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Selon la majorité, un million d’emplois ont été créés durant le quinquennat d'Emmanuel Macron et le taux d’emploi est au plus haut depuis 15 ans.
Selon la majorité, un million d’emplois ont été créés durant le quinquennat d'Emmanuel Macron et le taux d’emploi est au plus haut depuis 15 ans.
©LOIC VENANCE / AFP

Réalité derrière les chiffres

Un chômage au plus bas depuis 15 ans grâce aux réformes du quinquennat ? La part du vrai, la part de l’exagération

La majorité défend le bilan d'Emmanuel Macron et souligne les mérites des réformes du gouvernement sur l’amélioration de la situation sur le marché de l’emploi. L’embellie observée est-elle réellement liée aux décisions prises pendant le quinquennat ? 

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Bertrand Martinot

Bertrand Martinot

Bertrand Martinot est économiste et expert du marché du travail à l'institut Montaigne, ancien délégué général à l'emploi et à la formation professionnelle. Co-auteur notamment, avec Franck Morel, de "Un autre droit du travail est possible" (Fayard, mai 2016). 

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Atlantico : Depuis quelques jours, et encore plus depuis l’interview d’Emmanuel Macron, la majorité souligne le bilan du chef de l'État à grand coup d’éléments de langage. Sur le chômage, on entend beaucoup qu’un million d’emplois ont été créés et que le taux d’emploi est au plus haut depuis 15 ans. Dans quelle mesure le constat est-il juste ? 

Bertrand Martinot : C’est un constat statistique. Le taux de chômage est revenu à son niveau d’il y a 15 ans et n’a pas encore battu le record de 2007 qui était de 7,2%. 

Entre 2017 et 2021, on a créé un million d’emplois nets dans le secteur marchand, alors même que la croissance française est faible pendant toute cette période. Il n’est pas spectaculaire de créer un million d’emplois en 5 ans, en revanche c’est impressionnant au regard du taux de croissance. Le contenu en emploi de la croissance est donc très fort. 

C’est le signe que le marché du travail fonctionne et que les entreprises embauchent beaucoup plus facilement qu’avant, notamment en CDI. Ces créations d’emplois sont directement liées aux assouplissements sur les ruptures des contrats de travail, qui ont porté leurs fruits. Cela a commencé en 2008 avec la réforme majeure de la rupture conventionnelle avant de se poursuivre avec les ordonnances Pénicaud-Macron en 2017 qui ont barémisé les indemnités prud'homales en cas de licenciement illégal. Il y a donc moins de contentieux et moins de risques pour l’employeur. Concrètement, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France. 

D’autres facteurs expliquent cette baisse du taux de chômage. On peut y voir l’effet des baisses de charges sur les bas salaires mais également la croissance de l’apprentissage qui contribue à créer des emplois chez les jeunes. 

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Michel Ruimy : L’évolution du chômage, qui est déjà difficile à évaluer en période normale, l’est encore plus de nos jours du fait de la crise du Covid qui a occasionné de très forts mouvements de balancier entre personnes entrant et sortant du marché du travail.

Si l’attention se porte aujourd’hui sur le taux d’emploi - rapport entre le nombre de personnes en emploi et le nombre total de personnes -, c’est qu’il est plus pertinent que le taux de chômage - pourcentage de chômeurs dans la population active -. Il donne une bonne indication du potentiel productif d’un pays en mesurant les capacités humaines mobilisées pour la production de biens et services tandis que, de son côté, le taux de chômage est davantage un indicateur du déséquilibre du marché du travail, qu’il convient de considérer comme complémentaire au taux d’emploi.

Si, le taux d’emploi n’a jamais été aussi haut depuis 1975 en France, il convient toutefois de le nuancer et de le recontextualiser. Au cours de ces dernières années, il n’a pas connu de forte progression, même si les +2,8 points entre mai 2017 et le 3ème trimestre 2021, représentent le meilleur résultat sous un quinquennat / septennat depuis 1975 : il a oscillé, durant les 46 dernières années, entre 60,1% au plus bas (1994) et 67,5% au plus fort (3ème trimestre 2021). De plus, la comparaison avec d’autres pays montre que la France est encore loin de certains de ses voisins comme l’Allemagne et/ou les Pays-Bas, nation qui affiche un taux d'emploi de plus de 80%.

A quel point faut-il le nuancer ? 

Bertrand Martinot : Il reste encore 8% de chômage et il sera compliqué de descendre en dessous de ce seuil. Ces chômeurs sont pour la plupart peu qualifiés et peu mobiles. Ils cumulent des handicaps liés à des problèmes sociaux, de santé, de logement, familiaux… Le stock de chômage de longue durée est difficile à résorber et même avec une grosse croissance et beaucoup de créations d’emplois, une petite partie de la population ne peut en bénéficier puisqu’il n’est pas évident de trouver un emploi lorsqu’un est isolé et qu’on ne possède pas de solution de mobilité. Pour ces personnes, il ne suffit pas qu’il y ait de l’emploi disponible, il leur faut la capacité matérielle à les occuper. 

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Pour attaquer ce noyau dur des 8%, il faudrait aller encore plus loin dans la réforme de l’assurance chômage en la rendant dégressive. Ensuite, on pourrait travailler sur le logement des chômeurs, la mobilité, la garde d’enfants… Les régions peuvent très bien s’en charger. Quoi qu’il en soit, si on veut régler ces problèmes, cela demandera des réponses plus complexes que les réformes qui ont été faites jusqu’à présent. En somme, sur le front de la politique de l’emploi classique, pratiquement tout à été fait. 

Si l’on regarde la situation des autres pays européens, le bilan est-il si flatteur ?

Bertrand Martinot : Les autres pays européens ont fait des réformes beaucoup plus profondes bien avant nous. Les pays anglo-saxons ont toujours eu un marché du travail très flexible. L’Allemagne a fait des réformes très difficiles il y a plus de 15 ans, comme la réforme de l’assurance chômage. 

Michel Ruimy : Avec l’assouplissement progressif des mesures de confinement et les mesures européennes et nationales de relance, le nombre de demandeurs d’emploi a eu tendance à baisser, en 1 an, en Europe. Les contrastes entre pays sont toutefois marqués. Quand la Pologne connaît un taux de chômage de 3,4% (septembre 2021), celui-ci culmine en Espagne à 14,6% et en Grèce à 13,3% au même moment.

En France, le taux de chômage, mesuré au sens du BIT, devrait, selon l’INSEE, passer de 8,1% à 7,8% de la population active, en moyenne, sur le dernier quart de l’année. Il perdrait encore 0,1 point au cours des deux prochains trimestres, pour atteindre, à fin juin 2022, 7,6% … quand une nouvelle majorité issue des urnes sera aux manettes. Cette prévision comporte toutefois une importante incertitude entourant l’évolution de la population active et celle de la situation sanitaire nationale et internationale.

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Avec ce taux de chômage (7,6%), malgré une très nette amélioration par rapport à la situation de 2017 où il se situait à 9,5% lors de l’élection d’Emmanuel Macron, la France resterait au-dessus de la moyenne européenne (6,7%) et de la zone euro (7,5%), loin des champions allemand ou néerlandais.

De manière générale, les écarts entre pays peuvent s’expliquer notamment par une flexibilité du marché du travail différente, paramètre lié à la qualité de la protection sociale.

LREM vante les mérites des réformes du gouvernement sur l’amélioration de la situation sur le marché de l’emploi. L’embellie observée est-elle vraiment dues aux décisions prises pendant le quinquennat ? N’y-a-t-il pas, au moins, autant un impact du contexte macroéconomique européen ? 

Bertrand Martinot : La baisse du chômage avait commencé à la fin du quinquennat Hollande mais elle s’est très fortement accélérée depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron. Un ensemble de politiques pro-business permettent d’expliquer cette embellie : baisse des charges, baisse de l’impôt sur les sociétés, création d’un climat favorable au business, relance de l’apprentissage, unification des allégements de charges… 

Je ne pourrais pas expliquer de telles performances avec ce niveau de croissance faible si je n’intègre pas les effets favorables des politiques publiques. Je ne vois pas d’autres explications à cette exubérance sur le marché du travail. La croissance de l’apprentissage ne s’est pas faite toute seule, elle résulte d’une action qui est la loi de 2018. Même constat pour la diminution de la crainte des embauches que l’on constate dans toutes les enquêtes. Elle est bien évidemment liée au plafonnement des indemnités prud’homales qui était une vraie source d’angoisse pour les petites entreprises.

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Michel Ruimy : Au-delà des polémiques habituelles sur le nombre exact de chômeurs et des biais statistiques, le taux de chômage était de l’ordre de 8% au 3ème trimestre 2021. Il faut remonter jusqu’au mandat de Nicolas Sarkozy pour en trouver de similaires, période pendant laquelle, cet indicateur, au sens du Bureau international du travail (BIT), était, par exemple, en moyenne annuelle, de 7,4% en 2008 (après 8,0% en 2007). Donc rien d’historique.

Alors qu’est entrée en vigueur au début de ce mois, la réforme de l’assurance-chômage, le chef de l’État affirmait, lors de l’une de ses dernières allocutions, que le chômage n’a jamais été aussi bas depuis 15 ans. Mais, si celui-ci est effectivement au plus bas depuis 15 ans, la précarité de l’emploi a augmenté dans le même temps.

Concernant la création d’emplois, il convient de prendre en compte l’effet désormais installé de la réforme de l’apprentissage de 2018 sur l’emploi des jeunes. La forte progression du nombre de contrats de travail en alternance - près de 700 000 contrats attendus cette année, employeurs privés et publics confondus -, explique, en grande partie, l’ampleur « inédite » du rebond de la population active au 3ème trimestre. La croissance prévue de la population active étant inférieure à celle de l’emploi, le taux de chômage est appelé à baisser graduellement (0,1 point par trimestre).

Une bonne nouvelle, donc. Mais jusqu’à quand ? Car la sortie de la crise pourrait faire revenir progressivement sur le marché du travail des personnes ayant basculé dans l’inactivité au cours des derniers mois - certains experts tablent sur plus de 90 000 personnes -. De quoi refaire basculer la courbe du chômage alors qu’il existe encore des tensions de recrutement, structurelles dans certains secteurs, dues à des rémunérations trop faibles ou à des conditions de travail trop difficiles.

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