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Une membre du personnel soignant chinoise porte un masque de protection contre la Covid-19 lors d'une cérémonie officielle.
Une membre du personnel soignant chinoise porte un masque de protection contre la Covid-19 lors d'une cérémonie officielle.
©HECTOR RETAMAL / AFP

Bonnes feuilles

Vaccin américain et masques chinois contre le Covid-19 : notre élite et la perte de souveraineté sanitaire

Clément Fayol a publié « Ces Français au service de l’étranger » aux éditions Plon. Mondialisées et heureuses de l'être, trop de nos élites ont perdu le sens de l'intérêt national. Hommes politiques, hauts fonctionnaires, espions ou chefs d'entreprise se sont reconvertis dans la défense d'intérêts étrangers. Quitte pour certains à soutenir des positions antagonistes à celles de la France. Extrait 2/2.

Clément Fayol

Clément Fayol

Clément Fayol est un journaliste d’investigation. Il collabore notamment avec Le Monde et Le Point.

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S’il n’avait pas traversé l’Atlantique, il ne serait pas milliardaire. Mais s’il n’avait pas traversé l’Atlantique, le vaccin contre le Covid-19 aurait une chance d’être français. Stéphane Bancel, la petite cinquantaine, est un entrepreneur comme les magazines économiques en raffolent. Archétype du Français qui a percé aux États-Unis, start-upeur de génie qui a bousculé les codes, à la tête d’une « licorne » – start-up valorisée à plus de 1 milliard de dollars –, il est un modèle de réussite. L’homme a mis de côté la cravate à nœud épais et l’air grave qu’il arborait lorsqu’il travaillait dans des groupes français pour, en bras de chemise et large sourire sur dents blanches, devenir un patron à l’américaine. Une fierté nationale pour entrepreneurs diplômés d’écoles de commerce. Hélas, il n’y a aucun motif de réjouissance pour la France quand il annonce, en avril 2020, que sa société va entamer la première des tests d’un vaccin contre le Covid-19. Car si l’entreprise qu’il dirige parvient à mettre au point avant ses concurrents le produit miracle, celui-ci sera un vaccin américain !

Depuis 2011, Stéphane Bancel est le P-DG de Moderna Therapeutics, société symptomatique du business de la biotech si particulier. Où la culture start-up et les déviances du capitalisme s’enrobent des promesses de gourous de la santé, augures d’une vie quasi éternelle. Lorsque Moderna est lancée, l’entreprise promet de soigner les maladies orphelines, de traiter les cancers, de guérir les maux les plus graves avec une recette miracle : l’ARN. À savoir l’acide ribonucléique, produit par transcription à partir de l’ADN et introduit dans des cellules pour soigner une maladie. En somme, l’objectif est de faire du corps une machine à médicaments plutôt que d’administrer ceux-ci comme nous le faisons habituellement.

Très suivie dans les milieux de la biotech, Moderna est parvenue à lever près de 1 milliard de dollars durant ses premières années d’existence. Et ce alors que personne ne sait si la promesse peut être tenue. Au moins l’espoir est-il source de profits. Les années passent et le projet stagne. Des remous internes bousculent la légitimité du Français qui, pour calmer les critiques, promet qu’il est allé dans la Silicon Valley afin d’apprendre les principes d’une bonne gestion du personnel. Mais, face aux doutes qui persistent et plombent la progression de valorisation de l’entreprise, la direction se tourne vers le business des vaccins. Assurant que, avec leur technologie, les délais de mise au point de ceux-ci seront considérablement raccourcis.

En 2018, la société est cotée à la Bourse de New York. Dans le monde du commerce médical fait d’opportunités, Moderna attend donc patiemment l’occasion qui lui per‑ mettra de clamer au grand public le discours messianique qu’il sert aux investisseurs depuis une décennie. Le Covid‑19 va être le tournant attendu.

Jeudi 2  avril 2020. La presse fait l’inventaire des désastres financiers en cours. Le krach boursier affole les compteurs. Alors que tous les titres dévissent, Moderna Therapeutics échappe à la dégringolade. L’entreprise vient même d’enregistrer douze points de hausse ! Pourquoi ? Grâce à l’annonce de tests de vaccins sur deux patients. Dans la foulée, le magazine Forbes s’empresse d’annoncer que, avec ses 9 % d’actions, Stéphane Bancel entre dans le club très fermé des milliardaires, avec 1 milliard de dollars de fortune. En mai, la tendance se poursuit. Chaque annonce d’une avancée, d’un nouveau financement versé par le gouvernement américain à la société est un coup de fouet pour l’action Moderna. En quelques semaines, l’estimation de sa fortune via les performances boursières grimpe jusqu’à 2,5 milliards.

Rêve américain, cauchemar français

Difficile d’évaluer ce que Stéphane Bancel doit à la France. Pourtant, le patron de Moderna est un pur produit de notre système éducatif et universitaire. Marseillais, il monte au début des années 1990 à Versailles suivre deux années de classe préparatoire au lycée SainteGeneviève. Il est ensuite reçu à Centrale Paris, en chimie. Avant d’effectuer sa troisième année d’échange à l’Université du Minnesota, puis d’être embauché par bioMérieux au Japon. Alors il suit un MBA d’affaires à Harvard et s’installe, pour raisons familiales, aux États-Unis. Le milliardaire français Alain Mérieux l’appelle en 2007 pour lui proposer la direction générale de bioMérieux. Il a seule‑ ment 34 ans quand il prend ce poste. Son avenir est donc tout tracé avec cette opportunité de gérer l’un des poids lourds du secteur de la santé. La place de dirigeant d’entreprise offerte donne tout son sens aux filières d’excellence à la française dans lesquelles l’État investit chaque année depuis des décennies, écoles d’ingénieurs, de gestions d’entreprise et d’administration qui forment nos élites et doivent servir l’intérêt du pays. Ainsi, l’État prend en charge près de 18 000 euros annuels – et par étudiant – des 20 000 euros que coûte chaque futur ingénieur entré dans ce genre d’école. Au total, 24,6 milliards ont été dépensés en 2017 pour soutenir l’enseignement supérieur. Mais, à l’image de nombreux autres jeunes talents français, Bancel veut aller plus loin ! Pour briser le plafond de verre et embrasser un peu plus ses envies de sommets, il quitte Mérieux et se tourne vers les États-Unis.

Dans les faits, le virage s’est opéré à cause d’un grand manitou de la finance médicale, l’Arméno-Libanais Noubar Afeyan. Ce milliardaire qui a fait fortune dans la biotech aux États-Unis avec une casquette de « capitalrisqueur » a proposé à Stéphane Bancel de quitter le groupe français et de prendre la tête du projet Moderna Therapeutics. A-t-il eu conscience qu’il désertait le pays qui l’a formé ? Rien ne le dit. Parviendra-t-il à être dans l’attelage qui mettra au point un vaccin ? On l’ignore, tant la concurrence est rude. D’autant que le sujet, aux ÉtatsUnis, est devenu une nouvelle démonstration de supériorité. Rouage parmi d’autres d’une course au traite‑ ment qui pourrait, comme l’a déclaré le patron de la banque centrale américaine, permettre d’envisager la relance totale de l’économie, toujours est-il qu’il participe à l’effort de guerre sanitaire décrété par Washington. C’est aussi une preuve que, malgré les qualités de ses cerveaux et ses grands laboratoires, la France, elle, a perdu sa souveraineté en ce domaine aussi.

Bien des experts et publications de sommités font le même constat : la fuite des cerveaux français est causée par la différence fondamentale entre les niveaux de financements proposés et la quantité de brevets déposés. Il a fallu attendre le Covid-19 pour que la vérité saute aux yeux : le numéro deux de Sanofi annonça que les ÉtatsUnis auraient accès en premier aux vaccins. C’était clair : le vaisseau amiral de la recherche française privilégiait un autre pays. De quoi déclencher un scandale chez nous et pousser Emmanuel Macron à convoquer les dirigeants du labo à l’Élysée. Un épisode qui n’aura pas de conséquences majeures, mais qui, comme l’atteste le cas Stéphane Bancel, montre que nos élites sanitaires ne travaillent pas pour des intérêts hexagonaux. Les laboratoires historiques du pays ne sont plus tant des groupes français que des entreprises financées par des puissances étrangères. « Les laboratoires sont des entreprises avec des logiques de marges, et le marché français est trop petit. C’est un principe économique de base : quand ce n’est pas assez rentable, d’autres marchés sont visés, principale‑ ment les États-Unis et la Chine », commente un ancien responsable des relations publiques d’un labo américain, français lui-même. « Emmanuel Macron convoque Sanofi parce que c’est mauvais pour l’image, mais, au printemps 2019, il avait promis aux producteurs de médicaments des mesures pour les encourager à ne pas délocaliser, et aucune n’a été prise », argue de son côté le spécialiste santé d’une organisation patronale.

Pénurie de masques : pont aérien russe et masques chinois

Début avril 2020, au plus fort de la crise du coronavirus, au moment où le nombre des entrées en soins intensifs atteignait son paroxysme, la réalité de notre dépendance envers des pays tiers nous a sauté aux yeux. La communication chaotique du gouvernement n’a pas permis de masquer cette dure réalité : une perte totale de souveraineté dans un domaine aussi stratégique que les protections élémentaires contre les épidémies. Lorsque l’État demande à Geodis, une filiale de la SNCF, de s’occuper de l’approvisionnement de la commande publique de masques et protections par un « pont aérien », c’est la compagnie russe Volga-Dnepr qui est mandatée. Le ministre de la Santé se gargarise de l’exploit d’avoir trouvé des avions pour transporter des produits de première nécessité pour les soignants, mais on voit à l’écran des Antonov 124. Or faire appel à cette compagnie russe – réquisitionnée dans le passé par la Russie, notamment pour des approvisionnements en Syrie  – aurait pu s’avérer catastrophique. « Fin 2017, Volga s’est retirée du contrat historique qu’elle avait signé avec l’OTAN. Le fait que l’entreprise fasse partie des compagnies réquisitionnables par la Russie dans le cadre du pont aérien avec la Syrie a posé un problème », raconte un transporteur ayant traité avec elle. Que serait-il arrivé si la Russie avait rencontré des difficultés d’acheminement de son côté ? La réquisition des appareils de Volga-Dnepr aurait stoppé net notre propre approvisionnement, pourtant balbutiant, et ce au moment le plus crucial ! Dépendre d’une seule compagnie, elle-même vulnérable au bon vouloir des autorités russes, aurait pu coûter très cher en vies.

Afin de justifier le recours à cette compagnie, Geodis argue n’avoir eu que dix jours pour organiser la première livraison. Or plusieurs contacts dans le secteur du fret m’ont assuré au même moment que des livraisons pour des entreprises étaient alors effectuées dans des délais équivalents et avec d’autres compagnies. Les responsables de la commande publique auraient donc pu ne pas tout miser sur la seule compagnie russe.

Dès la fin du mois de mars, des documents officiels du ministère de l’Économie, que nous avons mentionnés dans un article collectif, montraient combien notre dépendance à la Chine était dramatique. Ainsi, dans la première liste de fournisseurs établie le 1er avril, un seul producteur n’était pas chinois : la filiale allemande de la compagnie américaine Moldex. Et celle-ci n’était capable de livrer que 15 000 masques par semaine contre 10 à 20 millions pour ses concurrents chinois les plus performants. Dans d’autres documents récupérés, du 15 avril ceux-là, même constat : masques, blouses, respirateurs sont fabriqués en Chine, produits par des sociétés chinoises. Une dépendance sidérante dans un tel contexte. Si l’on songe que, début avril, la Chine a modifié les conditions d’exportations et que tous les vols ont été annulés pour quelques jours, on voit l’ampleur du danger. Sans stocks, comme c’était le cas, la santé de la France ne tenait qu’à un fil.

Une situation qui doit beaucoup au rapport angélique de nos élites avec les échanges internationaux et à l’abandon de nos industries. Un constat que ne partage pas un ancien membre de cabinet d’un ministre de la Santé, après Roselyne Bachelot. « La raison pour laquelle les stocks n’ont pas été renouvelés est simple, assure-t-il. À l’époque, les journalistes et l’opinion publique étaient tombés sur Bachelot parce qu’elle avait constitué des réserves qui n’avaient pas été utilisées. Une fois les masques périmés, personne n’a eu le courage politique de prendre une décision qui aurait pu être assimilée à du gaspillage. Pour moi, le véritable scandale est là : dans notre peur du scandale et non dans la dépendance vis-à-vis de la Chine dont nous sommes tous conscients depuis longtemps. »

A lire aussi : Espionnage : ces Français au service de la Chine

Extrait du livre de Clément Fayol, « Ces Français au service de l’étranger, Affairisme, mélange des genres ou naïveté : quand notre élite oublie la France », publié aux éditions Plon.

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