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Qui sera le mieux placé pour tirer son épingle du jeu si tout le monde mise sur l’identitaire ?
©Reuters

Identité identité identité

Qui sera le mieux placé pour tirer son épingle du jeu si tout le monde mise sur l’identitaire ?

Alors que le débat sur la déchéance de nationalité anime tout le monde politique français, la gauche semble refaire de l’identitaire un sujet important. Si le thème de l’identité nationale est aujourd’hui porté par des personnalités de toute la sphère politique, comment faire alors la différence et se distinguer aux yeux des Français ?

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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ATLANTICO : Plusieurs personnalités de gauche semblent se convertir depuis peu à la question identitaire. Jean-Vincent Placé (EELV) souhaite étendre la déchéance de nationalité à tous les Français, et pas seulement aux binationaux. Idem pour Bruno Le Roux et Jean-Christophe Cambadélis, qui était pourtant contre au début et qui a fait volte-face dernièrement. Ségolène Royal soutient aussi la mesure proposée par François Hollande. Selon vous, ces nouveaux positionnements politiques sont-ils sincères, ou seulement animés par des calculs politiciens ?

Jean PETAUX : Il est toujours très compliqué de répondre sur la sincérité des acteurs politiques. De François Mitterrand par exemple, dont on évoque beaucoup la mémoire en ce moment, on a eu coutume de dire (même certains de ses plus proches peu suspects de malveillance à son endroit) qu’il exprimait des "vérités successives et différentes les unes des autres"… Autrement dit, la sincérité est un peu au politique ce que la tunique de Nessus est à Hercule : une fois qu’ils l’évoquent ils ne peuvent plus s’en débarrasser et pourtant elle les brûle et les consume. D’où le fait qu’ils vont prétendre être toujours sincères quand ils prononcent une parole….  Même si ces propos divergent où sont parfaitement contradictoires avec leurs précédentes prises de position. Sur la question de la déchéance de nationalité "pour tous" ou "pour les binationaux" il est clair que tous, toutes options confondues, sont dans la posture intégrale. S’il est une chose évidente et sur laquelle tout le monde s’accorde, c’est que la déchéance de nationalité est une menace à l’égard des terroristes qui est totalement ridicule. Tous s’accordent à considérer que c’est une mesure symbolique. Si un seul terroriste potentiel quitte les rangs d’Al Qaida ou de Daesh au motif qu’il aura réalisé subitement qu’il risque de perdre sa nationalité française s’il passe à l’acte, il faut impérativement protéger cet individu au titre des ERII ("espèces rares d’idiots intégraux"). Sans compter que les organisations terroristes qui verront sortir de leur rang un tel spécimen seront trop heureuses de s’en débarrasser… Les auteurs d’actes terroristes qui sont destinés à se faire exploser tels des kamikazes en perpétrant leurs actes détestent leur nation d’origine et le système politique à laquelle cette nation se réfère. Si vous détestez quelque chose au point de vouloir impérativement détruire cette chose et tous ceux qui la représentent ou la défendent, pourquoi iriez-vous vous plaindre si on vous déniait votre droit de se réclamer de cette chose que vous détestez ? Pourquoi protester si on vous exclut d’une communauté que vous voulez vous-même détruire ? Tout au contraire, déchoir de sa nationalité un individu reconnu coupable d’avoir commis des actes terroristes équivaut à lui donner raison sur le bien-fondé de sa démarche.

Et pourtant, tout le monde s’accorde à reconnaître l’importance symbolique de la mesure ? Symbolique à l’égard de qui ? Pas du tout à destination des terroristes eux-mêmes, mais à l’égard de tous les autres partis politiques et surtout des électeurs. Autrement dit, ce qui prévaut ici c’est surtout de ne pas apparaître laxiste. D’être épargné par la critique du "on ne fait rien pour nous protéger". Il faut donc faire n’importe quoi pourvu qu’on semble être un "dur" !

Si tout le paysage politique, de la gauche à la droite, s'approprie la question de l'identité nationale, comment parvenir à faire la différence ?

Ce processus de dé-différenciation auquel vous faites allusion est clairement destiné à faire en sorte qu’aucune formation politique ne s’approprie le fond de commerce de "l’identité nationale". Les termes jusqu’alors considérés comme désuets par une gauche qui se voulait "moderne", "mondialiste" voire "alter-mondialiste" pour une partie d’entre elle (auto-proclamée la "plus pure"...), tels que "nation", "patrie", "patriotisme", "sursaut national", etc. sont désormais dans la bouche de tous les acteurs politiques, droite et gauche confondus. La gauche redécouvre que la "patrie est en danger" comme elle le fut en 1792 (Valmy), comme elle le fut en août 1914 ou encore en juin 1940. L'n des grands slogans de la Résistance était "Honneur et Patrie". Ce fut l'une des émissions de la France Libre parmi les plus suivies et écoutées pendant quatre ans sur les ondes de la BBC qui durait cinq minutes et précédait la célèbre "Les Français parlent aux Français". Ce fut aussi le nom d’un des tous premiers mouvements de Résistance créé en septembre 1940 par Victor Chatenay à Angers. C’est aussi la devise de la Légion d’Honneur créée par Napoléon Ier en 1802. Le mot "patrie" n’était donc pas que l’apanage de l’extrême-droite soutenant Pétain et sa Révolution nationale qui avait changé la devise de la France en "Travail, Famille, Patrie". Le mot "patrie" était, en 1943, défendu par deux camps parfaitement opposés et en lutte frontale : les Gaullistes et les Communistes d’un côté et les Pétainistes de l’autre. Comment peut-on faire alors la différence entre les factions politiques si elles tiennent le même discours ou si elles se réfèrent aux mêmes items ? Peut-être tout simplement en reconstruisant les trajectoires politiques des uns et des autres. Ce qui importerait serait certes ce qui est dit mais, tout autant, d’où vient celui qui dit, où se situe-t-il ? Qu’a-t-il fait jusqu’alors ? Cela n’est en rien une "garantie" de transparence ou de "bonne fin". On a vu ainsi des personnalités politiques opérer des virages spectaculaires, passant de l’extrême-gauche à l’extrême-droite (c’est généralement plutôt dans ce sens-là que s’opère le mouvement et rarement, pour ne pas dire jamais, dans l’autre sens). Mais faire en sorte d’opérer la "généalogie d’un propos" ou de vérifier la "genèse de son auteur" permet forcément de moins se faire manipuler…

Quelle personnalité, quel parti politique pourrait tirer son épingle du jeu dans ce contexte ?

Il y a deux hypothèses possibles. La première c’est celle qui verra préférée des Français la formation politique et/ou la personnalité qui l’incarnera qui sera la plus "authentique" dans son discours politique, quel que soit ce discours. Ils préfèreront toujours "l’original à la photocopie". Dans ce cas-là, une femme politique (ou un homme) qui tiendra des propos parfaitement clivés, brutaux voire caricaturaux, sera créditée d’une certaine pureté ou, à tout le moins d’une certaine primauté dans le discours tenu. Même si celui-ci est totalement absurde et insensé. C’est le propre du démagogue. "Demos" : le peuple ; "agogein" : conduire. "Celui qui conduit le peuple dans le sens où celui-ci veut aller"… Autrement dit "qui le caresse dans le sens du poil", qui lui "chante la chanson débile qu’il a envie d’entendre à ce moment-là"... La seconde hypothèse c’est celle de la victoire de la raison, de la mesure, de la tempérance. Elle peut être celle qui va l’emporter si elle trouve une figure là encore qui va l’incarner avec suffisamment de conviction, suffisamment de crédibilité. L’électorat n’est pas un corps unanime qui fonctionne avec une conscience claire de la réalité. Sa pluralité, sa diversité, son "inhumanité" le rendent ultra-sensible à des signaux faibles ou forts qui traduisent une réalité représentée et reconstruite. Et la politique est souvent une succession de représentations de représentations. C’est la raison pour laquelle rien n’est écrit en politique. Puisque beaucoup de "verdicts" des urnes dépendent de la crédibilité ou de l’incrédulité qu’inspirent nombre de représentations. Le pire n’est pas forcément sûr en l’espèce. Il est juste, actuellement, possible. C’est déjà beaucoup en comparaison avec la situation connue il y a trois ans seulement.

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