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Le président français Emmanuel Macron s'exprime sur la situation en Afghanistan, depuis la résidence d'été présidentielle du Fort de Brégançon à Bormes-les-Mimosas, le 16 août 2021.
Le président français Emmanuel Macron s'exprime sur la situation en Afghanistan, depuis la résidence d'été présidentielle du Fort de Brégançon à Bormes-les-Mimosas, le 16 août 2021.
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Voix de la France

Afghanistan : Emmanuel Macron entre service minimum et leçons non tirées

Emmanuel Macron s'est exprimé, ce lundi 16 août, pour détailler sa stratégie face à la situation en Afghanistan et après l'arrivée des talibans dans Kaboul. Lors de son allocution, Emmanuel Macron a affiché sa volonté de protéger l'Hexagone de "flux migratoires irréguliers".

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est Professeur associé à Sorbonne-université et à l’HEIP et rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire. Son dernier ouvrage, "Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir", est publié aux éditions du Cerf (4 Novembre 2021).   

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Atlantico : Emmanuel Macron a tenu une allocution depuis le fort de Brégançon sur la situation en Afghanistan. Cette courte allocution vous a-t-elle semblée réussie ? A-t-il su adresser efficacement les points clés ?

Arnaud Benedetti : C’est un discours d’impuissance, construit autour d’éléments de langage. La France n’a aucune prise sur la situation, pas plus que l’Union Européenne. La déroute Afghane est celle de tout l’Occident. Dans ces conditions le Président Macron, et n’importe quel Président dans cette situation n’eut pas fait mieux, a dit trois choses : protection de nos ressortissants et des acteurs afghans qui sur le terrain ont travaillé avec nous ; vigilance contre un sursaut terroriste ; et enfin refus implicite de s’engager dans une politique d’accueil massif dans la perspective de la crise migratoire à venir. Sur ce dernier point , on s’étonnera , au détour d’une phrase peu commentée au demeurant, de la volonté affichée de s’appuyer sur le Pakistan, l’Iran et la Turquie pour procéder de facto à un containment de la pression migratoire. Cette forme de naïveté dans un discours tout tissé par les files de la realpolitik a de quoi surprendre. Pour le reste que pouvait-il dire ? La prise de parole était un exercice obligé, la parole n’avait aucune vocation à être performative compte tenu d’un contexte hautement défavorable, l’expression visait à rappeler le minimum minimorum de nos devoirs, et à tenir compte des préoccupations dominantes de l’opinion en matière de lutte contre le terrorisme et de containment de l’immigration. Pour le reste, l’Afghanistan est passé aux pertes et aux profits, à partir du moment où Biden s’est délesté lâchement du problème... 

Doit-on voir dans cette allocution d’Emmanuel Macron une manière de prendre acte de la gravité de la situation et d’un changement de paradigme, centré autour de la non-ingérence ?

Clairement. Mais tout ceci n’est pas le fruit d’une orientation indépendante, mais le produit de l’administration américaine qui est entrée dans un processus de désengagement depuis Obama en réalité, affiché et revendiqué par Trump, hypocrite avec Biden. La réalité, l’intervention importante, tout le monde l’aura compris, n’est pas celle de Macron, mais celle de Biden. Macron a préfiguré Biden ; il a dans ses mots comme tracé  une impuissance de la bonne volonté quand Biden a emblematisé avec une non-chalance empreinte de cynisme la volonté de se laver les mains de tout ce qui reste de libre dans la société civile afghane. Le président américain a, sourire aux lèvres faut-il le souligner dans un moment aussi dramatique, entériné ce retrait en faisant porter la responsabilité de celui-ci sur les dirigeants Afghans. Au fond, nous nous retrouvons dans une configuration assez proche de celle de 1979 avec Carter et Giscard confrontés à la révolution iranienne, à la différence que Macron lui ne peut-être nullement tenu responsable de l’effondrement. La France elle s’est désengagée sous Hollande de cette guerre asymétrique qui, comme toutes les guerres asymétriques, avait vocation à être perdue. Ceci dit pour être tout à fait complet l’intervention occidentale en Afghanistan ne relevait pas d’une ingérence, mais d’une riposte après l’agression sidérante du 11 Septembre 2001. 20 ans plus tard, presque jour pour jour, les Talibans sont de retour, comme si nous étions entrés dans une guerre... de 100 ans! 

Emmanuel Macron a su produire une intervention, courte et sobre, qui change de certaines envolées lyriques et discours fleuve. Comment expliquer que ses interventions soient aussi inconstantes sur la forme ?

Il n’y a pas d’inconstance formelle chez Macron ; ses discours se construisent toujours dans la durée, ce qui à mon sens leur fait perdre leur force communicante. Ici il a été bref, mais force est de constater comme je l’ai dit précédemment que la situation l’exigeait. Nous sommes démunis, nous ne pouvons que constater les dégâts et en tirer les conséquences. Reste néanmoins la situation au Sahel où là, la France est en première ligne, sur un front où si nous avons gagné la première bataille qui consistait à stopper l’avancée islamiste nous sommes loin d’avoir gagné la guerre. On aurait pu attendre, compte tenu de ce qui se passe en Afghanistan, que le President revienne éventuellement sur le processus de désengagement qu’il a préfiguré au Sahel. Il a de facto peu évoqué le problème, mais cette quasi-discretion confirme que la France n’ira pas au-delà de ce qu’elle a désormais annoncé. Or la reconstruction des bases terroristes en Afghanistan, ce qui apparaît fortement probable après la victoire des talibans, de même que la reconstitution, inévitable, de celles-ci au Sahel après le désengagement français se profilent dangereusement. Toute la communication présidentielle a fait l’économie d’une réflexion sur ce sujet si stratégique et structurant. Tout simplement parce que les prolongements de ce qui est en train de se jouer en Afghanistan et au Sahel relève d’un agenda largement post-présidentiel. Donc il était inutile de rajouter du stress à l’anxiété, déjà grande, de la crise sanitaire. Macron, hier, s’est surtout fait le greffier d’une histoire qui le dépasse autant qu’elle nous dépasse... Cette défaite cuisante des "progressistes", il préfère sans doute la laisser endosser par Biden qui au demeurant restera celui qui a géré de manière catastrophique ce retrait... 

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