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Le dirigeant chinois Xi Jinping maintient la politique de Zéro Covid.
Le dirigeant chinois Xi Jinping maintient la politique de Zéro Covid.
©Selim CHTAYTI / POOL / AFP

Gestion de la crise sanitaire

Zéro Covid : cette balle dans le pied que s’est tirée Xi Jinping pour le Congrès qui aurait dû être son moment de gloire

Malgré le fort coût économique de la politique zéro Covid, le dirigeant chinois Xi Jinping persévère dans cette voie.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l'Institut Catholique de Paris, sinologue, Emmanuel Lincot est Chercheur-associé à l'Iris. Son dernier ouvrage "Chine et terres d'islam: un millénaire de géopolitique" a été édité aux Presses Universitaires de France.

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Atlantico : On sait que la politique « Zéro-Covid » de Xi Jinping ne s’est pas adoucie comparée aux autres acteurs occidentaux. A quel point est-elle encore drastiquement appliquée ? Pourquoi la Chine continue-t-elle de persévérer dans cette voie ? 
Emmanuel Lincot : C'est un aveu de faiblesse: la Chine n'a pas de vaccin efficace, refuse d'importer des vaccins étrangers et se voit donc obligée d'appliquer cette politique. Et puis comment revenir sur un choix qui désavouerait totalement la politique initiée par Xi Jinping. Les déclarations triomphalistes de ce dernier à l'issue de la première vague de la pandémie, en septembre 2020, peuvent l'avoir discrédité même s'il est très difficile de savoir ce que pense l'opinion de ce pays. Certains louent Xi Jinping pour sa conduite qu'ils jugent humaniste car, à leurs yeux, il aurait privilégié l'humain et non des considérations économiques (le "relancer l'économie quoi qu'il en coûte"...). D'autres voient cette situation d'un extrême confinement comme une injustice et la vivent avec beaucoup de difficultés. Le taux de suicide aurait atteint des sommets dans les grandes villes comme Shanghai et l'on ressent partout une immense lassitude. Les plus clairvoyants constatent que la politique "zéro-Covid" initiée par Xi Jinping est un "étendard", pour parler le beau langage du correspondant du Monde Frédéric Lemaître, qu'il brandit sans ciller en cette veillée du XX° Congrès du PCC. Bref, c'est l'idéologie qui l'emporte. La Chine est en cela l'une des plus terrifiantes idéocraties du monde.
A quel point Xi Jinping a-t-il misé politiquement sur cette stratégie de lutte contre le Covid ?
Emmanuel Lincot : C'est une façon pour lui de faire place nette, de couper la Chine de l'Occident. Le risque serait qu'un discours de vérité sur le nombre réel de morts, sur les origines même de la Covid-19 vienne percuter la rhétorique du Parti en la matière. Bref, qu'un contre discours discrédite le narratif que s'est choisi le Parti et qui ne correspond sans doute pas à la réalité des faits. Mais rien de très nouveau sous le soleil: une dictature ment. C'est dans sa nature profonde et elle craint par dessus tout le débat, le conflit, la contradiction. En cela, le déni de la réalité est chez Xi Jinping un trait psychologique de sa personnalité qu'il s'est très tôt imposé. Dès la Révolution culturelle, dans un réflexe de survie, il n'a cessé de mentir quitte à trahir les siens (son père notamment) au risque d'être probablement éliminé par  les Gardes Rouges. Tout le monde sait qu'il ment mais le "mentir vrai", pour user d'une belle formule empruntée à Aragon, est une pratique courante en Chine comme en Russie d'ailleurs. La catastrophe sera l'aboutissement naturel de ce conditionnement général.

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Quel est le coût économique du maintien, à l’heure actuelle, de cette politique zéro Covid ? Quelle est l’ampleur des problèmes ?
Emmanuel Lincot : Si l'on s'en tient aux chiffres officiels, la situation est plutôt honorable sur le plan économique. Mais évidemment les statistiques dans ce pays sont fausses. Des personnes sont mortes de faim durant la pandémie. Il est impossible d'en savoir le nombre mais si l'on compare la situation d'aujourd'hui avec celle prévalant dans les années cinquante et à l'issue du Grand bond en avant (1958-62), il est désormais beaucoup plus dangereux de se maintenir en vie dans une conurbation qu'en vivant à la campagne. En cela, la société chinoise a changé. Se posent donc des problèmes de logistique sur le plan alimentaire pour la majorité urbaine mais aussi des problèmes de pénurie en eau dont restent tributaires un grand nombre de centrales hydroélectriques du fait même de la sécheresse exceptionnelle qui s'est abattue sur le pays au cours de ces derniers mois. La Chine risque en cela d'être confrontée à un long et pénible hiver sans compter qu'un très grand nombre de personnes se retrouvent au chômage. Le Parti doit urgemment trouver une porte de sortie. Quelle sera-t-elle ? Faire bloc avec la Russie contre l'Occident, attaquer Taïwan pour se trouver un exutoire ? Nous ne pouvons pour l'heure que spéculer même si je ne vois pas raisonnablement comment la Chine pourrait faire volte-face et choisir une voie qui serait celle de l'apaisement, avec les Etats-Unis notamment.
A l’approche du Congrès, est-ce une épine dans le pied du leader chinois ?
Emmanuel Lincot : Au contraire. Ce choix têtu ne peut que l'aider à aller jusqu'au bout de sa visée: se faire réélire par tous les moyens. Les choses sérieuses surviendront après. Lorsque Xi Jinping aura les mains libres pour accomplir un troisième mandat voire plus. Et en cela, nous aurons la confirmation d'une réelle poutinisatiion du régime chinois et d'un isolement du régime par rapport aux Occidentaux. La suite, nous la pressentons: prise en otage de la population, nationalisme encore plus exacerbé et confrontation militaire à laquelle l'opinion chinoise est de toute façon et depuis des années préparée.

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Quelles seront les conséquences sur le long terme de cette toute période de sous-productivité et de ralentissement de l’économie ?
Emmanuel Lincot : La perversion d'un système dictatorial réside dans son renforcement à mesure que le pays paradoxalement s'affaiblit. Des pans entiers de l'économie vont être sacrifiés et une stratégie de guerre va être adoptée dans un contrôle absolu par Xi Jinping et ses affidés de secteurs clés tels que l'énergie et l'armement. Là encore, le parallèle avec la Russie est saisissant. Mais des pôles d'excellence vont toutefois se maintenir, soutenus par la puissance régalienne, et dans un esprit de compétition exacerbée avec l'Occident contre lequel un effort colossal de propagande est depuis des années déjà engagé.  En somme, je ne serais pas surpris que Xi Jinping comme son "ami" Vladimir Poutine souhaite ardemment notre perte. Ne lui laissons pas ce plaisir...

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