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Un soldat de l'armée de l'Arabie saoudite.
Un soldat de l'armée de l'Arabie saoudite.
©Reuters

Le jeu des alliances

Que resterait-il de l’État islamique si l'Arabie saoudite avait mis autant de moyens militaires en Irak et en Syrie que face au Yémen ?

Si l'Arabie saoudite est intervenue avec force au Yémen, elle est loin d'en avoir fait autant contre Daech, qui reste pourtant son ennemi. Une stratégie militaire qui résulte d'un ordre des priorités différent de celui de la communauté internationale.

Jean-Bernard Pinatel

Jean-Bernard Pinatel

Général (2S) et dirigeant d'entreprise, Jean-Bernard Pinatel est un expert reconnu des questions géopolitiques et d'intelligence économique.

Il est l'auteur de Carnet de Guerres et de crises, paru aux éditions Lavauzelle en 2014. En mai 2017, il a publié le livre Histoire de l'Islam radical et de ceux qui s'en servent, (éditions Lavauzelle). 

Il anime aussi le blog : www.geopolitique-géostratégie.fr

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Alexandre Del Valle

Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France SoirIl Liberal, etc.), il intervient dans des institutions patronales et européennes, et est chercheur associé au Cpfa (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment l'auteur des livres Comprendre le chaos syrien (avec Randa Kassis, L'Artilleur, 2016), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (éditions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (éditions du Toucan), Les vrais ennemis de l'Occident : du rejet de la Russie à l'islamisation de nos sociétés ouvertes (Editions du Toucan) ou bien encore La statégie de l'intimidation (Editions de l'Artilleur). 

Son dernier ouvrage, coécrit avec Emmanuel Razavi, Le Projet: La stratégie de conquête et d'infiltration des frères musulmans en France et dans le monde, est paru en novembre 2019 aux éditions de L'Artilleur. 

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Atlantico : L'Etat islamique continue son avancée après la prise de Palmyre, et les frappes de la coalition internationale semble impuissante à arrêter cette progression. L'une des grosses puissances militaires locales, l'Arabie saoudite, investit peu de forces dans ce combat, alors que le pays a annoncé l'envoi de 150.000 hommes pour son intervention au Yémen (sans doute beaucoup moins dans les faits...) Comment expliquer ce décalage avec les préoccupations de la communauté internationale ?

Alexandre Del Valle : Pour revenir aux sources du mouvement, l'Etat islamique est certes constitué d'anciens militaires de Saddam Hussein, mais son noyau dur, c'est d'abord des salafistes djihadistes formés par des Saoudiens et proches culturellement de la monarchie wahhabite. Deuxièmement, l'Etat islamique a surtout vocation (contrairement à Al-Qaïda) à massacrer des chiites et à faire reculer les milices chiites pro-iraniennes. L'Arabie saoudite préfère donc voir les partisans de l'Iran reculer, que chercher à frapper un groupe qui a finalement une idéologie assez voisine et le même ennemi. Il y a enfin des alliances régionales de sunnites/pro-occidental (dont fait évidemment partie l'Arabie saoudite) contre les chiites/pro-russe contre laquelle le pays s'oppose en priorité. Il y a une certaine logique stratégique, et un ordre de préoccupation. Le problème premier de l'Arabie saoudite, c'est l'axe chiite-iranien.

Il y a enfin une question d'immédiateté de la menace. Les houthiste au Yémen menaces l'intégrité d'un Etat peuplé de 40% de sunnites, et qui est dirigé par des forces sunnites. Le risque que les houthiste prennent le contrôle du pays est donc bien plus urgent pour l'Arabie saoudite.

L'armée saoudienne, si elle était employée plus intensivement, pourrait-elle vraiment faire la différence sur le terrain ? A-t-elle une puissance et une capacité de combat sur le terrain suffisante pour amorcer un vrai coup d'arrêt à EI ?

Alexandre Del Valle : Si les forces saoudiennes étaient déployées de manière aussi intensive que ce qu'elles sont contre les houthistes, et si idéalement la Turquie apportait une contribution marquée, les hommes de l'Etat islamique seraient délogés, sans même le besoin d'une intervention américaine. Mais pour l'instant, ce n'est pas leur stratégie. L'Arabie saoudite a comme ennemi principal les chiites, et les Turcs s'opposent d'abord aux alaouites et aux Kurdes, considérés comme un danger à la frontière.

Il faut aussi comprendre que malgré la peur qu'inspire l'Etat islamique, les dirigeants saoudiens sont d'abord des sunnites ultra-orthodoxe, et il est difficile de motiver les troupes pour lutter contre un groupe qui se présente comme la seule force défendant les sunnites opprimés par les chiites en Irak, ou les alaouites en Syrie. Il y aurait donc un vrai problème de mobilisation des troupes. Dans toute guerre, la légitimité de la cause est ce qui permet cette mobilisation. Dans le cas d'EI et de l'Arabie saoudite, elle est loin d'être évidente.

Jean-Bernard Pinatel : Les tribus saoudiennes qui règnent dans le pays font rarement parie de l'armée, du fait d'un niveau social très élevé alors que les soldats de base proviennent plutôt des milieux les plus modestes (à l'exception cependant de leurs pilotes de chasse). Il y a donc une confiance assez faible des dirigeants saoudiens sur leur propre armée. Un exemple est frappant : quand Daech a conquis la povince d'Al-Anbar en Irak en septembre dernier, qui a 420 kilomètres en commun avec l'Arabie saoudite, les dirigeants saoudiens ont préféré payer une division égyptienne et une division pakistanaise pour qu'elles se déploient à cette frontière, alors que l'Arabie saoudite a pourtant une armée numériquement importante… Il y a une vraie peur d'un engagement au sol : en cas de cuisante défaite, il y a un vrai risque de retournement contre le pouvoir en place.

Pourquoi l'Arabie saoudite veut-elle à maintenir une position diplomatique mesurée face la question de l'Etat islamique ? Cela la protège-t-elle réellement des risques posés par un groupe qui reste, dans l'absolu, son adversaire ?

Alexandre Del Valle : Un élément totalitaire comme l'Etat islamique se réfère au salafisme le plus intransigeant. Il met donc en danger l'Arabie saoudite, dont les dirigeants, qui à l'origine ont des idées assez proches d'EI, mais qui ont fait primer le pragmatisme du clan Saoud dans une logique de pouvoir. La doctrine wahhabite n'a donc jamais été complètement mais en place par les dirigeants, là où EI annonce qu'il souhaite le faire, en rétablissant le "vrai culte" des premiers wahhabites. A terme, la monarchie des Saoud est donc menacée par Daech, car considérée comme ayant pervertie la vraie identité saoudienne. Mais pour l'instant, les deux privilégient l'ennemi le plus dangereux : les chiites.

Jean-Bernard Pinatel : Jusqu'en juin 2014, l'Arabie saoudite finançait Daech (avec le Qatar). La minorité au pouvoir en Syrie étant un adversaire de Riyad, c'était en effet l'occasion de prendre le pas sur Damas. Quand Daech a commencé à étendre ses conquêtes et a déclaré vouloir "libéré les lieux saints", l'Arabie saoudite a compris que sa marionnette lui échappait. Et il faut comprendre que l'Arabie saoudite vit avec une rébellion chiite à ses portes et, sur le plan intérieur, ne compte que 10 millions d'habitants réellement proche des Saoud, dans un pays de 25 millions d'habitants. Et le récent attentat dans une mosquée chiite dans l'est du pays montre une volonté de certains groupes, sans doute Al-Qaïda ou Daech, de faire monter les tensions religieuses dans le pays. Il y a donc une vraie fragilité dans le pays, d'autant que l'ancien roi est mort a laissé la place à un "héritier" de 79 ans, et que les dirigeants craignent la perte d'un soutien américain au profit de l'Iran notamment. Le tableau est donc sombre, et l'Arabie saoudite veut donc à tout prix éviter une escalade face à l'Etat islamique.

L'obsession chiite de l'Arabie saoudite rend-elle inenvisageable toute intervention massive du pays ? Quel serait le facteur ou l'événement qui pourrait pousser l'Arabie saoudite dans une guerre intensive contre Daech ?

Alexandre Del Valle : Si demain l'Etat islamique commet l'erreur tactique d'agresser directement l'Arabie saoudite, en envoyant des hommes conquérir des villes entières, la réponse serait radicale. Idem pour la Turquie d'ailleurs où EI a fait quelques petites incursions mais sans véritablement d'attaques frontales. C'est aussi l'absence de réelle mise en danger frontalière qui explique cette non-intervention, malgré les intentions belliqueuses d'EI à terme.

La communauté internationale a-t-elle les moyens, de son côté, à pousser l'Arabie saoudite à intervenir réellement à hauteur de ses moyens ?

Alexandre Del Valle : C'est très difficile de pousser les pays totalitaire fondamentalisme ou ultra-nationaliste à faire quoi que ce soit. Ils ne sont pas dans une logique de "communauté internationale". Et l'Arabie saoudite est à l'origine derrière la création de l'Etat islamique qui a remis en questions les valeurs même de l'Onu avec leur "déclaration islamique des droits de l'homme". Quand on est démocrate et que l'on accepte la collaboration supra-nationale, on est pas du tout au même plan que les Etats totalitaire qui ne cherchent que la défense de leurs intérêts et la promotion de leur idéologie radicale. On ne fera donc pas plier l'Arabie saoudite tant qu'elle n'y trouvera pas son compte.

On peut d'autant moins les convaincre que la négociation générale en cours avec l'Iran déplaît énormément aux Saoudiens. Ce serait beaucoup leur demander d'entrer en guerre contre l'Etat islamique, ce qui entraînera beaucoup de pertes humaines, sachant qu'il est en plus dur pour les troupes de les considérer comme des ennemis, en sachant en outre que l'Arabie saoudite se sent trahie par le rapprochement avec l'Iran. Comment exercer des pressions alors que pour eux la coupe est déjà pleine ? Les marges de manœuvre avec l'Arabie saoudite sont très faibles et l'accord probable avec l'Iran fin juin, et considérant que toutes les entreprises occidentales sont prêtes à investir en Iran, il n'y a guère de perspectives à attendre.  

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