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Quand Marx permet de comprendre pourquoi la recomposition de la vie politique française n’est pas pour demain
©Reuters

Rhétorico-laser

Quand Marx permet de comprendre pourquoi la recomposition de la vie politique française n’est pas pour demain

Les illusions rhétoriques et les manœuvres politicienne seront de mise au moins jusqu'en 2017, avant que de nouveaux "rapports de production" médiapolitiques commencent inévitablement à émerger.

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd

Christophe de Voogd est normalien et docteur en histoire, spécialiste des idées et de la rhétorique politiques qu’il enseigne à Sciences Po et à Bruxelles. Dernier ouvrage paru : « Réformer : quel discours pour convaincre ? » (Fondapol, 2017).

Spécialiste des Pays-Bas, il est l'auteur de Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours, chez Fayard. Il est aussi l'un des auteurs de l'ouvrage collectif, 50 matinales pour réveiller la France.
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Bien sûr, il y a eu, depuis les régionales, quelques heureuses surprises : comme le sacrifice par Xavier Bertrand de mandats et d’ambitions qui lui avaient tant nui au premier tour ; comme la dignité sans triomphalisme de Valérie Pécresse au terme du combat le plus difficile de ces élections ; comme les réponses très concrètes de Bruno Le Maire à la demande aussi vague qu’impérieuse de « changement » ; comme la lettre de François Fillon rappelant à l’autre François qu’il n’était pas seulement un superministre des Affaires étrangères. A gauche, des voix encore trop rares, comme celle de Malek Boutih sortant de la langue de bois de la « victimo-stigmatisation », et même de Julien Dray reconnaissant un « mauvais deuxième tour » pour le PS. Et, dans les médias, des observations pertinentes sur la montée du vote FN au second tour encore ;sur l’effet « mitterrandien » de certaines triangulaires au détriment de la droite ; sur l’inquiétant résultat corse passé aux pertes et profits du bilan global ; enfin sur l’histoire édifiante et les perspectives bien incertaines des politiques « d’ouverture »

Mais face à cela, que de retours, plus caricaturaux que jamais, aux bonnes vieilles habitudes ! Avec ces démissions immédiates,à droite comme à gauche, d’assemblées régionales auxquelles on promettait la veille un dévouement corps et âme; avec ces discours autistes entendus sur« la demande de gauche », sur « nos avertissements», sur « notre victoire » ou sur « ma vision » ; avec ces fuites opportunes vers le PSG ou l’Hôpital américain… La palme revient évidemment à Claude Bartolone, abandonnant ses électeurs régionaux pour retrouver le confort du perchoir national mais, bronca de la droite oblige, courant d’abord se faire soigner à « Neuilly-la-Blanche » qu’il avait conspuée la semaine d’avant !Tandis que ses amis de Saint-Denis, ayant visiblement « entendu le message du peuple », s’octroyait de généreuses augmentations d’indemnités car les mandats se font rares…

Dans un autre registre, Manuel Valls répondait sans doute à la « demande d’autorité » exprimée dans les urnes et qu’il dit incarner, en promettant un « dialogue serein et constructif » à des nationalistes corses qui violaient, à peine élus, la constitution de la République « une et indivisible » dont la langue est le français.

Au « Faites ce que je dis mais surtout pas ce que fais » des politiques leur a répondu le «Changez, vous, mais surtout pas nous ! » des médias. Et l’on a bien vite retrouvé le chemin des guerres pichrocholines (« êtes-vous d’accord avec ce qu’a déclaré Sarkozy/Valls/Marion Maréchal ?»), des fact-checkings tendancieux(« la gauche a gagné 5 régions, la droite 7 », au lieu de « la gauche a perdu 13 de ses 21 anciennes régions ») et de la rediabolisation du FN par Daesh interposé. Avec un succès que l’on peut d’avance mesurer…

Ce « retour à la normale »peut s’expliquer aisément grâce à une relecture (un peu gramscienne, avouons-le !) de Marx : les « rapports de production » médiapolitiques demeurent inchangés en raison des présidentielles, dont la proximité et le la loi d’airain du 2e tour rendent impossible toute recomposition avant 2017. D’autant que la machine médiatique a besoin sans cesse de « combats des chefs » et non de débats d’idées pour nourrir sa dramaturgie quotidienne. Mais elle a aussi besoin de nouveauté ou, du moins, de son apparence : d’où le succès promis à la rhétorique de la « recomposition » qui fait souffler un air frais sur un champ politique étiolé. Bref, tous les ingrédients sont réunis pour nourrir une puissante illusion médiapolitique, comme l’a fort bien compris François Hollande. En brouillant les cartes entre « Alliance populaire » à-gauche-toute et « majorité d’idées » lorgnant vers le centre, le roi de la triangulation avance ses pions vers le sacro-saint deuxième tour. Soyons sûrs qu’il maintiendra aussi longtemps que possible, de mini-remaniements en micro-réformes, lesdeux fers au feu. Au détriment final de la gauche de la gauche ou du centre, ou des deux ! On retrouve très exactement l’analyse de la prise du pouvoir par Louis-Napoléon Bonaparte,dans laquelle Marx a montré comment le futur Napoléon III berna aussi bien les ouvriers que la bourgeoisie républicaine. La gauche de la gauche aurait-elle oublié ses classiques ? Mais la droite elle-même et la quasi-totalité des médias ont, de leur côté, oublié que le soudain appel au « refus du sectarisme » vient d’un homme et d’un camp quiont construit tout leur succès en 2012 sur le seul antisarkozysme et leur politique sur le démantèlement systématique des réformes de la majorité précédente. Ce qu’on appelle « l’accélération du temps médiatique » ressemble fort à la mémoire d’un poisson rouge !

Assurément la recomposition, la vraie, finira par avoir lieu. Car, toujours selon le schéma de Marx, l’émergence de « nouvelles forces productives » emportera à terme les vieux « rapports de production ». Et ces nouvelles forces productives, tant médiatiques que politiques, sont bel et bien déjà présentes, entre médias sociaux et nouvelle offre partisane. Pour le moment cette dernière est surtout représentée par le Front National. Mais, autrement prometteuse pour la démocratie, s’annonce une myriade d’initiatives citoyennes qui ont déjà cristallisé en Espagne, commele montre l’irruption spectaculaire de Podemos et de Ciudadanos…

Mais les résultats des élections espagnoles montrent que toute « recomposition » passe par une période inévitable et sans doute longue de décomposition politique, entre résistance de l’ancien (les vieux systèmes ont la vie dure !) et avènement du nouveau…Mais lequel ? C’est justement dans sa nature que de ne pas se dévoiler à l’avance.

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