Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
©Mladen ANTONOV / AFP

Choix cornélien

Sauver les personnes âgées et affaiblies ou sauver l’économie ? Le terrible dilemme non-avoué que nous pose le Coronavirus

Confronté au Coronavirus, le gouvernement Chinois semble avoir choisi de sacrifier son économie au profit de sa population. Face au même problème, l'Occident semble avoir du mal à faire un choix, à savoir faut-il protéger l'économie ou plutôt la population ?

Yves Michaud

Yves Michaud

Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le monde entier… quand il n’est pas à Ibiza. Depuis trente ans, il passe en effet plusieurs mois par an sur cette île où il a écrit la totalité de ses livres. Il est l'auteur de La violence, PUF, coll. Que sais-je. La 8ème édition mise à jour vient tout juste de sortir.

Voir la bio »

Atlantico.fr : L'Occident semble avoir choisi une sorte d'entre-deux, l'économie n'est pas, pour l'heure, perçue comme prioritaire mais la population ne l'est pas tellement non plus. D'un point de vue philosophique, que devraient faire les États occidentaux confrontés à ce choix cornélien ?

Yves Michaud : Le choix est surtout rendu difficile par la différence de régime politique et...de démographie. 

La Chine, avec son régime autoritaire, peut jusqu’à un certain point contrôler sa population en étant obéie et l’enjeu d’une épidémie dans un pays de 1,4 milliard d’habitants est considérable. J’ajoute que la population chinoise n’a pas encore appris la bougeotte.

En Europe, il est difficile de restreindre les droits fondamentaux, en particulier ceux de se déplacer et de se réunir. Il faudrait que la situation devînt critique pour qu’on décrétât l’état d’urgence et prît des mesures autoritaires de confinement et d’arrêt des activités.

En Europe les autorités sont donc condamnées à gérer « en douceur » la crise, à informer du mieux possible les populations et à les inciter à prendre les choses en main le plus raisonnablement possible. Apparemment d’ailleurs ça marche – au moins à peu près : les gens se déplacent moins, annulent des voyages, sortent moins – ce qui du coup a des conséquences économiques importantes qui, pour être moins spectaculaires qu’en Chine, vont rapidement peser sur l’économie. Comme le virus ne paraît pas extrêmement dangereux, on compte sur l’intelligence des acteurs sociaux et concentre les efforts sur les personnes vulnérables et plus encore sur les capacités de soin. C’est d’ailleurs du côté de ces capacités de soin que le risque est le plus important : la multiplication des cas rendrait difficile le traitement médical adéquat à grande échelle.

Historiquement, quelles réponses avaient été apportées par les sociétés occidentales lorsqu'elles ont été confrontées à des épidémies ou dilemmes similaires ?

Je ne suis ni épidémiologiste ni historien des pestes mais, je sais que, pour autant que les gens du passé y comprenaient quelque chose, ils tentaient d’isoler les populations de l’infection, brûlaient les cadavres, instauraient des quarantaines pour les navires et visiteurs – et faisaient des processions. Foucault a vu ces mesures comme une préfiguration de la surveillance par quadrillage et de la police des populations. Je veux bien, mais l’hygiène ne peut pas ne pas passer par un contrôle des populations. Il faut juste savoir ce qu’on veut. Ou on quadrille on on prie San Gennaro comme à Naples en 1756.

Entre nous soit dit, la diffusion du Sida dans les années 1980 a constitué une « peste » moderne.

Au début les réactions des gens, Foucault compris, n’ont pas été plus intelligentes qu’au Moyen-Âge : on a dit que la maladie était une invention des puritains, une fake news colportée par les médias, ou une maladie bénigne. Et puis on a pris des précautions, fermé les back rooms, abandonné un peu de liberté sexuelle. Au lieu de porter des masques, on a mis des capotes – et l’épidémie a commencé à être contrôlée….

A l'heure actuelle, en prenant en compte les préceptes philosophiques et les leçons de l'histoire, quel pourrait être le "bon" choix ?

Philosophiquement, on peut avoir plusieurs positions.

Si on part d’une conception courante de l’éthique comme admettant trois approches, déontologique, conséquentialiste et orientée vers la vertu et la perfection, il y aura trois grandes réponses possibles.

Les positions déontologiques recommanderont de choisir catégoriquement la protection des personnes en tant qu’elles doivent être inconditionnellement respectées. Ce qu’a fait la Chine. Ce qui pourrait surprendre...

Les positions conséquentialistes utilitaristes commanderont de peser les conséquences des diverses actions envisageables dans la perspective de la recherche du plus grand bien pour le plus grand nombre. Rude tâche car l’arrêt de l’économie peut avoir des conséquences à moyen et long termes redoutables ou une forte mortalité rendre la vie des survivants meilleure.

L’éthique perfectionniste non-humaniste à la recherche du bien en soi indépendamment des humains recommandera sans hésiter la non-action contre le coronavirus car une diminution significative de la population sera excellente pour la planète, les ours polaires et les petits oiseaux. Je suis étonné que le perfectionnisme écologiste non-humaniste ne se soit pas encore fait entendre.

L’éthique des vertus recommandera, elle, de surtout ne rien faire afin que les hommes montrent leur grandeur d’âme face à l’adversité et leur solidarité entre être finis.

Comme on voit les philosophes sont assez drôles par temps d’épidémie et de catastrophe et méritent vraiment d’être écoutés.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !