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Le dopage en athlétisme est très difficile à détecter.
Le dopage en athlétisme est très difficile à détecter.
©Reuters

Speedy gonzales

Pourquoi il est si difficile de détecter les dopés en athlétisme

Si la lutte contre le dopage semble s'intensifier, les sportifs, eux, se professionnalisent. Le dopage est bien plus présent que nous le croyons au sein des compétitions et les institutions minimisent le phénomène.

Jean-Pierre de Mondenard

Jean-Pierre de Mondenard

Jean-Pierre de Mondenard est un médecin du sport français. 

Il a exercé à l'Institut national des sports de 1974 à 1979 et suivi en tant que médecin la plupart des grandes épreuves cyclistes, notamment le Tour de France à trois reprises de 1973 à 1975 où il était en charge des contrôles anti-dopage.

Il est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages de médecine du sport dont six sur le dopage sportif. Il est l'auteur du livre : Tour de France : tous dopé ? (Editions Hugo doc, 2011) ainsi que de "Dopage dans le football, la loi du silence", éd. Gawsewitch, 2010, "33 vainqueurs du Tour de France face au dopage", éd. Hugo-Sport, 2011, "Histoires extraordinaires des géants de la route", éd. Hugo-Sport, 2012, "Les Grandes Premières du Tour de France", éd. Hugo-Sport, 2013

 

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Atlantico : Début août, Le London Sunday Times et la chaîne allemande ARD publiaient une enquête sur le dopage en athlétisme, qui diffusait l'analyse de tests sanguins de 5 000 athlètes entre 2001 et 2012. Parmi eux 800 présentaient des résultats suspects. Pourtant, la grande majorité des athlètes avec des tests douteux n'ont jamais été sanctionné. Comment expliquer que ces résultats ont été cachés, mais aussi que les analyses n'ont jamais abouties ? Est-ce une volonté de la part des organismes (L'Agence mondiale antidopage, le CIO, la Fédération internationale d’athlétisme …)?

Jean-Pierre de Mondenard  : Dans cette situation, le département antidopage de l'IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) a fait correctement son travail. Mais le souci se situe au niveau des dirigeants et notamment des plus hauts placés. Avoir trop de sportifs dopés  va à l'encontre de la notoriété de leur fédération. Ils cherchent ainsi à minimiser les choses.

En outre, les contrôles effectués par les organismes de l'IAAF sont faits sérieusement. Il n'y a aucun doute à avoir sur le sérieux du travail de la section antidopage de l'IAAF. C'est ensuite et plus haut que les sanctions sont atténuées, voire même supprimées. Ce n'est pas un phénomène récent, déjà Javier Sotomajor, le toujours recordman du monde du saut en hauteur (2,45 m) avait été contrôlé positif à la cocaïne en juillet 1999, sans avoir été sanctionné au tarif en vigueur. N'importe quel autre sportif aurait été suspendu deux ans, lui un an mais comme il a donné beaucoup et qu'il était prestigieux, le président de la fédération internationale s'est justifié en expliquant que c'était un geste pour "Service rendu". En réalité, c’était pour lui permettre de participer aux Jeux de Sydney (15.09-01.10.2000) . le Cubain avait remporté la médaille d’argent. Malheureusement, cela arrive dans tous les sports. Les contrôles peuvent être faits correctement par les autorités responsables de l'antidopage de la fédération, mais c'est au niveau de l'exécutif que les choses changent, et que l'on va s'arranger avec les règlements, les pénalités. La sanction est à la tête du client : plus vous êtes puissant, moins vous êtes condamné. Qui peut se valoriser d'avoir des cas positifs ? La lutte antidopage est basée sur le même principe : il faut montrer qu'il y a une lutte, car c'est bien pour l'opinion, mais en réalité il faut en épingler le moins possible.

En 2013, Il y a déjà une autre enquête sortie également par la chaîne ARD. Déjà le président avait esquivé la question et avait aussitôt cherché qui était le responsable des fuites. Dans cette enquête, il était question, qu'au championnat du monde de 2011 à Daegu (Corée du Sud) 29 à 34 % des 1800 athlètes présents avaient consommé dans l’année des substances dopantes. Les chiffres officiels fournis par les contrôles ne dépassaient pas 1 à 2%... Le problème réside dans le système qui veut que ce soit les instances qui gèrent la répression. Mais personne ne peut être à la fois PDG et délégué syndical. Dans le sport, quelle que soit la fédération, le dopage est minimisé.

Maintenant que nous sommes habitués à des performances hors normes, le sport sans dopage aurait-il autant d'intérêt ?

La triche est consubstantielle à l'homme. Il est donc illusoire de vouloir éradiquer à 100% le dopage. Par ailleurs, dans un monde idéal, si tout le monde carbure sans dopage, la compétition sera toute aussi passionnante car c'est la lutte entre les hommes qui est la plus excitante. Sans le chronomètre, la différence n'est pas visible à l'œil nu, elle sera minime. Dans un premier temps, tout le monde que ce soit dans le stade ou devant son téléviseur, est obnubilé par l’âpreté de la rivalité des athlètes, soit la course proprement dite. Ensuite seulement, vient le facteur chrono, mais il passionne beaucoup moins. Evident, si nous arrêtons le dopage pendant 10 ans les records stagneront. Mais comme tout évolue (la qualité de la piste, l’entraînement, la taille des individus, etc.), ils le seront à nouveau forcément un jour. Qu'il soit à 9,70 ou 9,77 au 100 mètres, personne ne voit la différence : c'est réellement la lutte entre les hommes qui passionne et qui est la plus attractive. De voir Usain Bolt battre Justin Gatlin d’un centième sur le fil, c’est ça le trip !

Certaines substances aujourd'hui ne sont toujours pas détectables aux analyses, pourtant cela fait 50 ans que les spécialistes les traquent. Pourquoi sont-elles si difficiles à détecter ? Le passeport biologique promet-il plus de résultats ?

Le souci est que parfois il est difficile de juger positif quelqu'un qui s'est dopé, car les éléments détectés par le passeport ne sont pas les produits eux-mêmes mais des critères biologiques indirects. Pour qu'une personne soit sanctionnée, il faut réunir trois experts, qu'ils s'accordent sur le type de dopage utilisé par l’athlète pour arriver à ces paramètres anormaux, et le démontrent. Cela demande beaucoup d'éléments pour arriver à entériner un cas qui va entrainer une sanction.

Ce n'est pas aussi facile que lorsqu'on trouve des substances dans les urines ou dans le sang. Le passeport biologique apporte des données supplémentaires par rapport au contrôle lui-même, mais les sportifs – qui plus est lorsqu'ils ont un haut niveau - connaissent bien les substances qui passent à travers les contrôles et qui leur évitent d'être épinglés. Il y a tout un ensemble de substances interdites qui ne sont pas décelées encore aujourd'hui. Ces contrôles ne sont pas aussi performants qu'on voudrait nous faire croire. Il n'en reste pas moins que depuis 2012, 35 Kenyans ont été contrôlé positifs, notamment à l'EPO. Pendant des années, on nous expliquait la suprématie des Kenyans par leur entrainement sur les hauts plateaux. Ainsi, naturellement, ils avaient plus d'EPO et de globules rouges que les européens qui ne sont pas dans ces altitudes, ce qui les rend plus performants. Or depuis plus d’une décennie tous les athlètes de haut niveau de la planète s'entrainent eux aussi en altitude, donc cette composante n’est plus déterminante. Dès lors, nous nous sommes rendu compte grâce aux contrôles que les Kenyans se sont rabattus sur l’EPO pour continuer à bien figurer. Le passeport biologique concoure à rendre difficile la vie des dopées. Cela les contraint à être plus attentifs et rend ainsi le dopage plus compliqué sans les en empêcher pour autant. Mais il a en revanche son effet pervers, dans la mesure où les sportifs se professionnalisent et qu'ils deviennent de plus en plus pointus dans leur protocole de dopage.

Par exemple en 2000, un laboratoire français met au point une technique pour détecter l'EPO. A partir de ce moment-là, par exemple, Lance Armstrong et son médecin italien, vont trouver une méthode pour passer à travers le contrôle tout en continuant à prendre de l’EPO : ils vont injecter des microdoses. L'injection de l'EPO dite de première génération se fait normalement à trois reprises dans une semaine. En période d'épreuves, ils vont maintenir les trois piqûres d'EPO dans la semaine, mais en s'injectant à chaque fois des microdoses, indétectables au contrôle.

Il y a également d'autres méthodes, comme la transfusion sanguine avec son propre sang, qui n'est pas repérable à ce jour.  Ils peuvent se faire une transfusion dans l’environnement immédiat d’une compétition.  Il y a également tous les produits qui ne sont pas dans la liste et qui sont aussi des dopants que vous pouvez utiliser sans risques.

Comment expliquer que les sportifs semblent toujours avoir un train d'avance par rapport à la recherche ? L'organisation de la lutte antidopage est-elle à revoir ?

Elle est entre les mains du monde du sport. Le réel souci est là. Il faut qu'elles deviennent privées, et à partir de là ça changera. C'est impossible que la lutte antidopage soit efficace si on continue sur le même mode de fonctionnement. La lutte antidopage doit être réellement indépendante et que les personnes qui la dirigent soient quant à elles vraiment concernées. Aujourd'hui ce n'est pas le cas. Tous les responsables qui sont à la tête des agences, des fédérations ou des services antidopage ne sont pas neutres. Si nous regardons bien à chaque fois les personnes qui sont nommées, nous nous rendons compte qu’avant d’être nommées elles sont partout, sauf dans la lutte antidopage. Certains la veille de leur nomination ne savent même pas si le mot dopage prend un "p" ou deux "p". Au début, ils arrivent très ambitieux, propres et sans reproche. Très vite, ils finissent par s'arranger entre eux. C'est le système qui fabrique les personnages, et pas l'inverse. Ce ne sont pas les personnes à l'origine qui ne sont pas très réglementaires. C'est le système : lorsque vous êtes président d'une fédération réputée pour son dopage excessif : ce n'est pas bon pour vous. Ils veulent une tolérance zéro, mais ce n'est pas suffisant, il faut une transparence maximale ; ce qui n’est pas le cas on l’a vu avec l’UCI, la Fifa, l’ITF, l’IAAF (*)… C'est la guerre depuis 50 ans. Lorsque nous voyons que plus de 30% des sportifs ont trichés au championnat du monde… cela montre vraiment que la lutte antidopage est encore plus nulle que nulle.

(*) UCI : Union cycliste internationale

    FIFA : Fédération internationale de football

    ITF : Fédération internationale de tennis

    IAAF : Fédération internationale d’athlétisme

 

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