Abu Bakr al-Baghdadi, le chef djihadiste qui fait passer Ben Laden pour un enfant de chœur | Atlantico.fr
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Abu Bakr al-Baghdadi, commandant de l'Islamic State in Iraq and the Levant (ISIL).
Abu Bakr al-Baghdadi, commandant de l'Islamic State in Iraq and the Levant (ISIL).
©Reuters

Portrait

Abu Bakr al-Baghdadi, le chef djihadiste qui fait passer Ben Laden pour un enfant de chœur

Personne ne peut affirmer l'avoir croisé, et pourtant il étend son pouvoir sur l'est de la Syrie et le Nord de l'Irak. Portrait d'un sel-made man du djihadisme.

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche

Fabrice Balanche est Visiting Fellow au Washington Institute et ancien directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient à la Maison de l’Orient.

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Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Aucune image récente n’est connue de lui, et pourtant Abu Bakr al-Baghdadi  se trouve à la tête de 10 000 à 20 000 hommes en passe de créer un califat islamique en Irak. De simple djihadiste au début de l’invasion américaine en 2004, comment est-il parvenu à se hisser à la tête d’une véritable armée, alors que même Ben Laden à sa plus grande époque ne contrôlait pas autant d’hommes ?

Fabrice Balanche : al-Baghdadi prospère dans une région ravagée par la guerre civile depuis plus de dix ans maintenant, dans laquelle les sunnites se  sentent marginalisés par le président Nouri al-Maliki ainsi que par l’irrédentisme kurde. Les Etat-Unis ont essayé de contrecarrer cela par la technique de la contre-insurrection ; le général Petraeus notamment avait tenté de retourner des tribus sunnites contre ce groupe. L’échec de cette politique est dû en partie à Maliki, qui a mené une politique d’ostracisme à l’égard de cette région.

La crise syrienne a aussi profité au groupe,  qui dès la fin de l’année 2013 était très présent dans l’est du pays. C’est à partir de ce moment qu’on s’est rendu compte que ce mouvement prospérait, ce qui a attiré des djihadistes, dont des jeunes européens. Ce succès s’explique par les financements en provenance d’Arabie Saoudite, dont l’objectif est de briser l’axe pro-iranien entre le Hezbollah, la Syrie, l’Irak de Maliki et Téhéran. Il suffit de regarder son lieu d’implantation à la charnière de l’Irak et de la Syrie pour comprendre que le plan est effectivement appliqué. Les Saoudiens peuvent ainsi y envoyer leurs indésirables que sont les prisonniers et les candidats au djihad, que naturellement ils préfèrent ne pas avoir chez eux.

A ce jeu géopolitique extrêmement dangereux la Turquie a également pris part, en appuyant dans le nord ce qui s’appelait Al-Nosrah. Puis le groupe s’est séparé, et désormais l’EIIL et Al-Nosrah se battent entre eux.

Après la destruction de la base Al-Qaïda en Afghanistan, on se doutait qu’une lutte aurait lieu pour le leadership du groupe. Ben Laden avait obtenu sa légitimité par le 11 septembre, il était donc prévisible que les potentiels successeurs allaient rivaliser de violence pour s’imposer. Le successeur direct de Ben Laden, Al-Sawahiri, n’est pas un guerrier, il est vieux, et il change de lieu de résidence tous les deux jours pour échapper aux drones américains. Abou Moussab al-Zarqaouiaurait pu faire l’affaire, mais il a été tué en 2006. Al Baghdadi est un homme féroce, qui pour progresser élimine ses adversaires. C’est ainsi qu’il est arrivé là où il est.

Alain Rodier : Le mouvement ne date pas d’hier, à l’origine il se nommait l’Etat islamique d’Irak, et avait été créé en 2004 par Abou Moussab al-Zarqaoui à la suite de l’invasion américaine en 2003. Peu à peu, des officiers et des militaires de carrière de l’armée irakienne ont rejoint le mouvement, car rejetés par le pouvoir chiite installé par les Américains. Lorsque la guerre en Syrie a été déclenchée, Baghdadi ne s’y est par rendu en personne, il a envoyé celui qui aujourd’hui est à la tête du Front Al-Nosra, Abû Muhamad al-Jûlânî. Ce dernier a ensuite rompu son allégeance envers Baghdadi.

Que sait-on de la personnalité d’Abu Bakr al-Baghdadi ?

Alain Rodier : C’est un religieux, initialement, doublé d’un combattant, ce qui explique sa haine à l’encontre des Chiites. Intellectuellement, il est convaincu de la trahison originelle de ces derniers, ce que son ego surdimensionné ne peut que renforcer. Il est charismatique, sans pitié, et convaincu de sa mission. Selon lui Al-Zawahiri n’a jamais été qu’un penseur caché au fond de sa grotte, alors que lui se considère comme un véritable guerrier, qui a su se créer son propre Etat. Il ne se présente pas comme un homme qui fait des discours, mais comme quelqu’un dont les actes parlent pour lui. Il est resté discret jusqu’à faire douter un certain nombre de gens de son existence réelle. Son objectif ultime est de créer un califat mondial, mais dans un premier temps il se concentre sur la région.

Le commandement de l'EIIL n’est pas collectif, Baghdadi impose ses vues. Si les Américains parviennent à l’éliminer, ce serait la seule manière de donner un coup d’arrêt à l’EIIL. C’est pourquoi il reste en Syrie pour le moment, où il se trouve depuis au moins 2012.

En quoi Ben Laden et Abu Bakr al-Baghdadi  diffèrent-ils ? Ce dernier est-il vraiment plus rigoriste que le fondateur d’Al Qaida ?

Fabrice Balanche : Les témoignages que j’ai pu recueillir récemment à la frontière turque, sur les zones occupées par l’EEIL sont éloquents, les interdits sont multiples, et la charia est appliquée dans sa forme la plus extrême. De ce point de vue-là Baghdadi est particulièrement rigoriste. J’ai eu le témoignage d’un homme, qui m’a dit avoir vu la fille de son voisin nettoyer la voiture sans être totalement voilée, puis l’EIIL venir arrêter le père et tous ses enfants mâles, qui ont été détenus pendant deux semaines...

Ben Laden n’a pas réellement exercé de pouvoir temporel, puisqu’il était hébergé par les talibans, qui se chargeaient eux-mêmes d’appliquer la charia. Il n’avait pas d’Emirat, il travaillait à l'international. A l’inverse, Baghdadi est en train de créer un Etat islamique.

Est-il plus cruel que les autres chefs de guerre islamistes ?

Fabrice Balanche : Il ne diffère pas des autres chefs islamistes sunnites dans la mesure où les assassinats sont nombreux - on a vu des images de djihadistes traînant des cadavres derrière eux -, où les chiites doivent être éliminés, et les chrétiens, tolérés tant qu’ils payent une taxe…  Mais ce qu’il faut savoir à propos de l’EIIL, c’est que tant que l’on respecte la loi, on est tranquille. En cas de faux pas, par contre, la sanction est terrible. Au risque de surprendre, les pauvres s’en accommodent très bien, car l’EIIL empêche toute forme de corruption. Or par exemple, lorsqu’une femme est répudiée, elle a droit à une indemnité. Si celle-ci n’est pas versée par le mari, le juge islamique obligera le mari à verser immédiatement la somme, au risque de subir une punition extrêmement sévère. L’EIIL est donc générateur de sécurité pour les musulmans pauvres qui respectent la charia.

Baghdadi est très pragmatique. En effet son mouvement laisse opérer les ONG, car il sait qu’il n’est pas capable de fournir des services médicaux, là où les Talibans avaient fait retourner l’Afghanistan à l’âge de pierre.

Est-il révélateur d’une nouvelle génération de djihadistes ?

Fabrice Balanche : A l’époque de Ben Laden, la pratique du djihad se focalisait sur les attentats, commandités depuis des bases arrière afghanes ou pakistanaises. Aujourd’hui les djihadistes se territorialisent en constituant des émirats dans des zones qui ne sont plus contrôlées par les Etats. C’est le cas dans l’est de la Syrie, le nord de l’Irak, le nord du Mali, l’est du Yémen, au Darfour… Une nouvelle génération de djihadistes est donc apparue, qui se constitue des fiefs un peu partout dans le monde.

Peut-on supposer qu’il parvienne à implanter durablement son "califat " ?

Fabrice Balanche : Le calife est le successeur de Mahomet, il est donc Commandeur des croyants, tant sur le plan politique que spirituel. Or depuis 1923, il n’existe plus de califat, puisque le dernier calife était le sultan ottoman. Le califat est donc une utopie pour tous les islamistes, qui rêvent de retrouver un chef spirituel et politique. Le roi d’Arabie Saoudite a beau être protecteur des lieux saints, il n’a jamais osé s’arroger le titre de Calife. L’un des objectifs d’Al-Qaida est de rétablir le califat, et Baghdadi pourrait se l’arroger, d’autant que la région qu’il contrôle rappel l’empire abbaside. Cependant il lui faudrait aussi contrôler la Mecque et Médine, ce qui n’est pas gagné.

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