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Syrie : ce qu’il s’y passe de nouveau depuis le début de l’année

En Syrie les affrontements n'ont pas seulement lieu entre groupes armés rebelles et forces gouvernementales. Une guerre interne et à géométrie très variable se joue entre l'Etat islamique d'Irak et du Levant (EIIL), le Front islamique et le Front Al-Nusra, avec en toile de fond Al-Qaïda qui tire les ficelles. Explications.

Depuis le début de l’année, les médias rapportent des affrontements violents qui opposent l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL) aux autres groupes insurgés syriens, particulièrement au Front Islamique créé à la fin de l’année dernière (vraisemblablement avec l’aide des services secrets turcs, saoudiens et jordaniens). Ces combats auraient fait un millier de victimes. Il convient de prendre ces informations avec beaucoup de précautions car elles proviennent toujours des mêmes sources dont, le moins que l’on puisse dire, est qu’elles ne sont ni indépendantes ni recoupées. Toutefois, grâce à des déclarations de responsables d’Al-Qaida, il est possible de commencer à comprendre ce qui se passe sur le théâtre syrien. Par exemple, le Docteur Ayman Al-Zawahiri vient d’appeler dans un message audio pressant les parties à cesser les combats fratricides pour se retourner contre l’ennemi : le régime du président el-Assad. De plus, signe des temps, le Front Islamique refuse, comme l’EIIL et le Front Al-Nusra, de participer aux négociations Genève II. Ces trois formations ont toutes le même objectif : la création d’un Etat islamique respectant la charia.

Al-Qaida a infiltré les mouvements islamiques en Syrie

Bien que le seul mouvement représentant officiellement Al-Qaida en Syrie soit le Front al-Nusra, le « coordinateur » de la nébuleuse reconnu par Al-Zawahiri comme le « meilleur des moudjahiddines » appartient en fait à un autre mouvement qui n’est pas affublé de l’étiquette islamiste radicale : le Harakat Ahrar al-Sham al-Islamiya (mouvement islamique des hommes libres du Levant), plus connu sous l’appellation d’Ahrar al-Sham.

Cette formation a pour émir Hassan Addoub alias Abou Abdullah al-Hamawi. Ce dernier est également le chef du bureau politique du Front Islamique (FI), coalition qui a été fondée le 22 novembre 2013 à partir de sept mouvements dont le Ahrar al-Sham. Le FI se démarque de l’Armée Syrienne Libre (ASL) qui demande uniquement le départ du régime Assad et la mise en place d’un régime « démocratique ». Cette alliance revendique 45 000 combattants.

Abou Khalid al-Suri, le « coordinateur » d’Al-Qaida en Syrie

Le « coordinateur » est Abou Khalid al-Suri de son vrai nom Mohamed Bahaiah qui est membre dirigeant d’Ahrar al-Sham sans que l’on ne sache très bien quelles sont ses fonctions exactes. C’est un ancien agent de liaison de Ben Laden qui a aussi bien connu Al-Zawahiri. Il a été identifié comme un membre d’Al-Qaida par les services espagnols dès les années 1990. Il aurait aussi coopéré avec Mustafa Setmariam Nazar alias Abou Moussab al-Suri, un des plus importants idéologues d’Al-Qaida impliqué dans les attentats du 11 mars 2004 à Madrid et du 7 juillet 2005 à Londres. Ils ont tous les deux été emprisonnés par le régime syrien mais relâchés en 2011 lorsque le régime a tenté une ouverture et surtout pour se venger des Occidentaux qui avaient pris fait et cause pour les insurgés (nul ne sait où se trouve actuellement le très nuisible Setmariam Nazar) ! C’est Bahaiah qui a été chargé par Al-Zawahiri de tenter de résoudre la brouille qui existe depuis avril 2013 entre al-Julani, l’émir du Front al-Nusra et Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri alias al-Baghdadi ou Abou Doua, celui de l’EIIL. De plus, c’est par son canal que 600 000 dollars auraient transité pour approvisionner certains mouvements islamistes. Selon le Département du Trésor américain, il aurait reçu cet argent de Abd al-Rahman bin Umayr al-Nu’aymi, un financier d’Al-Qaida installé au Qatar (il aurait aussi apporté des fonds aux Shebabs somaliens qui ont fait allégeance à Al-Qaida).

Cette manière d’opérer d’Al-Qaida central date des révolutions arabes. A savoir que parallèlement aux mouvements officiellement adoubés par Al-Zawahiri, un certain nombre d’entités agissent sous faux pavillon. C’est par exemple le cas des nombreuses cellules connues sous le vocable d’Ansar al-Charia qui sont présentes en Egypte, en Libye et en Tunisie.

Les affrontements

Le 3 janvier 2014, l’opposition armée a affirmé avoir déclaré la guerre à l’EIIL sous les prétextes suivants : ce mouvement s’est rendu coupable d’exactions, ce qui est parfaitement exact ; il est lié au régime d’Assad, c’est faux si l’on excepte quelques trafics de pétrole, particulièrement à Damas. En réponse, l’EIIL a annoncé le 8 janvier qu’il « dénonçait la Coalition Nationale Syrienne (CNS) et le Conseil Suprême Militaire (CSM) comme « des apostats et des ennemis à moins qu’ils arrêtent de combattre les moudjahiddines ».

Ses adversaires prétendent aussi que d’importantes victoires auraient été obtenues sur l’EIIL : c’est très contestable. Deux « coalitions » se proclament en première ligne contre l’EIIL : le Front Islamique (FI) et l’Armée des Moudjahiddines qui serait une alliance de huit mouvements. En fait, les coalitions en Syrie se font, se défont et changent souvent de nom ce qui participe grandement à la confusion. Il arrive même qu’un mouvement se revendique de plusieurs alliances. Si le Front Islamique est bien connu, ce n’est pas le cas de l’Armée des Moudjahiddines, qu’il convient de ne pas confondre avec une unité portant la même appellation mais qui est active depuis des années en Irak. Il est vrai que des affrontements ont eu lieu à Alep, Idlib, Raqqah, Hama et dans d’autres localités de moindre importance mais il ne s’agit généralement pas de véritables batailles rangées. En effet, les positions tenues par l’EIIL ont souvent de très faibles effectifs car le mouvement a voulu couvrir un maximum de terrain. Les activistes préfèrent alors se replier sans combattre quand leurs adversaires sont supérieurs en nombre. Toutefois, après s’être ensuite regroupés en recevant des renforts venus d’autres régions plus tranquilles, les djihadistes de l’EIIL repartent à l’assaut des positions précédemment abandonnées. Il est symptomatique de constater qu’ils les reprennent généralement sans trop de difficultés, ce qui en dit long sur la réelle valeur combative de leurs opposants de la rébellion. Par contre, le point commun de ces affrontements est le sort peu enviable fait aux détenus, dont beaucoup sont exécutés sur place. Dans cette guerre de mouvements, les forces sur le terrain ne s’embarrassent pas de prisonniers. L’EIIL ajoute à sa sauvagerie une activité où il est passé maître en Irak : l’attentat suicide. La différence réside dans le fait qu’ils sont aujourd’hui dirigés contre leurs anciens alliés !

Le rôle ambigu du Front Al-Nusra

Le Front Al-Nusra joue un rôle très ambigu dans les affrontements actuels. Si, officiellement, il s’oppose à l’EIIL en en profitant pour annoncer quelques ralliements d’unités appartenant à ce mouvement à sa bannière, il fait tout pour servir d’intermédiaire entre les deux camps qui s’affrontent aujourd’hui, et parfois réclame des cessez-le-feu. Seuls quelques clashs entre unités locales sont signalés avec parfois des exécutions sommaires présentées ensuite comme des « erreurs ». Ainsi, un responsable d’Al-Nusrah a été décapité à Alep par des activistes de l’EIIL mais il y aurait eu méprise sur l’identité, ces derniers pensant avoir affaire à un membre des milices pro-Assad.

Parallèlement, les autorités syriennes ont diffusé le portrait du mystérieux chef du Front Al-Nusra, Abou Mohammad Al-Joulani (il a choisi ce nom car il serait originaire du Golan, Joulan en arabe) ou Jawlani alias Cheikh Al Fateh. Ce Syrien d’une quarantaine d’années, ancien professeur de langue arabe classique, a rejoint Al-Zarquawi en Irak en 2003 pour combattre les forces américaines. Après un court séjour au Liban en 2006, il est arrêté par les forces américaines alors qu’il est de retour en Irak. Il est libéré en 2008 et chargé par l’Etat Islamique d’Irak (EII) de coordonner les opérations dans la région de Mossoul. Il se serait ensuite retrouvé dans les geôles syriennes dont il serait sorti en 2011. Il a fait officiellement allégeance à Al-Qaida central.

Al-Qaida aujourd’hui

Ce qui frappe chez ces responsables d’Al-Qaida, c’est leur relative jeunesse (une quarantaine d’années) toutefois compensée par une grande expérience. Ils sont l’image même de la nouvelle génération de djihadistes qui assure la relève des chefs aujourd’hui disparus. Bien sûr, la nébuleuse a évolué avec le temps, encaissant des pertes sévères, profitant – après un temps de surprise – des opportunités offertes par les révolutions arabes et redéployant ses moyens. Ainsi, Al-Zawahiri et le conseil consultatif qui l’assiste (Shura) semblent cantonnés au Pakistan, vraisemblablement à proximité d’une agglomération importante pour des raisons de communications. En effet, ce dernier ne cesse d’être présent sur le net appelant par exemple au djihad contre le gouvernement « anti-islamique » du Bengladesh. Son second (appelé « directeur général »), Nasir Al Wuhayshi, est au Yémen où il dirige Al-Qaida dans la Péninsule arabique (AQPA), une terre de djihad traditionnelle pour la nébuleuse. C’est aussi le cas en Somalie où les Shebabs ont tendance à internationaliser leurs actions. Le Front Irako-syrien, lui, déborde de plus en plus sur le Nord-Liban, Al-Qaida voulant attaquer le Hezbollah sur ses propres terres et ainsi, tenter de desserrer l’étau que fait peser le corps expéditionnaire chiite libanais (entre 1 000 et 3 000 hommes) en Syrie.

L’Egypte et le Sinaï sont par contre de nouveaux terrains de jeux en pleine expansion qu’Israël considère avec beaucoup d’inquiétude. Localement, Ansar Jerusalem qui a revendiqué les dernières attentats du Caire, semble bien être un « faux nez » pour Al-Qaida. Au Sahel, après avoir été éparpillés au Nord Mali suite à l’opération Serval, les troupes d’Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) et consorts se sont réfugiées pour partie dans le Nord de la Libye. A partir de là, certains djihadistes ont infiltré la Tunisie et vraisemblablement le Maroc. Il convient de ne pas oublier les terres et mouvements excentrés : l’Emirat du Caucase russe dont on devrait reparler prochainement à l’occasion des Jeux Olympiques d’Hiver de Sotchi, le Nigeria avec Boko Haram et Ansaru et l’Extrême-Orient où le groupe Abou Sayyaf est toujours présents.

Conclusion

Malgré les affrontements qui existent ici et là entre des groupes de l’insurrection syrienne, il n’en reste pas moins qu’ils se mettent tout de même d’accord quand il s’agit d’affronter les forces gouvernementales – qui tentent de profiter des désunions actuelles de l’opposition armée pour regagner du terrain –, les forces kurdes du Nord-Est du pays emmenées par le YPG (les unités populaires de protection) ou massacrer des alaouites ou des chiites en Irak. Beaucoup d’opposants au régime d’el-Assad tiennent à présenter l’EIIL comme considérablement affaibli. C’est oublier un peu vite que pour lui, la terre de djihad syro-irakienne ne fait qu’une et que, dans ce dernier pays, la ville de Fallujah ainsi qu’une grande partie de Ramadi sont tombées dans leurs mains. L’armée irakienne semble bien incapable d’en reprendre le contrôle. Les Américains se font tirer l’oreille pour aider Bagdad à reconquérir le terrain perdu. Il faut reconnaître que si l’attention internationale est attirée par la guerre civile syrienne car les négociations Genève II ont débuté le 22 janvier, celle qui se déroule en Irak et qui fait des centaines de morts par mois n’intéresse plus grand monde. Et pourtant, c’est le même combat qui est à replacer dans le cadre de l’affrontement des mondes sunnites et chiites. Est-il utile de rappeler que ces guerres par procuration menées par Riyad, Doha et Téhéran tuent presque exclusivement des musulmans ?

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