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Les toilettes sont un sujet tabou dans le monde de l’entreprise.
Les toilettes sont un sujet tabou dans le monde de l’entreprise.
©Reuters

Tirez la chasse !

Pourquoi les toilettes sont un sujet tabou dans le monde de l’entreprise alors qu’en réalité il faut vraiment s’en préoccuper

Le bruit et l'odeur. Sans oublier le manque d'intimité. Au bureau, les toilettes restent un sujet de gêne, vis-à-vis du patron et des collègues. Cet endroit occupe pourtant un rôle central dans la vie des employés et fait partie des grands oubliés des politiques managériales.

Denis Monneuse

Denis Monneuse

Denis Monneuse est sociologue, directeur du cabinet Poil à gratter et chercheur à l’UQAM (l’Université du Québec à Montréal). 

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Atlantico : L'usage des toilettes sur le lieu de travail est-il le dernier sujet de gêne dans le monde professionnel, d'autant plus gênant qu'il s'agit d'un sujet dont on ne parle pas, ou peu ?

Denis Monneuse : Effectivement, les toilettes au travail représentent une sorte de tabou. Il s’agit d’un lieu indispensable, où tout le monde va plusieurs fois par jour, mais on n’en parle pas. Ou alors de manière très discrète. Dans les entretiens que je mène dans les entreprises sur la qualité de vie au travail, certains salariés s’en plaignent car ils sont souvent bouchés par exemple. Mais généralement dans des entretiens en tête à tête et avec un peu de honte de mettre un sujet aussi prosaïque sur la table. Or la qualité des toilettes est un vrai facteur de qualité de vie au travail. Il n’y a rien de pire que de devoir se retenir ou d’hésiter à deux fois avant d’y aller parce qu’ils sont sales, malodorants, etc. Cela donne l’impression que l’entreprise ne se préoccupe pas des conditions de travail. Les salariés se sentent alors en manque de reconnaissance.

Comment expliquer que le problème des toilettes soit si peu pris en compte par les entreprises ? Y a-t-il (toujours) une forme de gêne ?

La gêne à l’égard des toilettes existe dans l’ensemble de la société car il s’agit d’un lieu tout sauf romantique. Dans Belle du Seigneur, le roman d’Albert Cohen, Ariane et Solal, malgré leur amour, décident de vivre chacun dans leur appartement. Pourquoi ? Parce que Ariane estime qu’entendre l’homme qu’elle aime tirer la chasse d’eau constituerait un véritable tue-l'amour. Plus globalement, il y a un mélange de pudeur et de honte à dire que l’on va aux toilettes. Certaines personnes préfèrent dire "je reviens dans 2 minutes" ou "je vais me laver les mains", etc. La gêne est encore plus forte sur le lieu de travail où l’on se doit d’être sérieux. S’abaisser à parler d’un lieu si prosaïque fait mauvais genre. Autant on peut organiser un groupe de travail pour réfléchir à la décoration des bureaux ou à l’élaboration d’une charte de l’open space, autant on imagine mal se réunir entre collègues pour penser à l’aménagement des toilettes et établir une charte de l’utilisation de ceux-ci. Alors que ce serait pas totalement inutile parfois de rappeler les règles de savoir-vivre !

Que prévoit la législation à ce sujet dans le monde du travail ?

Rien d’extraordinaire. Elle n'est pas en attente d’un lieu luxueux mais fonctionnel. Les toilettes hyper sophistiquées, avec de nombreuses options, comme on en trouve couramment au Japon, ne sont pas considérées comme nécessaires. Il faut déjà qu’elles soient suffisamment nombreuses pour éviter d’avoir à faire la queue : c’est toujours gênant d’attendre devant la porte qu’un collègue ait fini ses besoins pour prendre sa place. Ensuite, il faut qu’elles soient propres, bien éclairées, sans mauvaise odeur, spacieuses. Pour la discrétion, les salariés préfèrent des toilettes un peu à l’écart, avec des portes totalement fermés, sans laisser voir par en-dessous grâce aux chaussures par qui ils sont occupés. L’épaisseur des murs compte aussi pour garantir l’insonorisation.

Que faudrait-il faire pour supprimer - ou seulement limiter - les aspects désagréables liés à l'utilisation des toilettes au travail (absence d'intimité, bruits désagrables,...) ?

Il faudrait que la direction ose briser ce tabou. Comment le faire ? Quand on discute de l’aménagement de nouveaux bureaux par exemple. L’entreprise s’intéresse généralement à tout sauf à l’aménagement des toilettes. Plutôt que de faire une réunion spécifique à ce sujet (ce qui ferait sourire et engendrerait des moqueries du style : il n’y a rien de plus important que de traiter ce sujet ?), en parler tout simplement entre l’aménagement d’une salle de réunion et d’une salle de pause semblerait assez légitime et naturel. En l’absence de discussion sur l’aménagement des bureaux, des questions sur la qualité des toilettes peuvent être posées lors d’un baromètre sur la qualité de vie au travail. Aborder pour la première fois le sujet par écrit passe mieux que par oral, cela permet de briser le tabou et de délier les langues. Les entreprises seraient alors sans doute surprises du nombre de commentaires sérieux (en sus des plaisanteries de rigueur) qu’elles recevront à ce sujet. Elles verront qu’elles ont tort de sous-estimer l’importance des toilettes !

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