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Paroles d'exilés fiscaux : "pourquoi j'ai décidé de quitter la France"

Combien sont-ils vraiment ? Qui sont-ils ? Comment vivent-ils la situation ? L'auteur Manon Sieraczek-Laporte mène l'enquête. Extrait de "Exilés fiscaux : tabous, fantasmes et vérités" (1/2).

La mentalité française est mise en cause par tous, et c’est elle qui vient à bout des meilleures volontés. Incivilité, haine du riche, rejet de la réussite, jalousie et mépris sont les principaux maux dont les exilés disent avoir eu à souffrir. Si l’on considère que les mots qui reviennent dans presque toutes les bouches ne sont pas le fruit d’une dérive paranoïaque collective des privilégiés, et qu’ils se retrouvent chez les plus petits entrepreneurs, il faut prendre en compte sérieusement les motifs de leur mécontentement. Ce sont eux qui sont confrontés à la réalité de l’économie française et aux lois de la mondialisation : vieillissement des décideurs, sclérose des structures, regard négatif sur les patrons et le capital, tout y passe, non sans colère parfois.

Philippe L., entrepreneur épicurien, n’est parti que pour motif de « saturation ». Dès la fin de ses études en économie et droit, il a lancé des projets qui allaient dans le sens de sa passion : l’amélioration de la qualité de vie des citoyens en ville. Il a fait une brillante carrière, avec un sens profond de l’innovation et mille succès à son actif. Mais, trop perméable à l’air du temps, il a fini par plier bagages. C’est de toute la France qu’il ne voulait plus, ou tout au moins, comme il le dit, de « tout ce qui se passe en France ». Le climat juridique, politique, économique et social, les scandales, les affaires. « Il ne faut surtout pas être riche, en France ! Il ne faut surtout pas montrer qu’on est souriant ou entreprenant, parce que tout ça, ce sont des mauvaises nouvelles. » La colère est mauvaise conseillère, dit-on, mais quand elle va dans le sens de la logique économique, difficile d’y résister.

Alain Afflelou est ainsi revenu… et reparti ! Après s’être lassé des propos trop souvent hargneux de certains politiques et s’être clairement senti désigné comme un coupable. « On a l’impression qu’ils se demandent comment ils vont tuer les gens, comme des Saint-Just et des Robespierre. Au lieu d’accuser ceux qui partent, ils devraient se demander pourquoi, comment faire pour les retenir ou, encore mieux : comment les faire revenir. » L’absence de remise en question face à la profonde désillusion que marquent les départs est le problème souligné aussi par Lotfi Belhassine : « Tout le monde parle de ceux qui s’en vont, mais personne ne cherche à savoir pourquoi ils sont vraiment partis. » Les décideurs craindraient-ils de réaliser qu’il s’agit d’un dysfonctionnement profond ? « Cela impliquerait une autocritique, une remise en question de la société. Et personne n’en a envie en France. Il est beaucoup plus facile d’injurier ceux qui sont partis que de se demander pourquoi. »

Certains des exilés mettent en cause l’immobilisme d’une France qu’ils perçoivent comme un vieux pays avec de vieux réflexes et une population globalement vieillissante. M. Mardechémar s’en prend aux structures administratives qu’il juge moribondes et à la classe poli- tique insuffisamment renouvelée : « En fait, vous avez une gérontocratie au pouvoir en France, non créative, qui prend zéro risque, et qui compte sur la jeunesse pour la nourrir et payer ses maisons de retraite – je caricature. C’est très démoralisant. » Il diagnostique une fracture, un grave conflit générationnel latent. « Ce serait à la jeunesse de prendre le pouvoir, mais les vieux le garderont pour eux. » En France, on le sait, les générations les plus anciennes répugnent à passer le relais. La jeune génération, influencée par l’atmosphère générale, n’est d’ailleurs pas forcément pressée de prendre les rênes du pouvoir, préférant parfois la paix aux responsabilités… et aux ennuis. Denis Payre renchérit : « Un vieux système, géré par de vieux principes, selon de vieux rouages. Un système ankylosé. Ce système est le premier problème de la France. »

Le second problème majoritairement désigné pourrait être analysé comme imputable à un biais de « recrutement particulier » : à l’Assemblée nationale, sur 577 députés, on trouve 189 fonctionnaires de l’enseignement et 19 chefs d’entreprise. Les exilés déplorent le fossé qui sépare la classe politique du monde économique. Ainsi, le clivage traditionnel « droite favorable aux riches/gauche défavorable » leur semble devenu très artificiel. Certains des exilés en sont venus à tenir pour semblables les uns et les autres, à friser le discours anarchiste ou frontiste. Le système administratif serait venu à bout de toute projection idéologique : « La France est entre les mains de castes – caste politique, caste bancaire, caste sociale – qui cassent tout ! s’emporte Philippe L. Que ce soit Sarkozy, Hollande ou les autres, ils sont rattrapés par le système. Comment peut-on demander des choses aux entreprises alors que l’État lui-même n’arrive pas à gérer ses caisses ? » Car les entrepreneurs mesurent aussi la crédibilité des règles qu’on leur impose au bilan de gestion de l’entreprise France qui, il est vrai, ne se porte pas très bien.

« Trop d’impôts, trop injustes », disent-ils

Puisqu’elle est au coeur de l’actualité, terminons par la taxe des 75 % qui, rappelons-le, a été retoquée une première fois par le Conseil constitutionnel. Le risque de voir cet impôt « passer » a décidé M. Nouquitte à partir, et pas du tout parce qu’il entrait dans le cadre des contribuables potentiellement concernés ! Pourtant, son exil à l’île Maurice est imminent. Il y entraîne avec lui sa femme et ses deux enfants. Explication : à force d’agiter des menaces, un gouvernement finit par semer la panique. C’est le fameux exil pour incompatibilité d’humeur. Ingénieur informaticien, M. Nouquitte a créé sa première affaire, une entreprise d’informatique, dès la fin de ses études. Par la suite, passionné par le monde du sport, il a choisi de fonder une autre société, cette fois dans le secteur du marketing sportif, dont l’activité est la reconversion des sportifs en fin de carrière et leur insertion dans le monde de l’entreprise. Il estime avoir beaucoup travaillé pour construire sa « petite » fortune, qui s’élève « sans trahir de secret, à 5 millions d’euros », dont 4 millions correspondant à sa résidence principale. Il craint d’être imposé sur la vente de son domicile quand bien même il serait principal, donc a priori exonéré, car selon lui, le système d’imposition peut changer à tout moment. Il espère donc vendre au plus tôt. À l’étranger, il compte monter une société, bien entendu, puisqu’il n’a pas le profil à rester les bras croisés. Ses revenus à Maurice seront imposés à une retenue à la source de 15 % – gardant des activités en France, il continuera à y payer des impôts – mais, avant tout, il pourra planifier l’avenir, sans craindre de perdre un jour son patrimoine.

Pour ceux qui ont de très hauts revenus, la crainte a été concrète, et cette énième menace de règle d’imposition a sans doute légèrement amplifié les exils fiscaux, mais c’est surtout qu’elle s’ajoute à tout ce qui avait précédé, et s’inscrit dans un contexte général : Nicolas Sarkozy avait déjà établi une nouvelle tranche d’imposition à 41 %, sans parler de la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus (+ 3 % au delà de 500 000 euros de revenus par foyer). François Hollande a créé une nouvelle tranche, à 45 %, par une loi de finances rectificative dans la foulée de son élection. Même si M. Nouquite ne craignait rien pour lui-même, il a perçu le message : les « riches » sont dans le collimateur, et rien ne permet de jurer que, un jour, on ne taxera pas les plus-values sur la résidence principale, même si elle est exonérée dans presque tous les pays du monde.

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Extrait de "Exilés fiscaux : tabous, fantasmes et vérités", Manon Sieraczek-Laporte, (Editions du Moment), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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