Sommes-nous devenus trop propres ? | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
Sommes-nous devenus trop propres ?
©Reuters

Un comble...

Sommes-nous devenus trop propres ?

Gels pour les mains, produits ménagers agressifs, campagnes d'information intenses : notre société est devenue obsédée par la chasse aux microbes. Mais cette frénésie du propre peut à terme se retourner contre nous et devenir nocive pour nos organismes.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

Voir la bio »

Atlantico : De la généralisation des gels hydroalcooliques à celle des produits ménagers tueurs de bactéries, peut-on aujourd’hui parler d’une obsession de la désinfection ?      

Stéphane Gayet : Les microorganismes (organismes microscopiques : prions, virus, bactéries, microchampignons et microparasites) font peur parce qu’ils sont invisibles et que c’est parmi eux que l’on trouve les agents infectieux responsables des maladies infectieuses (rhume, angine, grippe, rougeole, rubéole, oreillons, pneumonie, tuberculose, lèpre, peste, méningite, gastro-entérite, choléra, fièvre typhoïde, septicémie, hépatite, sida, paludisme, fièvre jaune, fièvre Ebola, dengue, chikungunya…). Les produits désinfectants hydroalcooliques ou PHA, comprenant les solutions (SHA) et les gels (GHA) ont considérablement fait progresser l’hygiène hospitalière, depuis les années 1990 et l’hygiène dite communautaire (en dehors du milieu hospitalier), surtout depuis les années 2010. Il est vrai que ces produits désinfectants sont faciles à utiliser et efficaces. On nous a annoncé la possible arrivée en France d’épidémies virales sévères (grippe A pandémique, pneumonie due au virus du syndrome respiratoire aigu sévère ou SRAS, fièvre à virus Ebola, etc.) et d’intenses campagnes d’information ont insisté auprès des Français sur la nécessité de se désinfecter souvent les mains par friction hydroalcoolique. Ces PHA ont donc fait leur apparition au sein des habitations, dans les véhicules, sur les lieux de travail et on les trouve en vente dans de nombreux magasins en plus des pharmacies. Parallèlement, est apparue sur le marché toute une déclinaison de produits désinfectants destinés au grand public (solutions moussantes pour les mains ou pour le corps, lotions de rasage et d’après-rasage, shampooings, dentifrices, produits à vaisselle, nettoyants pour le sol et les surfaces... ; l’action antimicrobienne est en général mentionnée très en évidence sur l’étiquette, pour attirer les chalands). On peut en effet parler du développement d’une crainte presque maladive de la contamination microbienne et, dès lors, d’une sorte d’obsession pour la désinfection, non seulement des mains, mais des poignées de porte et de tout un ensemble d’objets à mains. De la même façon, bon nombre de femmes ont à cœur de désinfecter largement et fréquemment le sol et les surfaces surélevées de leur domicile.

Notre peau est-elle à cet égard particulièrement malmenée ? (lavants de plus en plus détergents) ?        

Cette frénésie de désinfection est une réponse comportementale à une certaine forme de hantise de la contamination microbienne. C’est une attitude instinctive de défense, mais elle n’est pas efficace ; pire, elle est souvent néfaste et de surcroît contreproductive. Penser que l’on peut se protéger des microorganismes (« microbes » en langage courant) en utilisant très largement des produits à action désinfectante relève du simplisme. Ce n’est pas efficace, car tous ces désinfectants sont, d’une part non sélectifs, d’autre part, appliqués sans discernement ni stratégie. C’est un peu comme si l’on voulait éliminer les pissenlits d’une pelouse en y répandant un désherbant non sélectif : le gazon va être détruit avec une partie des pissenlits, puis ces derniers vont repousser. Les microorganismes pathogènes – ou plutôt potentiellement pathogènes – ne sont qu’une infime partie des microorganismes : l’immense majorité d’entre eux sont sans danger pour le corps humain et certains sont même bénéfiques. On appelle bactéries saprophytes celles qui vivent dans le sol, l’eau et sur les plantes en se nourrissant de débris végétaux (bactéries de l’humus). Ces bactéries se retrouvent sur nos semelles de chaussures et dans nos habitations : elles ne sont pas menaçantes. Il en est de même de notre peau et de nos muqueuses : elles sont habitées, colonisées de façon physiologique (« normale ») par de nombreuses bactéries inoffensives et de surcroît souvent bénéfiques, car protectrices (flore dite « barrière » qui nous protège des bactéries pathogènes). Beaucoup de savons pour la peau et le cuir chevelu sont agressifs (pH alcalin, effet desséchant, irritant et sensibilisant…) ; si de plus, ils ont un désinfectant incorporé dans leur formulation, on ajoute un double effet délétère : ils éliminent une bonne partie de notre flore bénéfique et contribuent à l’agression épithéliale. Ainsi, pour un usage quotidien sur la peau, le cuir chevelu ou une muqueuse, il est nettement préférable d’utiliser une solution moussante sans désinfectant ni parfum ni colorant et à pH neutre ou très légèrement acide.

Certaines catégories de bactéries et de micro-organismes sont considérées par les médecins comme bénéfiques pour notre santé, notre éducation immunitaire. Lesquels et pour quelles raisons ?     

Nous venons parler de nos flores « barrière », présentes sur notre peau et nos muqueuses (on appelle « flore » une population bactérienne ou fongique, c’est-à-dire de microchampignons). Ces flores barrière, très largement majoritaires, physiologiques (« normales »), nous sont donc bénéfiques. Dans notre intestin, ce phénomène est décuplé : d’une part, les bactéries intestinales sont tellement nombreuses qu’elles sont en fin de compte plus nombreuses que l’ensemble des quelque 70.000 milliards de cellules de notre corps ; d’autre part, la grande majorité d’entre elles nous sont d’une grande utilité en intervenant, outre l’effet barrière, dans la transformation de certains aliments, la synthèse de certaines vitamines, la neutralisation de certaines toxines, le fonctionnement du système immunitaire et certaines régulations hormonales. En d’autres termes, ces bactéries intestinales font partie intégrante de notre corps. Leur nombre, leurs variétés et leur « état de santé » sont très importants pour notre équilibre physiologique et notre protection vis-à-vis de tous les dangers qui nous menacent par voie alimentaire. C’est tellement vrai que l’on pratique aujourd’hui des transplantations fécales chez des sujets malades à partir de donneurs sains ; ce sont les bactéries et seulement les bactéries qui sont intéressantes dans ces transplantations. Ce phénomène bactérien bénéfique existe également sur d’autres muqueuses que la muqueuse digestive (bouche, fosses nasales, gorge, trachée-artère, organes génitaux) ainsi que sur la peau. On l’aura compris, il ne faut surtout pas éliminer massivement les bactéries de notre corps : cela est délétère pour notre santé et ne contribue à éviter aucune infection, c’est même le contraire.

Quel effet la suppression de ces « bonnes bactéries » peut avoir sur notre organisme ? Cela peut-il finir par le fragiliser, le rendre plus vulnérable à certaines maladies (auto-immunes ou allergiques par exemple) ? Comment ?

Une volonté acharnée de se désinfecter la peau et les muqueuses génitales, à lutter contre la prolifération bactérienne intestinale, finirait par altérer réellement notre santé. Notre système immunitaire fonctionnerait moins bien, nous serions plus sensibles aux infections cutanées, génitales et digestives. C’est bien entendu surtout au niveau digestif que l’impact d’altérations importantes des flores microbiennes serait conséquent : moins bonne absorption des nutriments, troubles du transit intestinal, carences vitaminiques, perturbations pondérales…        

Les allergies et les maladies dites « auto-immunes » procèdent de dysfonctionnements immunitaires. L’allergie ou hyperergie (réaction intense et inappropriée à un allergène, substance étrangère et nocive arrivant au contact de notre organisme) nécessite d’abord une sensibilisation (premier contact de l’allergène avec nos cellules immunitaires). Cette sensibilisation est permise par les états d’irritation ou inflammatoires de notre peau et de nos muqueuses ; ils sont favorisés, sur la peau et les muqueuses externes, par les agressions provoquées par les produits irritants tels que les savons antiseptiques agressifs. Par ailleurs, nos bactéries protectrices contribuent à éviter les sensibilisations en neutralisant les allergènes. Quant aux maladies auto-immunes, elles relèvent d’un mécanisme schématiquement du même ordre : un antigène (sorte d’allergène) est introduit en grande quantité dans notre corps et suscite une réaction immunitaire qui dépasse son but en agressant certains de nos tissus ayant des parties communes avec cet antigène. Les maladies auto-immunes sont nombreuses et variées : les tissus agressés par nos cellules immunitaires « traîtresses malgré elles » peuvent être des articulations, la peau, des muscles, le système nerveux ou encore des glandes endocrines, c’est-à-dire sécrétant des hormones (thyroïde, pancréas).
Aujourd’hui, on constate une tendance à l’augmentation du nombre de cas d’allergie et de maladie auto-immune : l’une des explications avancées serait l’élimination massive et néfaste de bactéries protectrices, tant sur notre peau, nos muqueuses externes que surtout notre muqueuse digestive, couplée à l’utilisation large de produits irritants, topiques (action locale) ou systémiques (action générale).

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !