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Le président élu Joe Biden reçoit la deuxième dose d'un vaccin contre la Covid-19 en janvier 2021 dans le Delaware.
©ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / GETTY IMAGES VIA AFP

Course aux vaccins

Vaccination : petites leçons venues des Etats-Unis (et d’un modèle libéral) à l’attention d’une Europe à la dérive

Le dimanche 28 février, les Etats-Unis ont vacciné 2,5 millions de personnes en une seule journée, presque autant que la France en deux mois. Joe Biden a annoncé que les Etats-Unis auront suffisamment de doses pour vacciner la totalité de la population adulte américaine d’ici fin mai, deux mois avant le calendrier prévu. Est-ce le fruit d’une meilleure réflexion sur la production industrielle des vaccins qu'en Europe et en France ?

Charles Reviens

Charles Reviens

Charles Reviens est ancien haut fonctionnaire, spécialiste de la comparaison internationale des politiques publiques.

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Atlantico : La vaccination bat son plein aux Etats-Unis. Joe Biden promet qu’il aura suffisamment de doses d’ici la fin mai pour vacciner tous les adultes américains. Le dimanche 28 février, les Etats-Unis ont vacciné 2,5 millions de personnes en une seule journée, soit presque autant que la France en deux mois. Ce résultat est-il dû à la meilleure anticipation du pays, contrairement à l’attitude attentiste de l’Union européenne et de la France ?

Charles Reviens : Le pic de l’administration des vaccins a effectivement été atteint aux États-Unis dimanche dernier 28 février avec près de 2,5 millions de personnes vaccinées en une journée. Aux Etats-Unis on vaccine chaque jour 1 personne sur 169 contre 1 personnes sur 555 en France ou dans l’UE soit un rythme au moins 3 fois supérieur.

Cette différence considérable de rythme tient au caractère précoce des plans d’action américains en matière de vaccination. L’opération Warp Speed (« vitesse de l’éclair ») a été lancée par Donald Trump dès le 15 mai 2020 avec l’objet de concevoir puis mettre à disposition 300 millions de doses de vaccins en janvier 2021. Le docteur Moncef Slaoui, qui avait une longue carrière dans l’industrie pharmaceutique, a été nommé conseiller en chef de ce programme en forte association tandis que le général Gustave Perna, précédemment chef de l’United States Army Materiel Command, était nommé chief operations officer du fait d’une forte implication des forces armées américaines dans le dispositif notamment son volet logistique.

Le programme a d’abord consisté à financer à des niveaux considérables les travaux de recherche des entreprises pharmaceutiques sur les vaccins. 6 entreprises ont au final été sélectionnées pour un financement total de 11 milliards de dollars : Johnson & Johnson, AstraZeneca, Moderna, Novafax, Merck et Sanofi/GlaxoSmithKline. Pfizer, s’appuyant sur la technologie de BioNTech, n’a pas voulu recevoir de financement mais seulement vendre les doses aux autorités américaines, mais on voit qu’une véritable émulation a été mise en place permettant de pallier les risques d’échec d’un des vaccins candidats, ce qui a d’ailleurs été le cas concernant les vaccins Merck (échec) ou Sanofi (retard).

Ces travaux de développement ont clairement porté leurs fruits puisque trois vaccins développés ou contrôlés par des entreprises américaines sont agréés à date par les autorités sanitaires (FDA) : Pfizer/BioNTech (11 décembre 2020), Moderna (18 décembre 2020), Johnson & Johnson (27 février 2021).

Parallèlement un travail massif de préparation de la production industrielle des vaccins a été mené : dans son interview publié le 18 février dans Paris Match, Moncef Slaoui indique qui a fallu « construire des usines capables de produire le vaccin en quantité industrielle, faire venir d’Allemagne ou du Japon des machines grandes comme des maisons, bloquer des autoroutes pour les acheminer, recruter et faire venir par avions militaires les ingénieurs étrangers capables de les faire tourner et de former les équipes locales pour la suite. Grâce au soutien logistique de l’armée américaine, ce qui aurait dû prendre des mois s’est fait en temps record. »

La distribution a suivi avec une approche se rapproche de celle d’Israël, avec par exemple des drive-in de vaccination comme celui installé sur le parking du Dodger stadium à Los Angeles capable d’administrer 12 000 vaccinations par jour, d’où la capacité à faire à date 2 millions d’injections par jour pour l’ensemble du pays.

Cette opération exceptionnelle s’appuie sur plusieurs atouts américains (écosystème pharmaceutique, complexe militaro-industriel) mais doit aussi beaucoup à Donald Trump qui n’a apparemment pas été seulement un « incompetent lunatic » et dont Moncef Slaoui reconnait sans ambages le caractère visionnaire. Le programme Warp Speed est d’ailleurs estampillé « trumpien » et l’administration Biden a d’ailleurs demandé à Moncef Slaoui qui a quitté ses fonctions le 12 janvier 2021 après huit mois de travail de ne plus utiliser cette appellation.

Les Américains sont-ils meilleurs d’un point de vue logistique ? Pourquoi n'arrivons-nous pas à obtenir de tels résultats ?

Dans une contribution du 17 décembre 2020 présentant le match mondial des plans de vaccination, je proposais de regrouper les pays dans trois catégories : les pays occidentaux où l’épidémie était aigue et pour lesquelles la vaccination constituait l’espoir de sortir une bonne fois pour toute de la situation exceptionnelle et dramatique crées par la covid-19, les pays d’Asie-Pacifique où la pandémie est maîtrisée et pour lequel l’urgence de la vaccination n’existe pas du fait du succès des stratégies de type zéro covid, enfin les deux pays qui mettent les vaccins qu’ils ont développé au service d’objectifs de politique étrangère (Chine et Russie).

Cette typologie garde sa pertinence mais on assiste clairement dans le groupe des pays occidentaux à un fort découplage entre les pays anglo-saxons (hors Australie et Nouvelle Zélande pour lesquelles la pandémie est globalement maîtrisée) et les autres pays notamment d’Europe continentale et de l’Union européenne. Certes un mort covid dans le monde sur cinq est américain (518 345 morts à date contre 2 559 255 au niveau mondial) mais près du tiers des 271 millions de doses de vaccin administrées l’ont été aux Etats-Unis. Les taux cumulés de décès du Royaume-Uni (1 819 morts par million d’habitants à date) et des USA (1 558 morts) sont supérieurs bien que comparable à ceux de la France (1 338 morts), mais cela va-t-il durer au regard des rythmes totalement différents des programmes de vaccination ?

Selon le Bloomberg covid-19 vaccine tracker, le retour à une vie économique et sociale normale suppose l’administration de deux doses de vaccins à 75 % de la population. Or les rythmes de vaccination actuels conduisent à considérer que ce taux de 75 % sera atteint dans 6 mois aux Etats-Unis contre 21 mois pour l’Union européenne. Cela ne pourra au final qu’avoir des conséquences massives sur les rythmes de redémarrage des différentes économies et le retour au fonctionnement normal de la société.

Si l’on veut expliquer le retard français, il faut partir de l’amont et donc de la conception des vaccins. La France est le seul membre permanent du conseil de sécurité à ne pas disposer à date d’un vaccin agréé. Paris Match explique dans un article du 25 février dernier le véritable fiasco de l’institut Pasteur tandis que Sanofi a pris grosso modo un an de retard et se trouve confiné à un rôle très utile mais subsidiaire de sous-traitant de production pour les entreprises pharmaceutiques anglo-saxonnes.

Sur l’aval, on peut sans doute évoquer le mépris récurrent des élites françaises notamment administratives pour les questions logistiques, comme l’indique Olivier Lavastre et Blandine Ageron dans un article du Point de janvier, après que le Monsieur vaccin ait déclaré qu’il n’y connaissait rien en logistique. En face Donald Trump avait confié la gestion opérationnelle de Warp Speed au militaire américain le plus capé en matière de logistique.

Il va bien falloir pourtant que l’intendance suive si l’on veut accommoder les restes et notamment tenir la promesse d’Emmanuel Macron de début février sur la capacité à offrir une vaccination à tous les Français qui le souhaitent avant la fin de l’été.

Le laboratoire Merck va aider Johnson & Johnson à produire leur vaccin. L’objectif de ce partenariat, facilité par le gouvernement américain, est de livrer 100 millions de doses d'ici à la fin mai, soit plusieurs semaines plus tôt que prévu. Les Européens ont-ils de quoi être jaloux de l'efficacité de cette coopération entre firmes ? Est-ce le fruit d’une meilleure réflexion sur la production industrielle des vaccins ?

Les Etats-Unis qu’on dit déclinants semblent indiscutablement avoir de beaux restes. On note d’ailleurs dans les propos des responsables américains des références aux glorieuses pages américaines de la seconde guerre mondiale : Moncef Slaoui compare Warp Speed au projet Manhattan de développement de la première arme nucléaire tandis que Joe Biden rappelle l’extraordinaire mobilisation de l’écosystème industriel américain, et notamment de son industrie automobile d’alors, mobilisation se traduisant par le fait que les Etats-Unis avaient produit les deux tiers des matériels militaires à disposition des Alliés et la moitié du total pendant ce conflit.

Concernant le vaccin Johnson & Johnson qui a été approuvé le 27 février dernier, il y a une double configuration. D’une part ce vaccin est très important pour garantir et même accélérer le rythme du programme de vaccination puisque c’est le plus simple à gérer et administrer (une seule dose nécessaire, conditions de réfrigération normales). Mais Johnson & Johnson ne semblait pas du tout capable de tenir ses engagements en matière de livraisons (100 millions de doses à fin juin 2021) un peu à l’instar des déboires connues par l’Union européenne au premier trimestre avec Pfizer et AstraZeneca.

Les autorité américaines semblent avoir très fortement incité Johnson & Johnson (un vaccin utile mais des problèmes de production) à travailler avec Merck (échec des projets de vaccins mais des capacités industrielles). Deux sites de Merck vont être mutés pour produire le vaccin Johnson et Johnson, afin de faire de ce vaccin une clé de la tenue planning de vaccination. Joe Biden a pu ainsi annoncer mardi 2 mars que les Etats-Unis auront suffisamment de doses pour garantir la vaccination de tous les adultes américains fin mai 2021 soit deux mois en avance par rapport au planning précédent.

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