de la concurrence... Sous-entendu, si le PDG de Stellantis s’estime sous payé, il cèdera aux propositions d’un concurrent, General Motors par exemple.

Tous ces arguments tiennent la route. Ils sont factuels et indiscutables.  Ils répondent à une situation qui existe dans le football mondial ou le show-biz international où quelques stars sont payées à ce niveau. Mais les rémunérations des champions du ballon rond ou du rock‘n’roll ne choquent personne.

Dans l’entreprise, c’est différent. L’entreprise est un outil de travail dont l’objectif n’est pas de faire la morale, mais de produire de l‘efficacité.

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Pas de morale, de l’éthique plutôt. Sauf quand ces montants risquent de provoquer du désordre dans son fonctionnement. Si les actionnaires ne sont pas d’accord, s’ils refusent telle ou telle décision du conseil d’administration, ça peut perturber la marche de l’entreprise. La moindre des choses serait de les écouter. Si les syndicats considèrent que les différentiels entre les hauts salaires et les plus bas sont extravagants, et que les personnels ne comprennent pas, ce climat risque évidement bouleverser la marche de l’entreprise.

Le malaise est d’autant plus sensible que la grande entreprise est inscrite dans l‘écosystème politico-publique. L’entreprise se reconnaît avoir une responsabilité sociale et environnementale. La fameuse RSE. Et c’est d’ailleurs au nom de cette responsabilité que l‘entreprise ne refuse pas les aides publiques pour préserver des emplois, relocaliser une usine, lancer des plans de recherche et engager la mutation énergétique. L’industrie automobile - PSA et Renault – ont, ces dix dernières années, reçu beaucoup d'aides et d’incitations publiques.

Le succès d’une entreprise privée dépend du talent de ses dirigeants, mais aussi de son environnement économique et social. 

C’est si vrai que, dans le monde entier, les acteurs majeurs de l’économie de marché déploient des efforts très intensifs dans deux directions.

D’abord au niveau des rémunérations, des accords plus ou moins officiels permettent de limiter des situations qui seraient considérées comme abusives.  L’affaire Tavares aura comme conséquence la mise sous contrôle des rémunérations les plus élevées. Il existe un niveau moyen de rémunération de tous grands patrons de branche, et quand il y a des scandales, ils portent plus sur les bonus et les distributions de capital que sur les salaires. Il existe aussi des accords très formalisés dans le show biz, où les cachets mondiaux des grandes stars sont à peu près les mêmes. À nombre de spectateurs équivalents. Les cachets dépendent principalement de la jauge.

L’exemple le plus probant est celui de l’opéra. La majorité des opéras du monde se sont mis d’accord sur le prix à payer les 20 plus grandes stars internationales de l’art lyrique, ceci pour éviter la surenchère. Dans le football, les salaires sont moins étonnants qu’on ne le croit, sauf quand il arrive un nouvel intervenant sur le marché mondial, comme le Qatar des dix dernières années qui génère une forme d’inflation. Mais c’est rare et ça ne dure pas.

L’autre type d’effort à consentir devrait passer par la communication. Pour le grand public, la confusion est tellement fréquente entre les salaires, les bonus annuels, les stock-options, les formules d’intéressement, ; les indemnités de départ, les primes d’arrivée ou les retraites chapeau, que les services de communication doivent être d’une extrême rigueur dans la présentation aux actionnaires et aux personnels. Généralement, on prépare l’opinion avant. Sinon, c’est flou. Et quand c’est flou....

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