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Sauvé ou... perdu sans Bannon ? Voilà ce qui attend Donald Trump une fois son éminence grise et âme damnée mise sur la touche
©Reuters

Cabinet ou placard ?

Sauvé ou... perdu sans Bannon ? Voilà ce qui attend Donald Trump une fois son éminence grise et âme damnée mise sur la touche

La déchéance de Steve Bannon a été perçue et souvent saluée. Pourtant, si l'outrancier directeur de Breitbart News avait quelques raisons d'effrayer l'opinion, il avait l'avantage d'avoir une ligne idéologique construite et cohérente. A l'opposée de l'impulsivité de son président.

Yannick Mireur

Yannick Mireur

Yannick Mireur est l’auteur de deux essais sur la société et la politique américaines (Après Bush: Pourquoi l'Amérique ne changera pas, 2008, préface de Hubert Védrine, Le monde d’Obama, 2011). Il fut le fondateur et rédacteur en chef de Politique Américaine, revue française de référence sur les Etats-Unis, et intervient régulièrement dans les médias sur les questions américaines. Son dernier ouvrage, Hausser le ton !, porte sur le débat public français (2014).

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Atlantico : Steve Bannon, l'homme qui a fait gagner Trump en prenant la tête de sa campagne en avril 2017 (après la déchéance de Paul Manafort), semble s'éloigner de plus en plus du Bureau ovale où il était jusque-là une voix influente. Les frappes en Syrie sont venues confirmer cette impression. Mais sans Steve Bannon, Donald Trump peut-il encore faire du trumpisme ? N'abandonne-t-il pas la ligne qui le caractérisait et pour laquelle il avait été élu ?

Yannick Mireur : On observe un ajustement des nominations depuis les affaires avec la Corée du Nord – très peu commentées chez nous – et avec le voyage en Asie du Général Mattis pour rassurer les alliés coréens et japonais. Cette reprise en main réaliste par l'administration Trump a inauguré un mouvement qui continue et qui trouve avec l'exclusion de M. Bannon d'un poste qu'il n'aurait jamais dû occuper d'ailleurs – le conseil de Sécurité nationale – une confirmation. La question institutionnelle qui se posait jusque-là était de savoir comment allait s'articuler les relations entre un gouvernement plutôt qualifié et une Maison Blanche tiraillée par des influences contradictoires et la présence de personnages dont le profil ne justifie pas leur nomination. Sauf Steve Bannon. 
Sa mise à l'écart est un retour à la normale qui ne signifie pas que sa vision des choses sera dès lors absente. Il ne faut pas tirer de conclusion hâtive. Le lien intellectuel est profond et ancien, et Bannon a dirigé sa campagne et largement contribué à sa victoire. Il y a donc une convergence des esprits qui a créé cette alchimie entre les deux personnages et a mené au succès tout à fait inattendu qu'on a pu observer. Cela ne veut pas dire que Trump abandonne ses convictions intimes forgées dans sa relation avec Bannon. Peut-être se rend-il compte de l'incongruité de la nomination d'un conseiller spécial du type de M. Bannon dans les cénacles très restreint de la sécurité nationale qui a toujours exclu les conseillers spéciaux, même ceux très proches des prédécesseurs de Donald Trump. Il s'agit donc certainement plus d'une mesure technique que d'un revirement politique complet. Et ce même si sur les sujets stratégiques, on le constate, il y a un retour à la "raison" de l'administration sur les questions otaniennes, sur les questions de l'Asie Pacifique. La question se pose en revanche se pose avec la frappe en Syrie, qui ne semble pas avoir été accompagnée d'un plan stratégique, pas plus que la rencontre en Floride avec Xi Jinping. La question demeure de savoir ce que réserve l'imprévisibilité de Donald Trump, ses revirements et voltefaces étant préoccupants. Et comment pourra se construire une stratégie américaine cohérente – et comment elle pourrait se marier avec ce qui est, de mon point de vue une des vertus de l'accident politique Trump à savoir la volonté de rétablir un leadership américain qui n'exige pas systématiquement un usage de la force. 
 

Auprès du Président Donald Trump, Steve Bannon était-il un cadre idéologique nécessaire et logique (auprès d'une personne trop impulsive) ou un dangereux extrémiste qu'il fallait coûte que coûte écarter du pouvoir ?

L'avenir nous dira s'il a été vraiment écarté du pouvoir. Trump est simplement revenu sur sa décision de lui donner carte blanche pour assister à toutes les réunions de la Sécurité nationale, le remplaçant par McMaster. McMaster et Bannon auraient pu s'entendre d'ailleurs, mais en général les conseillers spéciaux n'ont pas accès à cette sphère-là où le pilotage politique général est moins important car plus technique et où le niveau de confidentialité est très élevé. Il y a toujours de l'étanchéité entre la fonciton politique d'un président et les questions qui sont au cœur de l'état à savoir la sécurité nationale. Il n'y a pas de contradiction : c'est un mode de gouvernance. Il a été altéré par la décision initiale de Trump et il revient dessus : mais cela ne veut rien dire sur une éventuelle perte d'influence de Bannon.

L'intervention en Syrie semble montrer l'inverse pourtant…

Oui. Les ressorts de ces décisions restent cependant encore sujets à débat, parce qu'il y a du positif et du négatif dans cette action militaire. Du positif parce qu'il y a réaffirmation du rôle de "gendarme" des Etats-Unis, qu'avait radicalement refusé Obama. Il confirme que la violation des grands principes des états de droit ne va pas sans conséquence. Les Etats-Unis s'investissent à nouveau de cette mission et se donne le droit de sanctionner, comme elle l'a fait en Syrie – mais il faut avoir la confirmation des méfaits du gouvernement Assad pour pouvoir véritablement juger de la pertinence de ces frappes. 

Le côté négatif est qu'on ne peut confondre morale et politique, y compris sur le plan international. La priorité que tout le monde reconnait, et qui est bien claire, ce n'esst pas le régime syrien mais le djihad. Le risque, c'est qu'un effondrement du régime du syrien donnerait au djihad un terrain de jeu supplémentaire, dans l'environnement proche d'autres pays en proie à des déstabilisations possibles comme le Liban, la Palestine et Israël –et ce aux portes de l'Europe. Dans ce cas-là c'est une décision qui est fortement négative car elle est une démonstration de force pour rien, ne rentrant dans aucun cadre d'action planifié. Et même contre-productive si l'on considère que la cible est le djihad, car on lui rend service en affaiblissant son premier opposant militaire et son premier ennemi en Syrie qu'est le régime en place. 

Quel rôle peut avoir Bannon pour contrebalancer cette spontanéité "dangereuse" de Donald Trump ?

Je pense que Steve Bannon reste un inspirateur bienvenu du discours présidentiel dans la mesure où Trump doit apprendre à concilier la liberté complète de ton et de proposition qu'il a en tant qu'ancien candidat surgit de nulle part et arrivé à la Maison Blanche et un rôle de président responsable qui a entre les mains un appareil d'Etat. Il y a une synthèse à opérer entre son agressivité, son désir de changer les choses qui ne vont pas aux Etats-Unis (qui ressemblent aux choses qui ne vont pas en Europe) et qui sont légitimes, car elles correspondent aux anxiétés largement partagées dans la population depuis une vingtaine d'années maintenant. Il y a une fascination traditionnelle de la haute hiérarchie militaire qui a accueilli une bonne part des responsabilités stratégiques pour l'équipe Trump (Défense, Maison Blanche et Sécurité intérieure). On aboutira à d'autres révisions de ce type avec par exemple la réconciliation prochaine du Président et de son appareil de renseignement et de sécurité, à mesure que l'on s'avancera. La défiance en revanche que Bannon ( qui a eu une expérience militaire dans sa vie) a pu nourrir vis-à-vis de l'establishment militaire ou de l'appareil de sécurité continuera en revanche à s'exercer en tant que regarde critique tant que Donald Trump le jugera utile. 

Les autres personnalités - McMaster, James Mattis, Rex Tillerson, Jared Kushner - qui briguent la place de Steve Bannon ont-ils les épaules suffisamment large (et la tête suffisamment bien faite) pour le remplacer ? 

Ils ont tous des profils différents. Celui qui serait le mieux placé serait sans doute le général Mattis étant donnée son expérience  et du fait de sa culture militaire stratégique mais aussi livresque conséquente. Ce qui caractérise Bannon est un long apprentissage des questions de fond comme autodidacte et un intérêt pour comprendre les ressorts de la chose publique qui échappe aux uns (Kushner) et qui sont circonscrits pour ce qui est du général Mattis. C'est peut-être pourquoi il faut être prudent des conclusions à tirer des agissements récents, puisque le fait que Bannon ne fasse plus partie des réunions de sécurité nationale (et qui n'ont pour ses fonctions que peu d'intérêt). S'il est le coordinateur et l'architecte de la politique dans son spectre le plus large du président, faisant notamment l'interface entre les questions intérieures et internationales pour façonner, sur les questions économiques ou diplomatiques de la pédagogie pour façonner un discours à destination des Américains ou des étrangers, il n'a pas nécessairement besoin de ce poste dans le cercle fermé des responsables de la sécurité. Et ce d'autant plus qu'elles peuvent devenir très technique à partir d'un certain point. Cela a ces fonctions premières. Peut-être que dans un troisième temps, Trump se rendra compte qu'au fond un esprit certes excessif mais libre penseur du profil très particulier lui est très utile parce qu'il ne trouve pas d'équivalent dans l'entourage dans lequel il a placé sa confiance. A moins d'une incompatibilité d'humeur entre les deux personnages, on peut imaginer une vraie collaboration pendant 4 ans. 

Ce qui est présenté et vécu comme une sanction n'est en réalité peut-être qu'un ajustement. Je m'avance un peu ici, car le vertige du pouvoir semble toucher tout le monde, et les signes d'influences extérieurs sont toujours appréciés. On ne sait pas s'il y a vraiment écartement et ce poste état en dehors de son périmètre d'action et de réflexion, dans lequel il n'aurait tout simplement pas dû être. 

Son utilité à Trump pourrait fort bien être vérifiée dans la durée. Au-delà de la personnalité de Bannon, c'est imprévisibilité abyssale de Trump, cette fébrilité qui pose problème. Avec des personnes comme McMaster ou Jared Kushner qui n'ont pas des profils adaptés et les pousse à s'en remettent systématiquement aux gens dont c'est le métier. Le profil de Bannon permet un véritable regard critique en toutes circonstances. On interprète donc l'éloignement de Bannon comme une normalisation, même si je serai prudent sur ce sujet, parce qu'il a encore des raisons de rester. Le  seul qui ait une approche stratégique discutable mais fondée, c'est Bannon. Et pas sa fille !

 

 

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