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Cécile Duflot, député de Paris et ex-ministre du logement ou encore Edwy Plennel ont comparé la mort du jeune homme de 21 ans avec celle de Malik Oussékine en 1986.
Cécile Duflot, député de Paris et ex-ministre du logement ou encore Edwy Plennel ont comparé la mort du jeune homme de 21 ans avec celle de Malik Oussékine en 1986.
©Reuters

Mélange des genres

Non, Rémi Fraisse n’est pas Malik Oussékine

Mardi 28 octobre, alors que les circonstances exactes de la mort de Rémi Fraisse n'étaient pas encore connues, plusieurs responsables politiques ont rapproché cet événement de la bavure policière qui avait coûté la vie à Malik Oussékine en 1986.

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier

Arnaud Mercier est professeur en sciences de l'information et de la communication à l'Institut Français de Presse, à l'université Paris-Panthéon-Assas. Responsable de la Licence information communication de l'IFP et chercheur au CARISM, il est aussi président du site d'information The Conversation France.

Il est l'auteur de La communication politique (CNRS Editions, 2008) et Le journalisme(CNRS Editions, 2009), Médias et opinion publique (CNRS éditions, 2012).

Le journalisme, Arnaud Mercier

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Atlantico : Rémi Fraisse, opposant au barrage de Sivens est décédé dimanche 26 octobre des suites d'une explosion après une nuit marquée par des affrontements entre les manifestants et les forces de l'ordre.  Si les circonstances exactes de sa mort n'ont pas encore été élucidées, Cécile Duflot, député de Paris et ex-ministre du logement ou encore Edwy Plennel ont comparé la mort du jeune homme de 21 ans avec celle de Malik Oussékine en 1986. Dans quelle mesure peut-on dresser un parallèle entre les deux situations ?

Arnaud Mercier : Il n'y a aucun parallèle à dresser et il faut y voir, soit le fruit d'une méconnaissance de l'affaire Malik Oussékine, soit une volonté d'instrumentalisation politicienne. Dans le cas de l'affaire Malik Oussékine nous avions affaire à des forces de police extrêmement répressives : les pelotons voltigeurs motocyclistes. Ils étaient soutenus par Charles Pasqua et Robert Pandraud à une époque où le ministère jouait les gros bras pour montrer que la sécurité c'était leur affaire. On les surnommait Starsky et Hutch. Et Malik Oussékine était une victime collatérale, il avait été battu à mort après être entré dans une cours d'immeuble. Nous sommes aujourd'hui dans un cadre totalement différent, celui de la mobilisation militante pacifiste écolo associée à des militants d'extrême gauche qui revendiquent haut et fort la lutte armée. Nous sommes face à un jeune manifestant dont on nous dit qu'il n'avait rien à voir avec les éléments violents, il s'y serait trouvé fortuitement. Il y a un donc un mélange des genres alors que dans l'affaire Malik Oussékine, il n'y avait pas de doute possible, il n'était pas avec des casseurs.

Comment qualifieriez-vous la réaction du gouvernement. En quoi est-elle différente du celle qu'avait pu avoir le gouvernement de Jacques Chirac en 1986 ?

Nous sommes dans un pays qui croit à la libre manifestation et dans un contexte où les forces de police ont été impliquées dans la mort d'une manifestant. Nous sommes dans une situation qui peut apparaitre contradictoire avec les valeurs républicaines et démocratiques affichées. Tous les gouvernements dans ce genre de cas marchent sur des œufs. Ils font assaut de prudence et cela passe notamment par des éléments de langage précis. Aucun membre de l'exécutif ne tient un discours différent, visiblement quelque chose a été rodé, mis au point et articulé de la sorte : on pense d'abord à la victime et à ses proches. On entend également s'exprimer l'idée que tant que la justice ne s'est pas prononcée, on ne peut pas extrapoler.

Puis, l'exécutif, on le voit, prend soin de rappeler que ces événements s'inscrivent dans un contexte d'ultra-violence où les policiers ont été  pris à parti depuis plusieurs jours. Il joue sur une corde sensible qui est celle du deux poids deux mesures, c'est-à-dire que tous ceux qui s'indignent aujourd'hui, ne disaient rien quand les policiers étaient touchés par des cocktails Molotov. Il est moins difficile de communiquer actuellement que dans le contexte qui était celui de l'affaire Oussékine.

De ce point de vue, les émeutes urbaines à Alby ou à Nantes "facilitent" même la posture du gouvernement qui peut souligner le côté incontrôlable de certains militants qui nécessitent la présence des forces de police. Là où Les Verts estiment que la présence de la police est une provocation, on voit bien que l'on a affaire à un certain nombre de gens qui cherchent à provoquer.

On retrouve ici la logique de l'ultra gauche, c'était notamment le cas lors des années de plombs en Italie. Dans cette stratégie le terrorisme sert à emballer la machine de l'Etat pour montrer son vrai visage, celui de l'Etat répressif. En provoquant des incidents qui forcent la police à réagir, vous pouvez dénoncer la réaction de l'Etat comme étant son vrai visage. L'ambiguïté des écologistes dans cette affaire est qu'ils semblent dénoncer davantage l'action de la police que celles des militant de l'ultra gauche. Ainsi, un axe se dessine, où l'UMP tient un discours proche de celui gouvernement. La position du gouvernement est donc moins difficile que celle qu'avait connu le gouvernement Chriac pendant l'affaire Oussékine. Ils n'ont effectivement qu'à se défendre de la position des militants d'extrême gauche et des écologistes. Pas de la majorité de la population, ni même de l'opposition de droite.  

Pourquoi, même si la situation est différente, ce genre d'événements reste délicat à gérer pour les pouvoirs publics ?

Cette situation reste compliquée car il y a mort d'homme, qui plus est d'un jeune homme dans le cadre de manifestations. Et cela se produit alors même que la professionnalisation des forces du maintien de l'ordre s'est toujours voulue être une façon d'empêcher qu'il y ait des morts. Rappelons-nous qu'auparavant et pendant longtemps, le maintien de l'ordre était assuré par l'armée et que le risque de dérapage était élevé.  Aujourd'hui des technologies ont été inventées avec un corps spécialisé qui utilise des armes non létales et on apprend aux CRS de garder leur clame, etc… Alors, évidemment quand vous faites tout pour éviter les morts et qu'il y en a un, la situation est délicate à gérer parce qu'elle est contraire à ce que vous afficher.  

Plusieurs responsables d'Europe écologie-Les Verts ont mis en cause la responsabilité du gouvernement dans la mort de ce jeune militant de 21 ans. Comment le gouvernement peut-il gérer les attaques sur le front politique sans pour auant exacerber l'émotion que suscitent ces événements ?

Le gouvernement essaye de temporiser et de mettre un coup de froid en rappelant le temps de l'enquête judiciaire. Cela permet d'éviter les réactions à chaud. La première chose est de s'abriter derrière l'enquête en cours, cela permet de faire retomber le soufflet de l'émotion. L'avocat de la famille a annoncé très rapidement que la famille porterait plainte pour homicide volontaire. Nous sommes là dans le registre émotionnel car rien ne laisse penser qu'il s'agit d'un acte volontaire. Mais on comprend la famille, blessée, heurtée. La deuxième chose pour le gouvernement est de maitriser son langage, d'essayer de garder une dimension humaine et pas seulement politique. Et la troisième est de raconter une autre histoire, celle d'un climat violent.

Pourquoi l'opposition ne peut quant à elle pas se saisir de l'événement, contrairement à la gauche à l'époque d'Oussékine ?

Leur posture sécuritaire fait que leur premier réflexe n'est pas de mettre en cause la police. D'autre part, les parties prenantes de ce climat de violence sont issues de l'extrême gauche. Ce serait un paradoxe absolu de les soutenir. Ils n'ont d'autres choix, par cohérence politique et idéologique que d'être du côté de la défense. Ce qui ne veut pas dire qu'ils vont jusqu'à donner un satisfecit au gouvernement mais ils vont adopter le même genre de langage. "La police fait ce qu'elle peut, elle est face à des personnes ultra-violentes". D'ailleurs lors de son quinquennat Nicolas Sarkozy avait tenu des propos fermes à l'égard de la police et cela n'avait pas plus. Ni dans les syndicats de police, ni dans les rangs de l'UMP. 

Propos recueillis par Carole Dieterich

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