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'Rien ne serait plus concret – et cela seul, à vrai dire, serait concret – que la manifestation effective de la centralité de l’humain."
'Rien ne serait plus concret – et cela seul, à vrai dire, serait concret – que la manifestation effective de la centralité de l’humain."
©Reuters

Bonnes feuilles

Pour redresser le pays, replaçons l'humain au centre du système économique

Tout va mal et, si on continue comme ça, cela ira de plus en plus mal. Mais nous pouvons nous en sortir. Ça dépend de vous. Ça dépend de nous. Jean-François Kahn nous explique comment... Extrait de "Comment s'en sortir" (1/2).

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn

Jean-François Kahn est un journaliste et essayiste.

Il a été le créateur et directeur de l'hebdomadaire Marianne.

Il a apporté son soutien à François Bayrou pour la présidentielle de 2007 et 2012.

Il est l'auteur de La catastrophe du 6 mai 2012.

 

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Cette idée de centralité de l’humain – l’humain dans son acception individuelle que porta le libéralisme et dans son acception collective que porta le socialisme – serait « abstraite », éthérée, vague. Mais pourquoi le serait-elle plus, abstraite, que le concept pansocialiste de centralité de l’Etat ou pancapitaliste de centralité de l’argent ?

Rien ne fut plus concret que la manifestation de la centralité de l’Etat (les Russes en savent quelque chose) ; rien n’est plus concret que la manifestation de la centralité de l’argent (on en a tous les jours la preuve et la crise de 2008 en fut la sanction) ; rien ne fut plus concret que la manifestation de la centralité de la divinité, donc de l’Eglise, ou du monarque héréditaire et absolu.

De même, rien ne serait plus concret – et cela seul, à vrai dire, serait concret – que la manifestation effective de la centralité de l’humain.

Est-ce qu’un social-démocrate, aujourd’hui, est capable de définir concrètement la social-démocratie autrement qu’en se félicitant de ses capitulations en chaîne ? Est-ce qu’un néolibéral oserait même tenter de définir concrètement une idéologie dont il feint de déplorer les effrayants dégâts ? Est-ce que les « réactionnaires » sont prêts à lister concrètement le catalogue des régressions qu’ils préconisent ? Est-ce que la gauche radicale est capable de concrétiser positivement ce qu’elle ne décline que sur le mode du refus ou du rejet ?

Quand le Front de gauche qualifie de « scandaleusement comptable » toute volonté affirmée de réduire la dette de la France pour recycler, en faveur des Français, ce que, jusqu’à présent, on paie en intérêts à nos riches créanciers (c’est-à-dire à la finance), on voit bien où est l’idéologie, mais pas du tout où est le concret. Quant aux conservateurs, comment peuvent-ils être « concrets » puisque, par définition, ils conservent le lendemain ce qu’ils réprouvaient la veille. Ainsi, les députés UMP qui rejettent le « mariage gay » au nom du « pacs », mais manifestèrent et votèrent contre le pacs !

Centraliser l’humain, cela signifie d’abord – on ne saurait être plus concret – évaluer toute initiative et opération de nature économique ou financière en fonction de leur nature et de leur finalité favorables ou défavorables à la réalisation individuelle et collective des acteurs de ces opérations et des clients de ces initiatives. Investir pour entreprendre et non spéculer pour amasser. Financer ce dont on peut valoriser, dans l’intérêt de la communauté, le produit, plutôt que valoriser, dans son seul intérêt, des produits purement financiers. Ce n’est pas concret ?

Oui au capital-risque qui mobilise l’épargne en faveur d’une activité créatrice et distributrice d’emplois stables ; non à ces machineries « dérivées » qui ne consistent qu’à culbuter du gain pour enfanter du gain. De deux choses l’une : soit l’être humain – producteur, concepteur, utilisateur ou consommateur – apparaît à toutes les étapes d’un processus économique, et c’est concret ; soit il disparaît, au contraire – et alors l’abstraction est totale –, pour laisser l’argent s’enrouler autour de l’argent, surfer sur l’argent, jouer à saute-mouton avec l’argent. Une petite incidence concrète.

Les patrons du CAC 40 qui ont gagné chacun, en moyenne, 4,2 millions d’euros en 2011 ont vu leurs revenus augmenter de 4 %, malgré une baisse des bénéfices des sociétés concernées, alors que le pouvoir d’achat moyen de la plupart des Français a eu tendance à stagner. 4 %, cela équivaut à un gain de 160 000 euros (en un an), soit quelque 14 000 euros par mois. Donc, le seul chouïa de rab touché par ces veinards, en temps de crise, représente environ 6 fois plus que ce que gagne la majorité des Français.

Si 14 grands patrons ont gagné, tout compris, 240 fois le smic, Carlos Ghosn, le patron de Renault et de Nissan a amassé, lui, en un an, également tout compris, 660 fois plus que le salaire minimum. Près de 4 fois plus que ce que gagne le patron de Toyota. Pour toucher autant, un salarié ordinaire aurait dû commencer à travailler sous le règne de Charles VI. Au début de la guerre de Cent Ans. Et, pour égaler le pactole engrangé par Maurice Lévy, le patron de Publicis, il aurait fallu que le même salarié commence à trimer sous les Mérovingiens.

Si le revenu annuel de Carlos Ghosn s’élève à 660 fois le smic, cela signifie que cette somme aurait permis de payer, pendant un an, 660 smicards. Disons 350 en tenant compte des charges. Calcul absurde, évidemment, car il faut bien que M. Ghosn vive et se fasse rémunérer ses immenses talents. Mais imaginons qu’il se contente de 5 millions d’euros, ce qui lui permettrait encore d’acheter quatre superbes villas chaque année et d’y organiser des dîners au cours desquels on servirait le caviar à la louche. Il resterait, alors, de quoi rémunérer 330 smicards ou, disons, charges comprises, quelque 180 salariés bénéficiant d’un salaire médian. M. Ghosn ne consommera pas beaucoup plus qu’il ne le fait. Il y a des limites même à l’offre de diamants à son épouse. En revanche, les 180 salariés qui, au chômage, coûtent à la collectivité qui les « assiste » deviendraient des consommateurs, contribueraient à vitaminer le commerce et, au lieu de toucher des minima sociaux, paieraient des impôts et des charges. Autrement dit – et c’est très concret –, le problème n’est même pas que de trop mirifiques revenus soient socialement et moralement choquants, mais qu’ils constituent des aberrations économiques dont les entreprises elles-mêmes sont les victimes. Peut-on être plus concret ?

Notons que, dans un sondage, 49 % des Suisses contre 38 % se déclaraient favorables à ce que les écarts de rémunérations ne dépassent pas un rapport de un à douze… Ils sont fous !

Extrait de "Comment s'en sortir", Jean-François Kahn, (Editions Plon), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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