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Moyen-Orient : vers une montée en puissance de l’interventionnisme de la Chine pour sécuriser ses approvisionnements en pétrole ?
©MARWAN NAAMANI / AFP

Plus on est de fous, plus on rit (jaune)

Moyen-Orient : vers une montée en puissance de l’interventionnisme de la Chine pour sécuriser ses approvisionnements en pétrole ?

Les exportations saoudiennes de pétrole sont désormais majoritairement à destination de la chine. Les Chinois sont donc ceux qui ont le moins intérêt à un conflit dans la région qui ferait exploser les prix du pétrole et réduirait la production.

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre

Stephan Silvestre est ingénieur en optique physique et docteur en sciences économiques. Il est professeur à la Paris School of Business, membre de la chaire des risques énergétiques.

Il est le co-auteur de Perspectives énergétiques (2013, Ellipses) et de Gaz naturel : la nouvelle donne ?(2016, PUF).

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Atlantico : Alors que le niveau de tension entre Iran et Arabie saoudite s'intensifie, du conflit au Yémen à la crise au Qatar, en passant par la démission de Saad Hariri intervenue à Riyad, il apparaît que Pékin intensifie ses relations avec le Royaume Saoudien, mais également avec Téhéran. Comment évaluer les intérêts stratégiques chinois au Moyen-Orient, et notamment chez ces deux rivaux ? Que coûterait un conflit entre Iran et Arabie Saoudite à la Chine ?

Stephan Silvestre : La Chine est désormais le premier partenaire commercial de l’Arabie Saoudite, tant pour les exportations (26 Md$, devant les USA et l’Inde avec 20 Md$ chacun) que pour les importations (23 Md$, aussi devant les USA avec 19 Md$). Ces chiffres sont bien sûr tirés par les exportations pétrolières, qui partent pour les 2/3 vers l’Asie, contre seulement 14% aux États-Unis. La situation est encore plus accentuée pour l’Iran, qui expédie 90% de sa production en Asie, Chine en tête. Cela est valable aussi pour les autres producteurs du Golfe. Autrement dit, les enjeux commerciaux pour le Golfe persique sont très clairement du côté de l’Asie et de la Chine en particulier.

Si on se place du point de vue des pays consommateurs, les États-Unis importent environ 10 millions de barils par jour (Mb/j), mais seulement 5 millions si on considère les chiffres nets. Sur ces 10 Mb/j, seuls 1,7 Mb/j proviennent du Golfe (en baisse régulière depuis 2009), dont environ 1 Mb/j de l’Arabie Saoudite. Autrement dit, cette dernière ne pèse plus que pour 16% des importations américaines, soit à peine 8% de la consommation. Les chiffres chinois sont assez similaires : elle importe environ 8 Mb/j (en hausse), dont 4,5 Mb/j de l’OPEP (56%) et 1 Mb/j d’Arabie Saoudite, soit 13% de ses importations (chiffre stable). Il faut aussi noter que la croissance de la demande chinoise se fait presque exclusivement en dehors de l’OPEP, ce qui prouve qu’elle aussi essaye de minimiser ses risques d’approvisionnement au Moyen-Orient. On comprend que, si la Chine fera tout pour éviter une rupture de ses approvisionnements en provenance du Golfe, les pays exportateurs sont beaucoup plus dépendants de leurs clients que le contraire.

Si la tradition diplomatique chinoise s'éloigne largement de celle menée par les États-Unis, en quoi peut-on estimer que celle-ci pourrait évoluer afin de préserver ses intérêts ? Quels sont les signes permettant d'anticiper un tel scénario à venir ?

La stratégie diplomatique chinoise a toujours été extrêmement tournée vers le commerce et très peu vers les considérations politiques que l’on peut trouver en Occident. La Chine cherche avant tout à développer ses débouchés commerciaux dans toutes les régions du monde, sans considération sur la nature des régimes et leurs relations avec leurs voisins. C’est ainsi que Pékin s’est intéressé à la prochaine ouverture du capital de la compagnie pétrolière Aramco, plus pour sécuriser ses approvisionnements que pour des raisons financières. De son côté, Riyad y voit une opportunité stratégique et financière. En effet, les compagnies occidentales sont peu intéressées par cette opération, d’une part pour des raisons historiques (Aramco avait été nationalisée dans les années 1970) et d’autre part parce qu’elles se tournent dorénavant vers les acteurs de la transition énergétique.

Ainsi, Pékin soutient de plus en plus les puissances régionales afin de contrecarrer la puissance occidentale (déclinante). Mais cette politique l’oblige de plus en plus souventà prendre part à certains conflits locaux. Enfin, n’oublions pas que Pékin cherche aussi à contenir les tensions identitaires manifestées par ses propres musulmans (les Ouïghours). C’est la raison pour laquelle le gouvernement chinois s’est félicité de la prise de contrôle de Mohammed ben Salman, saluant la politique d’islam modéré du prince.

Dans une telle configuration, comment pourrait-on imaginer l'impact sur la le Moyen-Orient, passant d'un désengagement américain à une "observation" chinoise ?

On est encore loin d’un passage de témoin. Pour cela il faudrait que les Chinois soient en mesure d’aligner dans le Golfe une flotte équivalente à la 5e flotte américaine et des bases aussi bien armées. Mais si cela devait arriver, on peut être certain que la Chine fera preuve de beaucoup moins d’ingérence que l’Oncle Sam : elle tolère très bien les régimes autoritaires, elle ne s’immisce pas entre des parties en conflit et elle ne cherche pas à renverser des régimes pas assez coopératifs. Cette attitude réjouira certainement un certain nombre de monarques en place. Cependant, je doute que cela permette de trouver une issue au conflit sunnito-chiite qui a rongé le Moyen-Orient ces quarante dernières années.

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