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Establishment contre anti-establishment : après l'onde de choc de la scène de ménage du Brexit, comment renouer le fil entre le peuple et ses élites en Europe ?
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Question de cible

Establishment contre anti-establishment : après l'onde de choc de la scène de ménage du Brexit, comment renouer le fil entre le peuple et ses élites en Europe ?

Après la victoire du camp du Brexit, ses principaux partisans semblent douter de leur volonté de quitter l'Union européenne. Un doute également révélé par les sondages et qui montre qu'au-delà de l'Europe, les électeurs souhaitent surtout rejeter leurs élites.

Marc Crapez

Marc Crapez

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son site).

Il est politologue associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon).

 

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Laurent Bouvet

Laurent Bouvet

Laurent Bouvet est professeur de science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il a publié Le sens du peuple : La gauche, la démocratie, le populisme (2012, Gallimard) et L'insécurité culturelle (2015, Fayard).

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Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Les récits médiatiques de ce week-end (25-26 juin) ont exprimé un trouble lié à l'onde de choc du Brexit : les Britanniques, nous disait-on, pourraient bien être déjà en train de regretter le verdict du référendum, à en croire la modération soudaine des partisans de la sortie de l'Union notamment... N'est-ce pas le signe que personne ne profite de ce type de choc : pas plus Mélenchon que Marine Le Pen chez nous, par exemple ?

Eric Verhaeghe : Il me semble surtout que les deux parties font l'expérience de l'extraordinaire complexité de la situation. Sans remettre en cause le souhait me semble-t-il clairement exprimé de sortir de l'Union, les partisans du Brexit savent que la partie ne sera pas simple, en grande partie parce qu'elle suppose de remplacer 40 ans de réglementations intégrées par de nouveaux textes. La tâche est énorme. C'est la particularité de la construction communautaire. Elle s'est infiltrée partout dans la vie quotidienne. Pas un restaurant, pas un chauffe-eau, pas une cheminée, pas un produit industriel n'échappe aux réglementations de l'Union. Il faut donc tout réinventer et repenser autrement la construction du droit. Dans le même temps, il faut reprendre des habitudes ou des réflexes abandonnés depuis longtemps au profit de Bruxelles. C'est notamment le cas sur tous les mécanismes de négociation avec l'OMC, à titre d'exemple. Plutôt que de parler de trouble, je préfère parler de sidération: les Anglais n'imaginaient peut-être pas que le Brexit arriverait vraiment. Et brutalement, c'est l'odeur de la liberté qui vous prend les narines. Les Anglais sont bien dans la posture d'un naufragé qui découvre qu'il est encore vivant, ou dans celle du condamné à perpétuité qui finit par sortir de prison. 

De fait, pour les autres pays, cette expérience de l'inconnu, ou cette redécouverte d'instincts oubliés, constitue un spectacle étonnant. Les Européens prennent la mesure de la complexité du choix. Ceci me semble invalider les discours simplistes sur le "y a qu'à faire la même chose". 

Sachant qu'on ne peut pas annoncer tout à coup l'organisation en France d'un référendum sur l'Europe, mais qu'on ne peut pas non plus s'en tenir à des discours d'ordre émotionnel, que peut-on encore faire pour renouer les liens après la scène de ménage Britannico-européenne où chacun est sans doute allé trop loin, faisant part de trop de mauvaise foi (les européistes comme les souverainistes, les électeurs comme les élites...) ?

Eric Verhaeghe : Personne ne peut aujourd'hui prétendre avoir le dernier temps sur la compréhension des raisons qui ont poussé les Britanniques à préférer le Brexit. De mon point de vue, la crise des migrants a joué un rôle de basculement évident. Mais on se doute qu'une multitude de déterminants a influencé le vote. Dans tous les cas de figure, il me paraît injuste de penser que les Britanniques ont rejeté l'idée européenne en elle-même. Ils ont plutôt voulu marquer une rupture avec une forme de construction communautaire fondée sur l'édiction de normes juridiques envahissantes, et fondée sur une ordre géopolitique très germano-centré. Sur ce point, personne n'a manqué l'occasion, pendant plusieurs années, d'avertir l'Allemagne sur sa vision égocentrée. La responsabilité d'Angela Merkel dans cette affaire est écrasante. Souvenez-vous des positions de Schaüble dans l'affaire grecque. Souvenez-vous des positions allemandes dans la crise des réfugiés. Souvenez-vous de l'insistance allemande dans l'affaire russe. Toute cette politique d'influence massive avec une défense immédiate de ses intérêts a un prix: celui d'une désunion au sein de l'Union. 

Si l'on admet l'hypothèse que les Anglais n'ont pas voté contre l'Europe, mais contre une certaine forme de construction communautaire, alors la solution à votre question apparaît plus clairement : ce n'est pas l'Union qu'il faut supprimer, mais son germanocentrisme qu'il faut inverser. La France a ici un rôle éminent à jouer. C'est elle qui doit prendre le leadership en Europe et modifier la philosophie qui inspire la construction communautaire. La France doit enfin assumer son rôle essentiel sur le continent, et reprendre contact avec son Histoire. Elle est la clé du renouveau européen.

Que faire désormais de ces électeurs qui réfléchissent a posteriori aux conséquences de ce qu'ils ont tant appelé de leurs voeux ? Comment prendre acte de la complexité du monde actuel et leur en faire prendre conscience ? 

Eric Verhaeghe : Je ne suis pas sûr que ces électeurs existent vraiment au sens où nous l'entendons. Ils ne sont en effet pas différents de ceux qui votent pour un candidat aux présidentielles et qui comprennent peu de temps après qu'ils ont été bernés. Prenons au hasard l'exemple de François Hollande. Ceux qui l'ont élu l'avaient entendu dire clairement que son principal ennemi était la finance. Lorsqu'ils ont découvert que, bien loin de traiter la finance en ennemi, il avait plutôt la manie de la caresser dans le sens du poil, on ne peut pas dire que ces électeurs avaient trop peu pris conscience de la complexité du monde actuel. Ils ont été bernés. Dans le cas du Brexit, rien ne prouve que ses partisans auraient changé d'avis en ayant pleine conscience de la complexité de la situation. Cette idée laisse en effet à penser que les choix individuels ne sont pas dictés par la volonté, mais par la paresse face à l'obstacle. Sur ce point, rien ne sert de faire de la politique fiction, dans la mesure où, même bien informés des difficultés du "Leave", les difficultés à venir du "Remain" reposeraient probablement la question dans des termes différents. 

Après l'annonce de la victoire du Brexit, certains leaders de la campagne du "out" ont donné l'impression d'être sujets à une sorte de sidération. Nigel Farage ou Boris Johnson ont notamment adopté des discours bien plus modérés que ceux qu'ils avaient tenus ces derniers mois. N'est-ce pas la manifestation du trouble ressenti par une partie de l'opinion qui a voté pour le Brexit au nom d'un rejet, tout en n'adhérant pas spécialement à une quelconque alternative ?

Laurent Bouvet : Il est très difficile de savoir ce qui motive le vote, surtout au cours d’un référendum de ce genre. On peut faire l’hypothèse qu’il y a eu à la fois un vote hostile à l’Union européenne et un vote de mécontentement plus général, englobant l’ensemble des élites par exemple, un vote de défiance.

Les leaders de la campagne pour le Brexit se retrouvent maintenant au pied du mur. Ils doivent montrer qu’ils ne sont pas que des responsables politiques capables de formuler une protestation ou une opposition mais un projet pour leur pays. Car la sortie de l’UE est un projet politique en soi. Complexe à mettre en oeuvre et totalement inédit historiquement.

Que ces leaders fassent preuve de modération, par rapport à la campagne, c’est finalement assez logique. Ils montrent aussi par là qu’ils ont sans doute compris qu’elles étaient leurs responsabilités historiques dans cette affaire.

Marc Crapez : Je suis d’accord seulement avec la fin de votre question. Lorsque vous parlez de "rejet tout en n'adhérant pas spécialement à une quelconque alternative". Car il s’agit là d’un phénomène naturel. Toto vote pour Janette afin de battre Jeannot, ou sur les conseils de Jeannot, ou pour embêter Jeannot, etc. Disons, par exemple, qu’A est motivé à voter pour B s’il estime que la distance qui le sépare de B est moindre que celle qui sépare B du candidat C.

En revanche, le reste de votre question me paraît plus subjectif, lorsque vous vous demandez s’il n’y aurait pas un "trouble ressenti par une partie de l'opinion qui a voté pour Brexit". Ce ne serait pas anormal, dans la mesure où un référendum radicalise le choix politique comme touchant à quelque chose d’existentiel. Et c’est l’option du saut dans l’inconnu qui est, de facto, la plus audacieuse.

Ce référendum impliquant l’Union européenne, il est même le théâtre d’une guerre idéologique, assorti d’une propagande agressive. Pourquoi gloser sur les états d’âme de la droite, alors que c’est la gauche britannique qui est en lambeaux ? Les spéculations sur le retournement de certaines consciences appartiennent au registre de la propagande. Le militantisme anticlérical de jadis exhibait des prêtres défroqués comme preuve suprême en sa faveur. Cette fois le perdant, qui a cherché à faire peur et à faire honte à son adversaire pendant toute la campagne, persiste à le dévaloriser. Bruxelles accuse les partisans du Brexit d’avoir mal voté car ils avaient mal compris puisqu’on leur avait mal expliqué. Et Bruxelles enfonce le clou en racontant que certains réalisent leur erreur et regrettent leur choix.

Quels sont les causes de ce trouble ? Peut-on l'expliquer par le principe même du référendum, qui fracture l'opinion en deux camps, mais empêche la formation d'un mouvement distinct fondé à la fois sur la critique et la mise en place d'une alternative "désirable" ? N'y a-t-il pas un paradoxe dans le fait que le Brexit convainque une majorité, comme le non au référendum de 2005 en France, alors que les partis qui portent ces positions, comme le UKIP et le FN, restent incapables de former une majorité ?

Laurent Bouvet : Dans un référendum, vous ne retrouvez pas généralement les deux camps politiques des élections (deux camps entendus ici au sens de droite et gauche par exemple). Pour les raisons que vous avancez : les deux camps qui se forment, provisoirement, se cristallisent autour de la question posée. Or, ici, la question européenne fracture l’ensemble de l’échiquier politique. Tous les partis ou presque sont touchés, à l’exception sans doute du FN pour lequel la stratégie anti-européenne représente même un ciment entre ses différentes composantes.

On peut donc difficilement imaginer une recomposition politique autour de la question européenne, qui regrouperait, en France par exemple, toute une partie de la gauche, dont la plus radicale, toute une partie de la droite, souverainiste, et le FN. L’enjeu européen est aujourd’hui central, déterminant même de beaucoup d’autres, qu’il s’agisse d’économie ou d’identité culturelle mais il ne peut pas fournir la base d’une restructuration de la vie politique. Contrairement à ce que certains espèrent.

C’est d’ailleurs le mérite de ce référendum britannique, si l’on peut dire : il remet à jour cet enjeu fondamental et en même temps sans issu politique que l’on avait en France consciencieusement enterré après 2005, du moins dans les grands partis. Or mieux vaut que les enjeux et les positions relatives de chacun soient sur la table, clairement exposés, plutôt que masqués derrière des postures et des déclarations générales. Là, tout le monde doit prendre ses responsabilités. Si rien ne se passe, si l’étouffoir européen joue à nouveau, cela risque de mal se passer pour ceux qui en auront joué l’an prochain à la présidentielle.

Marc Crapez : Votre question est bien pensée. Sauf qu’on n’est pas propriétaire de ses voix. En outre, le fait que l’UKIP et le FN soient incapables de former une majorité constitue une spécificité qui n’intervient pas dans d’autres pays. En France, pays de grande intensité idéologique, le gros des médias embraye sur la chute de la Livre sterling (qui, en réalité, est moins prononcée qu’en 2008) et sur une pétition qui réunirait déjà des millions de signatures en faveur d’un nouveau vote… alors qu’il s’agit seulement d’un canular d’Anonymous !

Resurgit, par ailleurs, la thèse délirante selon laquelle ce seraient des médias trop complaisants envers le Brexit qui l’auraient provoqué. En réalité, la tête d’enterrement des élites fait chaud au cœur de ceux qui espéraient ce résultat (dont je suis, en tant que politologue de droite, affichons la couleur !).

Comment est-il désormais possible de renouer les fils entre l'opinion et ses représentants pour aboutir à une offre politique cohérente ? La très raisonnable Hillary Clinton a pu adhérer à certaines thématiques développés par Donald Trump sur les dégâts causés par le mondialisation. Une nouvelle offre politique pourrait-elle venir de politiques modérés qui réviseraient leur diagnostic sur la crise, quitte à se rapprocher des populistes, tout en proposant une réelle alternative dans leurs propositions ?

Laurent Bouvet : Il est difficile d’envisager des solutions radicales mises en oeuvre par des partis ou des personnalités populistes, au sens où vous l’entendez ici. A la fois parce qu’ils n’ont pas nécessairement les moyens de parvenir au pouvoir mais surtout parce que s’ils y parvenaient, ils seraient plus rapidement "dévorés" par le système qu’ils ne pourraient le réformer. C’est la force de la démocratie dans des pays comme les nôtres et de l’interdépendance dans le monde contemporain.

C’est pourquoi, en effet, on peut davantage faire confiance à des forces politiques et sociales plus modérées mais plus responsables pour apporter des réponses aux défis actuels. A la condition, sine qua non, que ces forces soient capables de se renouveler et de critique de leur action passée. C’est là que réside le doute compte tenu de ce que l’on a pu observer ces dernières années, spécialement en matière européenne. Il faudrait qu’elles intègrent dans leur "offre" politique ce populisme qui sort de partout aujourd’hui en Europe et aux États-Unis. Non pour lui donner systématiquement raison mais pour prendre en compte les inquiétudes et les frustrations dont il témoigne.

Il est indispensable que nos démocraties retrouvent ce que l’on a pu appeler, après Michelet, le "sens du peuple". Si beaucoup de populisme éloigne assurément de la démocratie, un peu en rapproche. Il est temps de le comprendre.

Marc Crapez : La question du lien entre l’opinion et ses représentants est consubstantielle au parlementarisme et remonte aux origines de la démocratie. Elle est l’incertitude démocratique par excellence. Refoulée par l’européisme, elle avait resurgi, après le référendum français de 2005, sous le libellé de "déficit démocratique de l’Union". Cette fois, Berlin semble l’avoir étouffé dans l’œuf. Car Angela Merkel ne semble pas disposée à réviser son diagnostic et sa politique migratoire.

C’est probablement ce point qui constitue le nœud de la révolte, et le lien entre les Écossais qui ont raté le coche et le Brexit d’aujourd’hui. Un ami installé au pays de Galles me disait que l’homme de la rue déclare ne "plus se sentir chez lui dans son propre pays". Tel est le premier message que les électeurs ont voulu faire passer : dire non à la politique migratoire de Merkel.

Quelles seraient les conséquences d'une telle refonte ? Les candidats populistes pourraient-ils être mis hors course par des partis de gouvernement plus "réalistes" et moins technocratiques ?

Laurent Bouvet : On le saura quand on assistera au reflux des partis et candidats populistes ! Ce sera l’indicateur le plus sûr que la démocratie revient dans son lit, à la manière d’une rivière qui aurait débordé. Le populisme, c’est la démocratie en crue si l’on file cette métaphore.

Concernant l’Europe, le meilleur signe de ce retour démocratique serait la remise à plat des institutions actuelles et la négociation d’un nouveau contrat européen. C’est un défi considérable mais l’échec de l’Union européenne nous y oblige.

Marc Crapez : Il n’y a pas vraiment de règle prévisible. Les challengers ou jokers dits populistes ont souvent des résultats en dents de scie. Les citoyens sont plutôt sages, placides et conservateurs. Le récent scrutin espagnol vient de consacrer le statu quo. Les choses sont plus mouvementées en Italie, où des femmes du Mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo sont devenues maires de Rome et Turin. En Hongrie, le discours ferme de Viktor Orban a effectivement fait reculer le parti Jobik.

En France, le populisme a conquis un tiers de parts de marché sans qu’intervienne une recomposition de la vie politique. C’est l’immobilisme qui domine les mentalités. Et, comme en Espagne, prévaut la haine du passé et de l’identité. Dépité par le Brexit, tel intellectuel, loin de réviser son diagnostic, fulmine : "Je hais les nations, épiphénomène sanglant de l'histoire humaine, et méprise les nationalistes". Ces discours vengeurs résultent de la sécession des intellectuels hors du sens commun et des préoccupations des gens ordinaires.

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