Odysee et Telegram, les plateformes les plus plébiscitées par les complotistes | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Société
Une photo prise le 22 janvier 2021 à Rennes montre un écran de smartphone avec les applications de messagerie WhatsApp, Signal, Telegram.
Une photo prise le 22 janvier 2021 à Rennes montre un écran de smartphone avec les applications de messagerie WhatsApp, Signal, Telegram.
©DAMIEN MEYER / AFP

Bonnes feuilles

Odysee et Telegram, les plateformes les plus plébiscitées par les complotistes

Antoine Bayet publie « Voyage au pays de la dark information » aux éditions Robert Laffont. Sur les réseaux sociaux, les décrocheurs de l'info forment des communautés de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de fans. Ils ont créé un monde parallèle - celui de la « dark info » - où l'information, souvent des fake news, circule en dehors de tous les circuits classiques et de tout contrôle. Extrait 1/2.

Antoine Bayet

Antoine Bayet

Antoine Bayet est directeur éditorial de l'Institut national de l'audiovisuel (INA). Journaliste, enseignant à l'École de journalisme de Sciences Po et spécialiste de l'information numérique, il a occupé des postes de rédacteur en chef à Radio France et Europe 1.

Voir la bio »

Au bout du fil, ce jeudi 1er juillet 2021, c’est un homme secret, manifestement très flippé, et qui n’a jamais parlé avec un journaliste français, qui me répond, via la messagerie WhatsApp.

Après de très nombreux échanges écrits, la voix hésite un peu, tourne autour du pot. Puis finit par lâcher la cause de son angoisse  : mon interlocuteur veut absolument savoir si je suis en train d’enregistrer notre échange. Il m’explique avoir peur de retrouver son interview dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux. Lorsque je lui explique que je ne fais que prendre des notes, il se détend enfin, un peu, et accepte de répondre à mes questions.

Jeremy Kauffman, dont la parole est rarissime, est, à moins de quarante ans, le créateur et le patron du très puissant site de partage de vidéos Odysee.com, lancé en septembre 2020 et qui est devenu, en quelques semaines seulement, incontournable pour tous les acteurs de la dark info. Une sorte de YouTube underground. Tous mes interlocuteurs, au fil de mon enquête, me parlent de l’incroyable liberté qu’ils ont l’impression de retrouver sur cette plateforme. Tous s’y informent, et absolument tous l’utilisent.

C’est là qu’à l’automne 2020 le pseudo-documentaire Hold-up a été diffusé par Pierre Barnérias. Au-delà des quelques contenus « stars », le site est aussi utilisé par de parfaits inconnus, la nébuleuse des petites mains de la dark info. Prenez par exemple Émilie, une jeune mère de famille niçoise, qui, au début du mois d’avril  2021, s’est mise à « jouer à la journaliste », comme elle me le confie, pour créer une émission, diffusée en live streaming, intitulée « Bas les masques, le live ». Là, avec plusieurs amies ou connaissances, elle n’hésite pas à faire la promotion du retrait des enfants des écoles, au prétexte de ne pas vouloir qu’ils y portent des masques, ou de peur qu’ils soient vaccinés contre le Covid-19 – vaccination qui, évidemment, d’après leurs propos, va devenir obligatoire pour les enfants. « Après les émissions, on met tout en circulation sur Odysee.com, c’est bien plus pratique, on n’est pas censurés », me raconte-t-elle le plus simplement du monde.

Odysee.com repose effectivement sur un principe redoutablement simple : la plateforme s’interdit de supprimer quelque vidéo que ce soit de son offre, à l’exception des contenus pornographiques ou violents.

Contrairement à YouTube, qui a développé plusieurs outils de modération, automatiques ou manuels. Le premier est le Content  ID, qui détecte les éventuels problèmes de copyright : si vous cherchez à diffuser une vidéo comprenant une musique ou un extrait vidéo d’une œuvre déjà diffusée et dûment référencée par un ayant droit, le Content ID la repère, et crée un « conflit » entre les deux chaînes –  il s’agit, généralement, de savoir quelle page pourra récupérer la monétisation. En cas d’usurpations répétées tombe le strike  : sept jours de bannissement de YouTube pour l’utilisateur, qui ne peut plus rien y diffuser. Au bout de trois strikes, la chaîne fautive est définitivement supprimée.

Deuxième filtre  : celui d’une modération manuelle, déclenchée au bout d’un certain nombre de signalements d’une vidéo par les utilisateurs, ou par la détection automatique de la présence répétée de mots clés à l’intérieur d’un contenu. Plusieurs dizaines de milliers de personnes effectuent, pour le compte de Google, cette modération. Systématiquement prestataires, les modérateurs, véritables Sisyphes, peuvent être amenés à valider ou rejeter 1 500 à 2 000 vidéos par jour. Afin de juger du contenu sans avoir à regarder les films en intégralité, ils sont aidés par un outil qui génère une quarantaine de visuels par vidéo.

Rien de tout cela, donc, sur Odysee, mais, à l’inverse, un outil dont l’architecture décentralisée est conçue pour empêcher l’effacement d’une vidéo. Concrètement, lorsque Émilie, et tous les autres usagers de la plateforme, « uploadent » une vidéo, ils ne l’envoient pas sur les serveurs informatiques du site, mais la rendent accessible aux autres utilisateurs par le biais d’un réseau propre, baptisé LBRY. Ils peuvent également être rémunérés dans leur propre monnaie, une cryptomonnaie, à l’image du bitcoin, baptisée « LBC ». Ça vous semble compliqué ? Pourtant, j’ai testé, et c’est vraiment un jeu d’enfant… Peut-être même encore plus simple d’utilisation que YouTube !

* * *

Jeremy Kauffman, un libertarien convaincu, militant acharné de la disparition de toute forme de régulation et en premier lieu de l’État lui-même, revendique sa liberté comme un argument massue pour draguer les utilisateurs potentiels : « Moi, je ne veux pas positionner Odysee comme devant être en situation de décider de la vérité ! Je pense que les utilisateurs d’Odysee veulent leur liberté. Sur Odysee, tout est open source, tout est décentralisé, et nous n’avons aucun lien spécifique avec un parti politique donné… En fait, nous plaisons beaucoup à tous ceux qui utilisaient YouTube de manière beaucoup plus libre il y a cinq ou dix ans. YouTube est aujourd’hui devenu tellement corporate ! » m’explique-t-il.

Kauffman me détaille aussi la place particulière qu’occupe la France dans son activité, et me livre un chiffre inédit, qui montre à quel point la diffusion de la plateforme a été rapide au sein du public français. « La France est l’un de nos plus gros marchés à l’étranger. Nous enregistrons plusieurs centaines de milliers de visiteurs tous les jours, et régulièrement jusqu’à 500 000 visiteurs ! »

Depuis le New Hampshire, où il a installé le siège de la société, près de Boston, Jeremy Kauffman m’explique ne pas être dérangé du tout par Hold-up, dont la diffusion sur Odysee.com a contribué à lancer et à développer sa plateforme en France. Connaît-il le film ? D’abord, il ne répond pas… Puis, relancé, il finit par concéder : « Oui ! Je sais que c’était à propos du Covid. Et je sais aussi que, effectivement, Hold-up a largement contribué à notre succès en France. » Je sens un certain agacement chez Kauffman, qui ne veut surtout pas que sa plateforme soit résumée à son rôle dans la diffusion du documentaire controversé. Alors, il me l’assure : « Ce n’est pas pour un contenu que les utilisateurs restent. Ils  restent avec nous car ils sont frustrés du statu quo général. Frustrés aussi des news traditionnelles qui racontent toutes la même chose ! »

Pour se développer plus encore en France, Kauffman n’a pas, pour le moment, prévu d’embaucher à Paris : « Pour l’instant, il n’y a personne qui soit dédié au marché français dans l’équipe, et aucun salarié français non plus, mais cela pourrait changer. Nous sommes aujourd’hui une équipe extrêmement internationale, avec, par exemple, un salarié qui est en télétravail depuis la Suisse, un autre en Algérie. »

* * *

Autre lieu, autre ambiance, avec la messagerie Telegram. Je vous emmène cette fois dans les allées d’un grand supermarché du n’importe quoi, qui serait ouvert sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’ai passé des heures et des heures à en explorer les allées et les contre-allées. J’y ai aussi lancé de nombreuses recherches pour exhumer de ses entrailles les produits les mieux cachés, ou pour comprendre la naissance de telle ou telle rumeur, accusation, théorie fumeuse.

Je vous propose une plongée au cœur du groupe Telegram « Silvano Trotta Official Chat », créé par Silvano Trotta en personne, le chef de file des complotistes français, patron d’une entreprise télécom la journée, et animateur-vedette le soir venu de nombreuses communautés de faussaires de l’info. Cette découverte a été pour moi, tout au long de ces nombreux mois d’enquête, une source continue de surprises.

« Silvano Trotta Official Chat » est donc une immense salle de chat, ouverte à tous, jamais modérée, où se côtoient plus de 6 000 utilisateurs qui échangent en continu. Pour vous donner une idée, une journée « normale », sans actualité particulière, voit la circulation effrénée d’environ 9 500 messages. Une moyenne de près de sept messages à la minute. Il n’y a plus de jour, plus de nuit. L’heure la plus calme se situe entre 4 et 5 heures du matin – et encore, il m’est arrivé d’y relever jusqu’à 300 messages publiés !

Telegram est un supermarché de la dark info un peu particulier. Disons qu’y pénétrer n’est pas très difficile, mais les panneaux indicateurs pour y accéder sont bien peu nombreux. On l’a vu, aucune trace sur Google des messages publiés, qui ne sont pas référencés. Les échanges écrits se déroulent dans l’univers, clos et rassurant, d’une application très sécurisée et « chiffrée » qui, comble de l’ironie, était l’apanage des macronistes pendant la campagne présidentielle 2017.

La manière la plus simple de rejoindre un groupe sur Telegram est d’y être invité par un contact déjà membre, qui peut partager facilement un lien d’invitation. Il existe également des sortes de « minirépertoires » des groupes, qui se transfèrent de conversation en conversation. Une chose est sûre : personne n’arrive là par hasard !

L’application a été créée en 2013 dans une ambiance « Bureau des légendes » par deux frères russes, Nikolaï et Pavel Dourov, opposants de Vladimir Poutine, après que le gouvernement russe eut mis la main sur leur premier « bébé », le « Facebook russe »  : VKontakte. À l’époque, ils souhaitaient tout simplement développer un moyen de communiquer hors du regard du FSB, les puissants services secrets russes.

Au-delà des échanges classiques entre deux personnes de manière privée et cryptée, deux fonctionnalités qui n’existent pas sur WhatsApp, messagerie concurrente made in Facebook, font de Telegram, loin de ses élans démocratiques originels, une plaque tournante de la dark info. La première, les « groupes », qui permettent à un émetteur de s’adresser à plusieurs dizaines de milliers de personnes d’un coup, dans une communication unidirectionnelle, du haut vers le bas : un émetteur, des dizaines de milliers de receveurs. Impossible, pour un utilisateur lambda, de répondre ou de poster son propre sujet d’actualité. Silvano Trotta, par exemple, dispose d’un groupe où il est suivi par 100 000 personnes, auxquelles il envoie une vingtaine de messages par jour. Seconde fonctionnalité clé : les « chats », où, cette fois, tous les membres peuvent participer. C’est ainsi que Silvano Trotta a également cet « Official Chat », auquel lui-même participe en postant des messages.

Résultat ? Un groupe avec 5 000 membres, à l’instar du chat de Silvano Trotta, c’est comme un stade de foot où 5 000  personnes seraient en train de crier en même temps. Les utilisateurs sont extrêmement actifs et mobilisés, et le compteur des abonnés connectés, qui s’affiche en live, dépasse souvent les 2 000 membres ! Un taux d’utilisation absolument remarquable.

(…)

Odysee et Telegram sont, au moment de la rédaction de cet ouvrage (tout va si vite !), les rendez-vous-vedettes des adeptes de la dark info. De ceux qui souhaitent emprunter nuit et jour ces voies rapides de l’information souvent frelatée, pour, pensent-ils, tout savoir sur tout et avant tout le monde.

Ce sont ces lieux « privilégiés » où s’échangent les liens et les histoires qui seront ensuite adaptées, partagées, beaucoup plus massivement sur d’autres messageries, notamment les fameux groupes WhatsApp familiaux, dont l’usage a explosé lors des épisodes successifs de confinement.

Hier, Twitter, Facebook ou YouTube jouaient ce rôle. Demain, d’autres innovations détrôneront Odysee et Telegram. La technologie progresse sans cesse et à grande vitesse. Il serait bien illusoire de penser que la régulation des espaces les plus visibles entraînerait, comme par magie, la disparition de ces communautés et des idées complotistes qui y prospèrent. L’effet inverse est même garanti…

Extrait du livre d’Antoine Bayet, « Voyage au pays de la dark information », publié aux éditions Robert Laffont

Lien vers la boutique : cliquez ICI et ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !