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La notation des États membres de la zone euro pourrait entrer dans une spirale de dégradation continue
La notation des États membres de la zone euro pourrait entrer dans une spirale de dégradation continue
©Reuters

Paralysie

L'économie européenne est-elle en train de se noyer dans la peur ?

L’Allemagne s'est endettée à taux négatif à court terme, les banques européennes replacent à perte auprès de la BCE la quasi totalité des 500 milliards d'euros reçus de la même BCE, la Grèce ne parvient pas à finaliser un accord avec ses créanciers... Des comportements inhabituels des opérateurs financiers qui traduisent un trouble profond...

Driss Lamrani

Driss Lamrani

Driss Lamrani a exercé pendant plus de 10 ans les métiers de banquier d'affaires, d'opérateur de marché sur les produits dérivés et d'analyste financier au sein de divers établissements bancaires. Il a aussi participé à plusieurs ouvrages, en tant que spécialiste des opérations de marché.

Il a récemment publié, aux Editions Mélibée, un ouvrage intitulé "Vers de nouvelles bulles spéculatives... Comment les éviter ?", préfacé par Jacques Attali. Il est actuellement  stratégiste et économiste au sein d'un fonds alternatif à Londres spécialisée dans le Global Macro.

Il s'exprime sur Atlantico à titre personnel, et ses propos n'engagent en aucune façon son employeur.

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Les indicateurs ne manquent pas pour mesurer le niveau de peur des opérateurs financiers européens. Il suffit d’observer les conditions financières de la récente émission des obligations allemandes, à six mois, qui a été réalisée avec un taux d’intérêt négatif ; ou encore de comparer le montant des liquidités placées par les banques européennes auprès de la BCE (banques centrale européenne), pour avoir un sentiment du niveau des craintes importantes des investisseurs.

A coté des opérateurs européens, les intervenants financiers américains avaient d’ores et déjà (à partir du mois de juin 2011) commencé à rapatrier leurs fonds aux États-Unis, en réduisant de 97% leurs allocations pour le financement à court terme des banques européennes (France, Espagne, Italie, etc.).

Ces craintes sont consistantes avec un scénario dans lequel :

  • La notation des États membres de la zone euro entrerait dans une spirale de dégradation continue (à l’image de la dégradation qu’à connu la Grèce depuis 2009) ;
  • Les banques deviendraient de plus en plus fragiles (puisqu’elles subiraient des pressions sur leurs expositions aux dettes souveraines) ;
  • Les États mettront en place des plans d’austérité de plus en plus importants favorisant le chômage et la récession (justification retenue par l'agence de notation Standard & Poor's pour "downgrader" la France et 8 autres pays de la Zone Euro) ;
  • Une importante destruction des patrimoines des ménages (source de financement des retraites pour les pays utilisant la capitalisation).


A la recherche d’une nouvelle classe d’actifs sans risque

Avant la crise des dettes souveraines, les émissions obligataires des États entraient dans la catégorie dite des « actifs sans risques ». Cette catégorie constitue des placements dans lesquels l’investisseur reçoit un rendement faible en contrepartie d’une quasi-certitude de récupérer ses avoirs à la maturité de l’instrument financier. Assureurs et fonds de pension plaçaient conséquemment une quantité importante de leurs investissements dans ces instruments financiers pour s’assurer de disposer au moment voulu (paiement des prestations de retraite, paiement de sinistres, remboursement de l’épargne etc.) des liquidités requises.

Cependant, la restructuration de la dette grecque a mis en évidence la possibilité d’une faillite (ou d’une restructuration) de dettes émises par des États membres de la zone euro. Une restructuration qui se traduisait par la perte d’une partie des avoirs investis. En effet, le sauvetage européen de la dette grecque adopté en juillet et en octobre 2011 avait pour contrepartie l’échange de dettes grecques anciennes, détenues par les investisseurs privés, par de nouvelles émissions avec une perte, lors de l’échange, d’une proportion pouvant dépasser 50% des montants investis.

Ce mode de restructuration est nouveau pour les opérateurs financiers, puisque l’échange est optionnel et nécessite l’adhésion de la majorité des investisseurs. En effet, la proposition européenne pour le sauvetage de la Grèce repose sur un mécanisme d’accord de la majorité des investisseurs pour la restructuration, qui se traduit par la non-mise en œuvre des contrats d’assurance contre le défaut (les CDS). Les investisseurs qui disposaient de ce type d’assurance pour protéger leurs actifs ne pouvaient pas obtenir le paiement de leurs sinistres, même s’ils ont subit une perte (puisque cette perte est choisie par l’investisseur et n’est pas forcée). Cependant, les fonds alternatifs semblent, selon les récents développements des négociations avec l’IIF (Association des grandes banques et institutions financières mondiales), ne pas être d’accord avec une restructuration optionnelle. Ils poussent la Grèce à faire défaut « classiquement », afin de mettre en œuvre le paiement des CDS, afin de couvrir les pertes qu’ils subiraient en contrepartie des obligations qu’ils détiennent.

Cependant, un tel scénario se traduirait par des pertes importantes pour les établissements financiers (banques et compagnies d’assurances,) qui ont vendu ces "couvertures". Il raviverait les craintes sur la solvabilité des établissements financiers, et les rapprocherait du scénario de faillite en chaîne (dans un développement qui ressemble à celui qui a mené à la faillite de la banque Lehman Brothers).

Ces incertitudes justifient la sortie des dettes souveraines de la catégorie « actifs sans risques » et les choix des institutions financières, qui semblent préférer payer l’Allemagne pour sécuriser leurs investissements, ou placer les avoirs auprès de la BCE, même si celle-ci n’offre qu’un rendement de 0,25% (lorsqu’elle facture les liquidités prêtées à 1%).

De l’annihilation de la peur... à la peur excessive

Le facteur de peur (ou de risque) constitue un moteur essentiel dans l’investissement financier. Mais ce facteur a évolué d’un extrême à l’autre. Durant la période 2003 à 2007, les opérateurs financiers considéraient, sous l’impulsion d’une FED (réserve fédérale américiane) qui considérait que le « monde a changé » et que la stabilité économique et financière était acquise. Cette annihilation de la peur s’est traduite par l’augmentation démesurée de l’effet de levier, et la mise en place de prêts pour toutes les contreparties sans tenir compte du risque de défaut (prêts subprimes, emprunt très importants par rapport à la valeur des actifs financiers, etc.).

Aujourd’hui, les craintes deviennent trop importantes pendant la phase de la réduction du levier. Les doutes sur la régulation poussent les agents à s’interroger sur la réalité des bilans des institutions financières, et sur les pertes « cachées » qui pourraient émerger à n’importe quel moment.

Cette situation d’extrême s’explique par la psychologie humaine. En effet, face à un obstacle l’être humain se comporte de trois manières : la fuite, la confrontation ou le repli sur soi. Durant la crise, nous avons expérimenté les deux premières attitudes. Pendant la période s’étendant de l’été 2007 au premier trimestre 2008, les opérateurs ont combattu les risques de réduction de la dette. Mais devant l’importance de l’endettement, les opérateurs ont été pris de paniques et ont mis en place le cercle vicieux de la vente forcée (les opérateurs vendaient pour éviter l’accumulation des pertes, justifiant des ventes encore plus importantes, puisque les prix des actifs baissaient). Devant la mise en place de cette spirale vicieuse, les banques centrales ont injecté massivement des liquidités. Elles ont offert aux marchés financiers les armes pour fuir le pire, et pour oublier (pendant la période avril 2009 à l’été 2011) la crise et les problèmes structurelles. Cependant, les mécanismes de réduction des risques et de la réduction de la dette (dé-leverage) ont été si importants que les opérateurs semblent (au vu des derniers développements) avoir choisi le repli sur soi et la peur handicapante.

Si la peur est essentielle dans l’activité humaine (« où serait le mérite des héros s’ils n’avaient pas peur »), celle-ci doit être jugulée en créant des conditions de la prise de risque. La cacophonie politique et une régulation financière inadaptée constituent les deux principales justifications de la capitulation actuelle des marchés financiers. Ceux-ci évoluent entre optimisme injustifié (dont les prémices peuvent être lues dans le rebond des marchés actions, notamment à partir du début d’année 2012), et un pessimisme paralysant.

Il semble que le temps soit venu pour revoir en profondeur les politiques économiques et pour rétablir la place de la peur, sans l’annihiler par des camisoles monétaires – programmes d’injection de liquidité sans contreparties – ni l’attiser en cultivant le flou sur la situation réelle des bilans des établissements financiers. L’urgence des réformes sur la transparence de la réalité financières des États et des établissements financiers est importante, puisqu’elle constitue un monteur essentiel pour le fonctionnement de notre économie moderne, et pour la réduction des risques sur les perspectives de croissance et de chômage.

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