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Le congrès du Parti socialiste se tiendra en juin à Poitiers.
Le congrès du Parti socialiste se tiendra en juin à Poitiers.
©Reuters

Le calme avant la tempête

Pourquoi le congrès du PS n’apportera rien à la gauche mais pourrait bien permettre à Hollande de gagner en 2017

Alors que toutes les motions pour le congrès du Parti socialiste prévu début juin doivent désormais avoir été déposées, le sommet de Poitiers annonce un consensus de façade, entre des frondeurs lâchés par Martine Aubry, qui a finalement rejoint la motion majoritaire de Jean-Christophe Cambadélis, et un François Hollande à qui le chemin vers l'élection présidentielle de 2017 semble grand ouvert. Libéré des luttes intestines, le Président peut désormais se reposer sur un contexte économique de plus en plus favorable et une opposition plus que jamais divisée.

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy est rédacteur en chef Politique et Économie chez Paris Match. Spécialiste de la droite, il est notamment le co-auteur du livre Le Coup monté, avec Carole Barjon.

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Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité à diriger des recherches en science politique, spécialiste de la vie politique française. Il s’est aussi spécialisé dans l’analyse localisée de la politique. Il dirige une collection aux éditions « Le Bord de l’Eau » intitulée : « Territoires du politique ». Prochain livre à paraître : « Entretiens avec Jacques Valade » (octobre 2021). Officier des Palmes académiques, il est, par ailleurs, membre associé de l’Académie nationale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Bordeaux.  

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  • A l'approche du congrès de Poitiers, la volonté de faire corps face à l’adversité l’emportera sur les fractures au sein du Parti socialiste.
  • Les frondeurs, affaiblis par la décision de Martine Aubry de rejoindre la motion majoritaire, ne pourront vraisemblement pas s'imposer.
  • Un repos forcé des velleités intestines qui laisse à François Hollande le champ libre vers l'élection présidentielle de 2017.
  • Porté par les divisions de la droite, le Président peut attendre tranquillement le scrutin qui le mènera peut-être à sa réélection.
  • Une reconduction qui pourrait être facilitée par un contexte économique favorable impulsé par les dernières mesures de la BCE.

Atlantico : Toutes motions pour le congrès du Parti socialiste début juin doivent désormais avoir été déposées. On sait d'ores et déjà que Martine Aubry rallie le premier secrétaire du parti Jean-Christophe Cambadélis et les velléités des frondeurs semblent petit à petit s'estomper. Ce congrès sera-t-il le lieu d'une véritable réflexion sur la gauche, d'une clarification idéologique comme pouvait le laisser penser les tensions de ces derniers mois au sein de la majorité ou sera-t-il comme le craint Christian Paul "un congrès de simulacre" ?

Jean Petaux : Les Socialistes ont un certain génie pour rejouer, depuis des années, les grands classiques du répertoire théâtral. Ils sont capables d’interpréter aussi bien En attendant Godot que "Les jeux de l’amour et du hasard"… J’ai déjà eu l’occasion d’écrire dans des contributions antérieures, ici même, que les jeux de rôles des différents petits chefs socialistes sont essentiellement des postures et qu’en aucun cas les uns et les autres ne franchiront une "ligne blanche" (ou "rose"…)  qui risquerait de revenir à commettre l’irrémédiable, pour eux-mêmes et leur Parti. Cela se confirme totalement avec la première étape du congrès de Poitiers : le dépôt des motions. La décision de Martine Aubry, en dépit de son aversion évidente pour l’actuel Premier ministre, de ne pas "se compter" (expression utilisée par les cadres et les militants socialistes et qui dit bien ce qu’elle veut dire au fond dans ce genre d’exercice : une motion sert d’abord à comptabiliser ses troupes et, accessoirement ou secondairement, à défendre des idées…) montre bien comment fonctionne le PS depuis sa fondation au congrès d’Epinay en juin 1971. La décision de se singulariser en déposant un texte au congrès est essentiellement motivée par une ambition ultérieure. Tel ou tel leader décide ou non de sortir du "peloton socialiste" pour tenter une échappée. Il sait qu’il va être minoritaire, mais lui et ses amis considèrent qu’il y a plus à gagner à se singulariser pour exister en propre, qu’à demeurer au chaud (mais invisible) dans une motion de synthèse (une grosse motion). Avec le risque que comporte cette stratégie : celui d’être durement pénalisé, sanctionné, marginalisé excessivement par un vrai fiasco dans l’audience qu’aura eu le texte déposé auprès des "chères et chers camarades".

Martine Aubry, peu intéressée par ces histoires de parti, assez détachée aussi il faut bien le dire des jeux d’appareil, plutôt méprisante aussi à l’égard de toutes et de tous, n’a manifestement pas eu envie de présenter un texte en son nom propre… Souvenons-nous déjà qu’elle a montré une pusillanimité extrême lors des primaires de l’automne 2011. Elle donnait vraiment le sentiment de s’y présenter à reculons… Ayant hérité, sans doute, du même syndrome que celui de son père, selon le mot cruel de François Mitterrand à destination de Jacques Delors : « Il voudrait bien être élu Président de la République, mais il ne veut pas être candidat… ». On voit donc pour juin 2015, au congrès de Poitiers, une Martine Aubry campant tranquillement dans sa tente lilloise en montrant aucune vélléité pour en sortir…

Quant aux frondeurs, j’ai toujours considéré qu’ils étaient dans une pure posture oppositionnelle de podium forain. Ils vont bien évidemment déposer un texte mais en l’absence d’une figure leader comme Martine Aubry qui peut représenter cette sensibilité ? Christian Paul ? La majeure partie des militants socialistes ignorent s’il se prénomme Christian ou Paul… Arnaud Montebourg ? Il a décidé de vendre désormais les meubles d’un célèbre fabricant scandinave… Compte tenu de la complexité de la tâche,  il risque d’être très pris et pour longtemps avant de réussir à assembler sa première étagère… Benoit Hamon ?... Il s’agit sans doute du mieux organisé mais son côté apparatchik opportuniste ne rassemble que ses fidèles ou anciens fidèles susceptibles de lui revenir… Le PS ce n’est pas le MJS qu’il a dirigé longtemps et qu’il contribue toujours à manipuler…

Reste Karine Berger : économiste aussi brillante que méprisante et désagréable à force de considérer tout interlocuteur comme un incapable ou un idiot. Elle a manifesté l’intention de déposer un texte indiquant d’ores et déjà que la motion majoritaire « Cambadélis » serait un assemblage mou de convictions faibles. Et alors ? Est-ce que ce jugement va suffire à lui rallier une masse stratégique d’adhérents ? Bien sûr que non…

Alors oui, en effet, comme le prédit Christian Paul, ce congrès ne va rien clarifier idéologiquement. Il ne sera pas le "Bad Godesberg" du PS français… pas plus que les précédents ne l’ont été. Parce que le Parti Socialiste n’a rien à clarifier du tout. Sa ligne est déjà une "ligne claire" : celle de l’opportunisme. C’est la "ligne" du caméléon qui se fond dans et sur son environnement immédiat. Et Christian Paul le sait parfaitement lui qui a été élu député de la Nièvre en 1997 mais qui fut aussi, au début de sa carrière d’administrateur civil (il est sorti de l’ENA en 1987) un "bébé Mitterrand"… Autrement dit qui a biberonné, à l’aube de son engagement politique, au lait de l’adaptation créative et du contre-pied politique.

Bruno Jeudy : Ce sera un consensus au mieux de façade. Le Parti socialiste va mettre la poussière sous le tapis, au moins jusqu'en 2017. En attendant, ce qui reste des barons socialistes vont bricoler une synthèse pour que François Hollande puisse terminer son mandat. Ce ne sera pas le congrès de la clarification idéologique mais un congrès de simulacre qui marquera au minimum une synthèse rafistolée à la hâte entre la défaite des départementales et probablement celle des régionales.

Comment l'exécutif est-il parvenu à calmer la gauche de la gauche ?

Jean Petaux : Difficile à répondre dans le détail… D’un point de vue général il y a peut-être une prise de conscience par les frondeurs eux-mêmes, par cette aile gauche du PS, qu’une crise majeure provoquée par un affrontement direct causerait des dommages collatéraux aussi importants que des dommages directs. Autrement dit : un conflit entre les fractions opposées au sein du PS aurait toutes les chances de dégénérer et de toucher aussi bien les "assaillis" que les "assaillants". L’autre option est celle tout simplement du "bal des égos". François Hollande n’a pas son pareil, encore aujourd’hui, pour cajoler, séduire, ramener à lui, telle ou telle "brebis égarée" socialiste ou ouvrir grands les bras pour gratifier tel ou tel cadre socialiste plus ou moins prodigue… A ce petit jeu de la cautérisation des plaies gauchisantes, François Mitterrand était un expert… François Hollande semble avoir tout appris de son glorieux prédécesseur en la matière. Mais un autre président, Jacques Chirac, s’y entendait à merveille aussi pour circonvenir tel ou tel adversaire interne potentiel… En le valorisant, en le draguant littéralement avec force tapes dans le dos, Coronas partagées ou escapades décontractées… Qu’on ne nous fasse pas croire que c’est l’adoption de telle ou telle "mesure phare" (la bonne blague…) qu’une fraction d’opposant internes va se raviser et changer d’opinion sur la politique gouvernement conduite… C’est une aimable fable digne de la "littérature de Suzette"… La vérité est bien plus simple : la rétribution en ressources politiques sonnantes et trébuchantes tient lieu de convictions…

Bruno Jeudy : Même si le Président a mis de l'eau dans son vin social-démocrate avec son programme de réformes, au bout de trois ans de bataille avec les frondeurs, c'est quand même sa ligne qui l'emporte cahin-caha au sein du parti.  On voit bien que les frondeurs baissent les armes et seulement certains d'entre eux se retrouveront dans la motion de Christian Paul. Quelque part, ils finissent par accepter la politique de l'offre conduite par le Président qui consiste à aider davantage les entreprises plutôt que de donner la priorité à la redistribution.  Même s'il n'y a pas de clarification, c'est quand même la ligne de François Hollande, de manière brouillonne, qui finit par s'imposer dans ce clair-obscur socialiste avant le congrès de Poitiers. Il a maintenu son cap malgré les défaites, même s'il a cherché quelques accommodements ces dernières semaines, et notamment le plan d'investissement qu'il vient d'annoncer, qui coûtera près de 1,4 milliards d'euros à l'Etat mais qui était le prix à payer pour rallier Martine Aubry à la motion majoritaire et éviter que le congrès de Poitiers ne tourne au procès de la politique économique de François Hollande par les cadres socialistes.

Toutes les grandes réformes économiques clivantes du quinquennat de François Hollande semblent être désormais derrière nous. Faut-il s'attendre à un long fleuve tranquille du côté des socialistes jusqu'à l'élection présidentielle de 2017 ? La gauche a-t-elle d'ailleurs finalement acté qu'elle avait intérêt à mettre de côté ses dissensions ?

Jean Petaux : Pour le "long fleuve tranquille", rien n’est moins sûr… j’ai indiqué plus haut combien les Socialistes aiment la théâtralisation des situations, les longues scènes pleines de portes qui claquent et de débats interminables. Mais il reste que la seule fois où, étant au gouvernement, ils se sont vraiment déchirés, du 15 au 18 mars 1990, ce fut au Congrès de Rennes. Ils l’ont payé très cher trois ans plus tard avec une déroute historique aux Législatives de 1993. Cet épisode est demeuré très présent dans les têtes des cadres dirigeants socialistes qui étaient, pour certains, jeunes et à la manœuvre à ce moment-là qui date de 25 ans désormais. Rappelons qu’entre diverses incongruités et surprises on y vit alors, au dimanche matin du congrès, dans le constat général d’une absence de synthèse, un Jean-Luc Mélenchon (associé à Marie-Noëlle Lienemann) apporté en guise de tribut, les médiocres 8% recueillis par sa motion à un Laurent Fabius alors en conflit frontal contre Lionel Jospin… Mélenchon (grand donneur de leçon de gauche au sein du PS) s’alliait avec le plus "réformiste" des socialistes, pour ne pas dire le plus "droitier"… Ce congrès de Rennes, véritable psychodrame en direct-live, ne sera pas rejoué à Poitiers, c’est certain… Les cadres socialistes ont sans doute compris qu’ils n’ont plus le loisir d’être soumis à leurs pulsions et à leurs prurits militants… Mais il est clair pour autant qu’avec les socialistes tout est possible… Y compris les séances de tir à bout-portant… dans les pieds.

Bruno Jeudy : François Hollande a lui-même annoncé que les deux dernières années de son quinquennat ne seraient pas consacrées à de grandes réformes économiques. Elles sont faites et elles devraient produite des résultats, ce qui n'est pas le cas. Le chômage n'a pas baissé, la croissance reste poussive et les déficits se réduisent de manière très lente. Il estime que cela devrait fini par produire des résultats.

Sur quel contexte François Hollande pourrait-il alors surfer pour s'imposer en 2017 ? Les divisions à droite, un bon bilan économique qui va nécessairement finir par se matérialiser (grâce aux actions de la BCE, pas de la politique gouvernementale) ?

Jean Petaux : Peu importe d’ailleurs "grâce à qui" s’améliore la conjoncture économique… Pas certain d’ailleurs qu’elle avantage François Hollande… ou que cette embellie soit portée à son crédit. Ce qui est certain c’est que François Hollande, tel un chat, est à même de retomber sur ses pieds (ou ses pattes…) quelque soit la hauteur de sa chute. Son sens quasi-instinctif du jeu, sa capacité à voir plus loin que les deux ou trois prochains coups qui vont être joués, lui laissent une fenêtre de réussite bien plus importante que ce peuvent penser les Français dans leur grande majorité. Autrement dit même s’il est trop tôt pour répondre à la question de savoir comment François Hollande va manœuvrer dans un futur proche, la chose dont on peut être sûr est la suivante : il va tout mettre en œuvre ,justement pour desserrer l’étau de son enfermement statégique.

Bruno Jeudy : Ce "compromis" peut être durable. S'agissant de Martine Aubry, qui laissait entendre depuis six mois qu'elle pourrait lancer une fronde de gauche avant de rallier Jean-Christophe Cambadélis, je pense que cela peut tenir jusqu'en 2017. D'abord parce qu'elle va avoir 65 ans et qu'elle préfère désormais se rallier à la motion majoritaire car il lui serait difficile à ce moment de sa carrière de se retrouver à la tête d'une opposition, même si ce sont ses amis qui la portent. De plus, elle n'a pas développé depuis 2012 de projet alternatif, elle s'est contenter de protester contre l'élargissement du travail le dimanche et la carte des régions mais sans développer une politique alternative. Par ailleurs, elle n'a pas de troupes aussi importantes qu'on le dit et elle n'avait pas beaucoup de chances de l'emporter dans un combat frontal. Je pense qu'elle ne briguera pas de poste ministériel et encore moins Matignon. Le Nord vient de passer à droite et elle a perdu sa communauté de communes donc plutôt que de tout perdre elle préfère un accord de fond avec François Hollande. Aujourd'hui, Martine Aubry c'est surtout une nostalgie de la « dream team » des années Jospin. Petit à petit, comme d'autres leaders socialistes, elle tourne la page de la politique active.

Christian Paul, proche de Martine Aubry et l'un des frondeurs les plus actifs, a trouvé un accord pour élargir la fronde presqu'à l'ensemble de l'aile gauche, d'Emmanuel Morel à Pascal Cherki en passant par Benoît Hamon. Elle va continuer à sévir au PS mais sans plutôt dans une proportion de 25 à 30% que de la majorité qu'ils auraient pu espérer si Martine Aubry s'était lancée dans la bataille.

Un nouveau quinquennat conquis ainsi pourrait-il se passer différemment de celui que nous sommes en train de vivre, si finalement le PS n'a eu aucun travail à faire sur lui ?

Jean Petaux : Une bonne fois pour toute sous la Vème République le parti au pouvoir est toujours dans une position difficile. Je ne crois absolument pas que le travail que le PS ferait sur lui (massivement ou au plan local et donc démutliplié) changerait quoi que ce soit à sa manière de vivre et de fonctionner en tant qu’organisation politique et partisane face, par exemple, au gouvernement Valls. Ce n’est pas le parti qui fait ou pas la couleur d’un nouveau quinquennat. Et c’est bien ainsi…

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