"Réinventons l’avenir" : les leçons de la pandémie de Covid-19 pour le monde d’après | Atlantico.fr
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Vue de l'Arc de Triomphe à Paris lors de la phase de confinement de mars 2020 face à la pandémie de Covid-19. Gérard Mermet Réinventons l'avenir Grand Pacte de Solidarité post-covid
Vue de l'Arc de Triomphe à Paris lors de la phase de confinement de mars 2020 face à la pandémie de Covid-19. Gérard Mermet Réinventons l'avenir Grand Pacte de Solidarité post-covid
©JOEL SAGET / AFP

Bonnes feuilles

"Réinventons l’avenir" : les leçons de la pandémie de Covid-19 pour le monde d’après

Gérard Mermet publie "Réinventons l’avenir ! Pour un Grand Pacte de Solidarité post-covid" aux éditions de l’Archipel. Il présente des pistes de transformation de notre société, au confluent de l'écologie, de l'économie et du social, à mettre en œuvre suite à la crise mutidimensionnelle que nous traversons, mise en relief par celle du Covid, qui bouleverse toutes nos valeurs. Il analyse nos atouts et handicaps et identifie les conditions indispensables à la réussite d'un Grand Pacte de Solidarité. Extrait.

Gérard Mermet

Gérard Mermet

Gérard Mermet est sociologue, directeur du cabinet d’études et de conseil Francoscopie. Dernier ouvrage paru : Francoscopie 2030 (Nous, aujourd’hui et demain), Larousse, 2018.

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On ne connaît pas avec certitude l’origine du virus Covid-19 (appelé aussi SARS-Cov-2). Les experts estiment qu’il a été transmis par l’animal aux humains (zoonose). La chauve-souris (dont l’anagramme, cela ne s’invente pas, est « souche à virus » !), le pangolin et d’autres intermédiaires sont suspectés de cette transmission. La pratique chinoise de consommation d’animaux sauvages, exposés vivants sur les marchés chinois, en serait responsable. Celui de Wuhan, capitale de la province du Hubei, aurait ainsi été le point de départ de l’épidémie.

Certains se sont tournés dans la même ville, vers le laboratoire spécialisé dans les études de virus dangereux (classé P4). Le coronavirus aurait pu s’en échapper à la suite d’une manipulation (très improbable selon les spécialistes) ou d’une erreur humaine. Cette thèse a alimenté les inévitables rumeurs de complot, mais aussi la guerre froide que se livrent les États-Unis et la Chine, les premiers voulant faire oublier leur déni initial de la pandémie (par la voix de Donald Trump), la seconde voulant montrer qu’elle l’a gérée efficacement. Mais l’essentiel n’est pas là.

La grande transition à venir

L’avenir dira (peut-être) ce qu’il s’est vraiment passé. On connaîtra peut-être aussi les véritables chiffres des victimes en Chine et ailleurs (Brésil, Inde, Afrique, etc.). Ces informations seront de doute façon mises en doute, ou rejetées, par ceux qu’elles dérangeront dans leurs certitudes ou leurs intérêts. Mais l’un des enseignements majeurs de cette pandémie est qu’il existe un lien de plus en plus fort entre l’état de l’environnement, la santé des humains et l’économie des nations.

La conséquence est qu’après cette expérience douloureuse, et révélatrice de nos faiblesses, le monde ne pourra plus être vraiment le même, sous peine de subir des dommages irréparables et de donner raison aux plus pessimistes. Car la catastrophe sanitaire n’est que l’une des dimensions d’une crise beaucoup plus globale qui a débuté bien avant, à la fois environnementale, alimentaire, économique, sociale, démographique, culturelle, politique et technologique (voir p. 45). Toutes ces dimensions sont liées, de sorte qu’il faudra les traiter ensemble. Cela prendra des années. Nous vivons donc le début d’une Grande Transition, au cours de laquelle nous n’aurons plus le droit de commettre de nouvelles erreurs. Revenons d’abord sur celles qui ont été commises en matière environnementale.

Une forte extension des activités humaines…

Bien que l’on ne puisse jamais écarter l’erreur humaine ou la volonté de nuire, les causes les plus probables des pandémies (récentes et à venir) se situent très en amont. Elles sont liées à la dégradation de l’écosystème qui permettait jusqu’ici une cohabitation efficace entre les espèces vivantes. Cette rupture de l’équilibre s’explique, pour l’essentiel, par les activités humaines, volontaires ou rendues obligatoires par l’évolution du monde (accroissement de la population, urbanisation, industrialisation, changements d’habitudes alimentaires, multiplication des déplacements, place croissante des loisirs, développement du tourisme…). On peut citer notamment :

• L’extension de l’habitat humain nécessitée par la croissance démographique, particulièrement forte dans certaines régions du monde. La conséquence est une artificialisation croissante des sols, accrue par la construction de routes et d’espaces commerciaux, et la disparition des espaces sauvages.

• Les élevages industriels d’animaux destinés à la consommation humaine. Le nombre de porcs a par exemple triplé entre 1970 et 2017, atteignant 1,5 milliard de têtes. Celui des poulets a quintuplé pendant la même période, dépassant 25 milliards.

• L’agriculture intensive, qui entraîne l’usage de pesticides, fongicides et autres produits chimiques destinés à améliorer les rendements.

• La déforestation à grande échelle, notamment en Amazonie, aux fins d’exploitation du bois ou des ressources minérales présentes dans le sol, ou pour libérer de l’espace pour d’autres cultures telles que la canne à sucre. « Les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent », aurait affirmé Chateaubriand.

• La chasse intensive, le commerce d’animaux sauvages et le braconnage, encore largement pratiqués dans de nombreuses parties du monde, notamment dans les forêts tropicales, pour l’alimentation ou l’usage de certains organes (défenses d’éléphants, ailerons de requins, etc.).

• L’accroissement du nombre d’animaux domestiques, y compris d’animaux sauvages issus du trafic.

• La multiplication des déplacements, dans un contexte de mondialisation et de tourisme de masse.

… aux lourdes conséquences sur la biodiversité

Il est établi que ces activités humaines ont des effets délétères sur l’environnement naturel et sur la biodiversité :

• Réduction des habitats naturels occupés par les espèces animales, les obligeant à se rapprocher des villes et des humains, et permettant de leur transmettre des maladies.

• Disparition de forêts, qui n’absorbent plus assez de gaz carbonique présent dans l’atmosphère et accroissent les pollutions, réduisant aussi l’habitat animal.

• Dégradation des sols, liée à la surexploitation agricole, qui prive les animaux de nourriture.

• Disparition de nombreuses espèces animales, dont chacune jouait un rôle dans l’écosystème de la planète, notamment dans la chaîne alimentaire.

• Changements climatiques se traduisant par un réchauffement global de la planète et une fréquence accrue de catastrophes dites naturelles. Cela bouleverse notamment les lieux de vie de nombreuses espèces, modifie leurs itinéraires de migration et menace leur survie.

• Dégel du pergélisol (ou permafrost) dans les régions froides soumises au réchauffement, libérant des gaz à effet de serre et des virus congelés susceptibles de redevenir actifs (voir p. 48).

• Pollutions par l’ammoniac rejeté dans l’atmosphère et par les nitrates infiltrés dans les sols, les cours d’eau et les eaux côtières marines. Il s’y ajoute l’utilisation massive d’antibiotiques et autres biocides.

La plupart des experts sont aujourd’hui convaincus que ces éléments perturbent la vie animale et facilitent la transmission de maladies aux humains. Ainsi, les chercheurs du programme Predict, financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid), ont identifié plus de 900 nouveaux virus liés à l’extension de l’empreinte humaine sur la planète, parmi lesquels des souches jusqu’alors inconnues de coronavirus du même type que le SRAS.

Le déséquilibre progressif et accéléré de l’écosystème et la destruction de ses composantes globales sont des causes majeures du développement de nouvelles maladies ou de la réapparition de maladies plus anciennes. La prise en charge par les sociétés de ces causes et de leurs effets représente un coût social et économique considérable.

Les virus, une histoire très ancienne

Aux arguments exposés ci-dessus, les écolosceptiques répondront (à juste titre) que la Covid-19 n’est pas la première maladie virale à affecter les humains. De nombreuses et ravageuses épidémies se sont en effet succédé depuis l’Antiquité, telle la peste d’Athènes (plus probablement une fièvre typhoïde) au ve siècle avant J.-C. Beaucoup d’autres se sont produites depuis le Moyen Âge :

• La peste noire du début du xive siècle (entre 25 et 40 millions de morts en Europe selon les estimations, soit un tiers de la population de l’époque).

• Les vagues successives de fièvre jaune qui ont touché notamment l’Amérique du Sud, du xviie siècle jusqu’au début du xixe .

• La grippe russe de 1889-1890 (1 million de morts dans le monde).

• La grippe espagnole de 1918 (20 à 30 millions de personnes en Europe, environ 50 millions dans le monde).

• Le choléra (endémique pendant des siècles) qui toucha la France en 1932 (100 000 morts, dont 20 000 à Paris).

• La grippe asiatique de 1957 (15 000 à 20 000 morts en France, 2 millions dans le monde). Elle mutera en grippe de Hongkong en 1968 faisant 1 million de morts dans le monde et un peu plus de 80 000 en France. Mais ce chiffre ne fut révélé qu’en 2003.

• Ebola, de 2013 à 2016 (11 300 morts dans le monde).

• La dengue, depuis 1980 (25 000 morts par an dans le monde).

• Le sida, à partir de 1981 (jusqu’à 2 millions de morts par an dans les années 2000, 690 000 en 2019).

Ainsi, les virus ont toujours accompagné l’histoire humaine. Mais les épidémiologistes constatent que leur fréquence d’apparition tend à s’accroître depuis quelques années, sous l’effet de la dégradation environnementale décrite plus haut. On observe cependant que les virus les plus récents (grippe aviaire depuis 1997, fièvre du Nil occidental depuis 1999, SRAS en 2002-2003, Chikungunya depuis 2005, Mers depuis 2012, Zika depuis 2013…) ont produit sensiblement moins de victimes, ce qui a pu inciter à relâcher la vigilance et donc accroître les dégâts causés par le virus Covid-19.

Des liens forts entre activité, environnement, santé et économie

L’existence de liens forts entre les pandémies récentes et la dégradation accélérée de l’environnement ne saurait aujourd’hui être niée ou ignorée. Cela signifie d’abord que l’on aurait pu économiser des centaines de milliers de vies (et des centaines de milliards d’euros) si l’on avait pris en compte ces risques plus tôt. Mais cela laisse aussi penser que d’autres pandémies se produiront vraisemblablement à l’avenir. Elles pourraient avoir des conséquences encore plus dramatiques si nous ne sommes pas mieux armés pour les éviter et les maîtriser.

Il faut ajouter que ces crises sanitaires, bien loin de soulager l’environnement du fait de la moindre activité humaine lors des confinements (baisse des pollutions), vont au contraire le détériorer davantage. Comme l’indique par exemple le chercheur François Gemenne : « À long terme, cette crise sera une catastrophe pour le climat… [Il] a besoin d’une baisse soutenue et régulière des émissions de gaz à effet de serre, pas d’une année blanche. » Même conviction pour Corinne Le Quéré, présidente du Haut Conseil pour le climat : « L’urgence climatique n’est en rien retardée par la crise sanitaire de la Covid-19. Au contraire, nos vulnérabilités se sont accrues. » Les experts craignent même un effet boomerang avec la reprise économique. Et ils annoncent l’arrivée de nouveaux virus, aux formes diverses, au cours des prochaines années.

La prise en compte de la chaîne de causalité activité/environnement/santé est ainsi essentielle pour l’avenir. Elle implique de ne pas séparer la lutte contre les épidémies et les efforts nécessaires pour sauvegarder l’environnement. Il ne s’agit pas seulement de combattre les maladies virales, mais de ne plus favoriser l’apparition des virus afin d’éviter les dégâts humains et économiques qu’ils provoquent.

Les crises sanitaires, témoins de leur temps

Les plus âgés d’aujourd’hui se souviennent sans doute de la grippe asiatique de 1957-1958, qui a fait des ravages dans le monde (voir p. 211). Ils ont aussi connu la grippe de Hongkong. Si l’on veut comparer les taux de mortalité d’alors avec celui de la crise de Covid-19 (plus de 35 000  morts en France en novembre 2020), il faut tenir compte de l’évolution de la population : elle était de 44 millions en 1957 (France métropolitaine), 50 millions en 1969, contre 65 millions aujourd’hui, soit respectivement 15 et 21 millions de plus.

Les médias semblent avoir oublié ces crises, préférant rappeler la grippe espagnole de 1918 ou la peste noire de 1346 à 1352, plus spectaculaires encore (voir p.  211). Il est vrai que les journaux des années 1950 ou 1960 avaient plutôt minimisé les choses. Ainsi, Le Monde daté du 17 juin 1957 estimait dans les premières semaines que l’épidémie de grippe asiatique, qui n’avait pas encore touché la France, « ne justifiait pas d’inquiétude particulière ». Nous avons entendu des déclarations analogues au début de l’épidémie de Covid-19, de la part des autorités médicales.

La comparaison de la dernière épidémie en date avec les précédentes est en tout cas riche d’enseignements. Elle illustre la gigantesque transformation de la société qui s’est produite pendant ces quelques décennies. La principale différence concerne le confinement, très pratiqué au Moyen Âge, mais qui avait été abandonné au xixe   siècle. Son retour s’explique sans doute par la dangerosité du virus. Mais il est aussi la conséquence d’un état d’esprit différent de la population dans son ensemble, beaucoup plus attentive à la sécurité qu’au siècle dernier.

La valeur accordée à la vie s’est ainsi fortement accrue, en même temps que la peur face aux menaces accumulées au fil des années. Le fatalisme qui prévalait auparavant (sans doute renforcé par le souvenir des deux guerres mondiales) a laissé place à un refus de la mort. Le rappel, en 2020, de la vulnérabilité des sociétés modernes a donc été un grand choc, notamment pour tous les progressistes, confiants dans les capacités de la science à résoudre tous les problèmes.

Le rôle des médias s’est aussi considérablement accru. Leur multiplication et l’apparition de l’information continue (à la radio, à la télévision ou sur internet) ont bouleversé la façon dont ils relatent l’actualité, ainsi que leur influence sur la population. Les micro-trottoirs, sondages et surtout polémiques (voir p. 109) ont pris une place considérable, de même que les chroniqueurs, experts (patentés ou autoproclamés) et autres commentateurs des incessantes « éditions spéciales ».

Les attentes à l’égard de l’État sont encore plus fortes que d’habitude… de même que la défiance des Français envers leurs dirigeants. Beaucoup leur ont reproché de ne pas avoir prévu les événements et/ou de les avoir moins bien gérés que d’autres pays comme l’Allemagne ou la Corée du Sud. De peur de ternir plus encore son image, l’État a donc dû se montrer plus providentiel que jamais. En contrepartie de l’arrêt de la majeure partie de l’activité économique du pays, il a indemnisé dès mars 2020 quelque 15 millions de salariés mis en chômage partiel, à hauteur de 84 % de leur salaire, et s’est engagé à prolonger son aide, en particulier pour les plus modestes. Les indépendants (artisans, commerçants, agriculteurs, petites entreprises…) ont été en revanche moins assistés. Les prêts accordés par les banques et garantis par l’État n’ont pas suffi à éviter la fermeture de nombreux commerces et activités non salariées.

Les conséquences économiques sont ainsi sans commune mesure avec celles des crises précédentes. La stratégie du « quoi qu’il en coûte » a engendré une récession historique (environ 10 % du PIB en 2020) et un déficit inédit pour l’économie et l’État (c’est-à-dire la collectivité, faut-il le rappeler). Il se chiffrera en centaines de milliards d’euros dont la plupart devront être empruntés. La dette nationale accumulée (120 % du PIB fin 2020) ne pourra être remboursée avant… longtemps. Mais cette stratégie a sans doute permis de sauver des dizaines de milliers de vies. Dans le contexte sanitaire, social, moral, politique et médiatique qui prévalait, y avait-il une meilleure solution ? Les pays qui ont voulu donner la priorité à l’économie sur la santé (en particulier les États-Unis ou le Brésil) ont connu des situations bien pires que la nôtre.

Extrait du livre de Gérard Mermet, "Réinventons l’avenir ! Pour un Grand Pacte de Solidarité post-covid", publié aux éditions de l’Archipel.

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