Martin Gurri : "Un an après l'élection de Joe Biden, la colère anti-establishment demeure une question centrale aux Etats-Unis" | Atlantico.fr
Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
Joe Biden a été élu il y a un an. Ses promesses de guérir l'Amérique de ses fractures ont-elles été suivies d'effets ?
Joe Biden a été élu il y a un an. Ses promesses de guérir l'Amérique de ses fractures ont-elles été suivies d'effets ?
©SAUL LOEB

Sillage de la contestation

Martin Gurri : "Un an après l'élection de Joe Biden, la colère anti-establishment demeure une question centrale aux Etats-Unis"

Près d'un an après l'attaque du Capitole et l'élection de Joe Biden, les tensions demeurent au sein de la démocratie américaine selon Martin Gurri, l’expert de la CIA qui a étudié la révolte du public et anticipé les Gilets jaunes.

Martin Gurri

Martin Gurri

Martin Gurri est un analyste, spécialiste de l’exploitation des "informations publiquement accessibles" ("open media"). Il a travaillé plusieurs années pour la CIA. Il écrit désormais sur le blog The Fifth Wave. Il est l'auteur de The Revolt of The Public and the Crisis of Authority in the New Millennium (Stripe Press, 2014).

Voir la bio »

Atlantico : L'année a commencé par l'attaque du Capitole, dans le sillage de la contestation de la défaite par Donald Trump. Comment analysez-vous cette éruption ? Environ un an plus tard, la tension bouillonne-t-elle toujours sous la surface ou a-t-elle été désamorcée ?

Martin Gurri : Le 6 janvier 2021 n'a pas été l'heure de gloire de la démocratie américaine. Le président défait, Donald Trump, a incité, dans une forme d'abandon nihiliste, une foule à rejeter les résultats de l'élection présidentielle. La foule s'est transformée en une meute sauvage qui a mis à sac et souillé le Capitole, temple de la souveraineté populaire. De nombreux membres de ce groupe ont suivi un étrange prophète numérique appelé QAnon ; on peut encore voir les selfies qu'ils ont pris d'eux-mêmes, ressemblant à de parfaits barbares en train de vandaliser Rome. Les autorités commandaient des forces largement supérieures en nombre à la foule, mais celle-ci a fondu sans combattre. Les démocrates, victorieux des élections, ont vu dans ces scènes de chaos et de violence improvisée une "insurrection" bien ficelée. Bien que la foule se soit dispersée après un bref spasme de destruction, Washington est restée sous occupation militaire pendant des mois.

Aujourd'hui, Trump maintient toujours qu'il a gagné l'élection, et beaucoup de ses partisans sont d'accord. Les démocrates qui contrôlent Washington enquêtent sur les événements du 6 janvier, dans l'espoir de mettre Trump derrière les barreaux. Des voix dans les médias de prestige insistent sur le fait que Trump complote pour lancer un "coup d'État" depuis sa tour sombre de Mar-a-Lago, en Floride.

Nos élites dirigeantes et intellectuelles sont prises dans un moment de profonde pathologie politique.

À Lire Aussi

Martin Gurri : "Les élites sont perdues et impuissantes mais le peuple qui leur fait face est, pour sa part, irrationnel"

Mais une grande partie du public américain a tourné la page de l'élection de 2020 et du 6 janvier pour se tourner vers des préoccupations politiques normales : l'inflation, l'emploi, l'éducation de leurs enfants, la criminalité, la pandémie. L'obsession stérile des élites pour le passé frustre et irrite le public :  je ne doute pas qu'il trouvera des moyens d'exprimer cette irritation avant même les élections de 2022 et 2024.

Joe Biden a été élu il y a un an et fêtera bientôt un an de mandat. Ses promesses de guérir l'Amérique de ses fractures ont-elles été suivies d'effets ?

Joe Biden a été élu sur la promesse de guérir les blessures politiques du pays et d'unifier le peuple américain. Il n'a même pas réussi à unifier son propre parti.  À 79 ans, semblant souvent déconcerté et désorienté, Joe Biden s'est révélé être un président par accident - la dernière farce de Trump dans "The Swamp". Comme le président n'a rien à dire, son administration est contrôlée par les fanatiques du culte de l'identité, qui sont très impopulaires auprès du public. 

Après la catastrophe auto-infligée qu'a été le retrait d'Afghanistan, Biden a plongé dans une spirale d'échec et d'impopularité dont il a peu de chances de se remettre.  Les trois prochaines années devraient donc être extrêmement intéressantes - et pas dans le bon sens.

Donald Trump était un populiste à bien des égards. Comment ses partisans et lui-même se sont-ils comportés au cours de l'année ? L'option d'une revanche en 2024 est-elle toujours sur la table ? Le moment populiste est-il terminé aux États-Unis ?

À Lire Aussi

Martin Gurri : "Les vents de révolte ne sont pas prêts d’arrêter de souffler en Occident car nos élites et institutions ne sont plus adaptées au monde actuel"

Nous devons préciser ce que nous entendons par ce mot vague, "populiste". Il s'agit, dans sa forme la plus personnaliste, d'une forme de statut de célébrité, l'équivalent politique d'une rock star ; mais habituellement "populiste", tel que le mot est utilisé aujourd'hui, décrit un individu qui est choisi par le public pour représenter et exprimer sa répudiation de l'ordre établi. C'était le cas de Trump. Il était un symptôme, un effet, jamais une cause - et certainement pas un mouvement.

Le degré de colère anti-establishment encore présent dans le public après la panique existentielle de la pandémie de Covid-19 est peut-être la question la plus intéressante en politique aujourd'hui. Aux Etats-Unis du moins, je pense que la colère est toujours là, et pour de nombreux électeurs, Trump est l'avatar belliqueux de cette colère. Étant donné l'impopularité de Biden et sa propre faim insatiable d'attention, Trump sera tenté de se représenter à la présidence en 2024. Mais ce n'est en aucun cas une certitude.

Glenn Youngkin a remporté l'élection au poste de gouverneur en Virginie en novembre. Prendre ses distances avec le président Trump et ses déclarations les plus radicales, mais sans rejeter le cœur de son programme, semble être une stratégie gagnante. Pour les républicains, le principal problème est-il Trump lui-même, et non sa rhétorique ?

La victoire électorale du républicain Glenn Youngkin dans mon propre État de Virginie a révélé un public au bord de la révolte. L'élection a été décidée par la colère des électeurs visant les politiques associées à Joe Biden : mandats Covid, fermetures d'écoles, propagande identitaire dans l'enseignement public. Youngkin s'est présenté comme un populiste "gentil" - il portait un gilet en laine peu chic qui est devenu son symbole et se présentait comme totalement inoffensif. Les démocrates l'ont constamment comparé à Trump, allant jusqu'à l'appeler "Trumpkin", mais Trump n'a jamais porté un gilet aussi ridicule et la comparaison semblait fausse.

En Virginie, Trump était le chien qui n'aboyait pas. Youngkin appartient certainement à l'aile Trump du parti républicain, mais il a réussi à garder l'ancien président (relativement) silencieux et solidement ancré sur le terrain de golf de Mar-a-Lago. C'est la formule de la victoire républicaine lors des futures élections.

Ironiquement, compte tenu de son passé conflictuel, Donald Trump est destiné à jouer le rôle de grand rassembleur, quelle que soit sa ligne de conduite. S'il se lance dans la course à la présidence en 2024, il galvanisera et unifiera la coalition vacillante de Joe Biden. Si Donald Trump décide de ne pas se présenter, il fera de même pour une coalition républicaine qui comprend désormais de nombreux anciens démocrates qui n'aiment ni Trump ni Biden.

À Lire Aussi

Martin Gurri : "Mais que nous réserve l’étrange passivité des opinions publiques européennes face à la crise du Covid ?"

Le sujet vous intéresse ?

Mots-Clés

Thématiques

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !