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Des heurts ont eu lieu ce week-end à Barbès et Sarcelles
Des heurts ont eu lieu ce week-end à Barbès et Sarcelles
©Reuters

Ça dégénère !

Manifestations de Barbès et Sarcelles : quelles défaillances des pouvoirs publics ?

En dépit de leur interdiction, deux manifestations pro-palestiniennes ont eu lieu ce week-end. La présence des forces de l'ordre n'a cependant pas empêché des débordements, ayant engendré de nombreux dégâts matériels.

Christophe Soullez

Christophe Soullez

Christophe Soullez est criminologue et dirige le département de l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) à l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Il est l'auteur de "Histoires criminelles de la France" chez Odile Jacob, 2012
et de "La criminologie pour les nuls" chez First éditions, 2012. 

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Fabrice Robert

Fabrice Robert

Fabrice Robert est un haut fonctionnaire du corps préfectoral et s'exprime sous couvert d'anonymat.

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  • Consciente des risques de débordements, la Préfecture de Police parisienne avait interdit une manifestation pro-gaza ce week-end à Paris. 
  • Malgré l'interdiction, des rassemblements ont dégénéré samedi 19 juillet dans le quartier de Barbès et dimanche 20 juillet à Sarcelles.
  • Ces débordements ne sont pas sans précédents et rappellent les problèmes de gestion des rassemblements de supporters du paris-Saint-Germain au Trocadéro au mois de mai 2013. 
  • Sous couvert d'anonymat, des membres du corps préfoctoral remmettent en cause la gestion des événements et évoquent une mauvaise coordination avec la garde des Sceaux qui aurait pu envoyer des messages plus fermes quant aux risques de sanctions. Par ailleurs, d'aucuns se posent des questions quant aux consignes d'interpellations données aux forces de l'ordre présentes. 

Atlantico : Magasins et voitures brûlés, dégradation de biens publics, jets de pierre et cocktails molotov, etc. Les deux manifestations pro-palestiniennes de ce week-end, en dépit de leur interdiction, ont largement dégénéré. Pourtant, les forces de l'ordre étaient présentes sur place dans les deux cas. Comment expliquer alors que de tels évènements aient eu lieu ? Ces débordements étaient-ils inévitables ? A quel niveau de la chaîne se situe la défaillance ? 

Fabrice Robert : Lorsque l'on interdit une manifestation, faut-il encore s'en donner les moyens. D'autant plus que ce n'est pas la première fois que nous assistons à ce type de débordements. On se souvient notamment des débordements du Trocadéro au mois de mai 2013, lors des célébration du troisième titre de Chapion de France du Paris-Saint-Germain. Ou encore d'une manifestation salafiste en 2012.

Christophe Soullez : Le maintien de l’ordre n’est pas une science exacte. Lors de manifestations de voie publique de grande ampleur ou d’événements importants il y a toujours des risques de débordements. Ils sont inhérents à toute situation de ce type. Ceux-ci peuvent être le fait d’individus participant à la manifestation ou, le plus souvent, d’éléments extérieurs qui vont profiter d’un tel événement pour commettre d’autres types d’infractions.

Dans le deuxième cas nous sommes confrontés à des individus qui ne partagent en rien les motivations ou la cause des manifestants mais qui qui vont profiter de la foule, de l’anonymat qu’elle procure, des difficultés d’intervention des forces de l’ordre pour se livrer à des déprédations et à des vols dans les commerces ou visant des manifestants. La manifestation sert de donc prétexte à des délinquants traditionnels. Ils profitent d’une opportunité.

En France la plupart des manifestations de voie publique se déroulent sans heurts car, justement, de par notre histoire émaillée de très nombreuses manifestations, révoltes et émeutes, nous avons su adapter nos tactiques et stratégies. Par ailleurs la France est un des pays au monde qui connaît le plus de manifestations de ce type d’où une expérience de nos forces de maintien de l’ordre reconnue internationalement.   

Toutefois le risque zéro n’existe pas. Il serait malhonnête de faire croire à la population que l’Etat peut tout anticiper et tout gérer sans incidents. S’il appartient bien entendu aux autorités de tout mettre en œuvre pour limiter les débordements et les incidents il  a toujours une part d’incertitudes car il est impossible de connaître le niveau de mobilisation exacte (surtout, aujourd’hui, avec les capacités de mobilisation offertes par les réseaux sociaux) ou encore l’état d’esprit dans lequel vont se trouver les manifestants.

Le ministère de l'Intérieur et la préfecture de Police ont-ils sous-estimé les risques que présentait la situation ? Ces débordements ne sont-ils pas révélateurs d'un manque d'anticipation du risque des forces de l'ordre ? Comment ces débordements auraient-ils pu être anticipés au mieux ?

Fabrice Robert : On aurait pu imaginer une meilleure coordination avec le pouvoir judiciaire par exemple. La garde des Sceaux aurait pu rappeler les sanctions auxquelles s'exposaient ceux qui se rassembleraient malgré l'interdiction de la manifestation. La justice a un rôle à jouer dans la prévention qui passe par la menace de la sanction. Par ailleurs, je me demande quelles ont été les consignes transmises aux forces de l'ordre ? Car seule une quarantaine de personnes ont été interpellées. Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, s'est félicité d'avoir mieux maitriser les manifestations pro-palestiniennes qu'en 2009, mais à l'époque les manifestants étaient plus nombreux (entre 30 000 et 100 000 personnes) et 180 interpellations avaient eu lieu. 

Christophe Soullez : Je ne crois pas que le ministère de l’Intérieur ait sous-estimé les risques puisque, justement, en interdisant la manifestation parisienne, la Préfecture de Police avait bien conscience des débordements que pourraient occasionner de tels rassemblements dans un contexte international tendu. Par ailleurs les autorités avaient aussi fortement mobilisé les effectifs. Mais, là encore, il n’est pas possible de tout anticiper. Et même si vous anticipez vous ne pouvez pas empêcher préventivement des personnes de se rassembler en les interpellant de façon massive. Vous êtes donc bien obligés de gérer au mieux les individus qui se rassemblent en évitant notamment une trop forte dispersion de ceux-ci.

Mais, aujourd’hui, les forces de maintien de l’ordre sont confrontées à deux nouvelles difficultés : la rapidité des mobilisations à travers l’usage des réseaux sociaux ou des téléphones mobiles et des individus de plus en plus déterminés dans leur motivation prédatrice ou contestataire par rapport à l’autorité.

L’anticipation et l’adaptation de la réponse policière passe bien entendu par le renseignement et la capacité, pour les services de l’Etat, à mieux surveiller les réseaux sociaux, les individus/groupes à risque et les leaders susceptibles de mobiliser. Il est clair qu’au-delà du renseignement en matière de terrorisme nous devons accroitre nos moyens en matière de renseignement de proximité et de surveillance des bandes.

La réponse adoptée par les forces de l'ordre était-elle adaptée ? Peut-on encore faire confiance à nos forces de l'ordre dans leur capacité et efficacité à encadrer les débordements ?

Christophe Soullez : Les techniques de maintien de l’ordre sont adaptées à chaque situation même si les tactiques peuvent évoluer en fonction de l’événement. Elles répondent à des logiques et à des stratégies qui ont largement fait leur preuve depuis des dizaines d’année et qui fait que, malgré les milliers de manifestations que nous connaissons, il n’y a jamais de morts et quasiment pas de blessés.

Un des principes qui régit l’intervention des forces de maintien de l’ordre, et qui fait la réputation, c’est la proportionnalité. On demande aux policiers et aux gendarmes de n’avoir recours à la force que lorsque c’est vraiment nécessaire et que cet usage soit proportionné à la menace et au type de "public". C’est d’autant plus le cas lorsque les manifestations regroupent des publics très différents et notamment des personnes qui ne sont pas habituées à manifester. Cela accroît aussi les difficultés pour les forces de l’ordre car très souvent les casseurs ou les perturbateurs se cachent parmi les manifestants "normaux".

Ensuite leur objectif est de canaliser au plus près les manifestants et de faire en sorte que la manifestation suive un circuit bien défini et adapté à la gestion des foules. L’idée est aussi de les contenir dans des endroits les plus hermétiques possibles afin, progressivement, de les encercler de plus en plus près. On entre alors dans une phase, non plus de maintien de l’ordre, mais de rétablissement de l’ordre public. Depuis maintenant 2002, et alors qu’antérieurement seuls des objectifs d’ordre public prévalaient, les stratégies d'endiguement s’accompagnent également d’actions de police judiciaire. C’est ce qu’on a appelé la judiciarisation de l’ordre public. L’idée c’est de repérer les principaux fauteurs de troubles et de les interpeller afin de les déférer devant la justice.

Les consignes visent également à ce que l’action des forces de l’ordre ne les mette pas en danger. Ainsi la sécurité des fonctionnaires de police ou des militaires de la gendarmerie est aussi un paramètre qui est pris en compte lorsqu’il s’agit d’intervenir.

En matière de gestion de troubles à l’ordre public, car en l’espèce il s’agit plus de cela que de manifestations de voie publique, les autorités doivent prendre en compte de nombreux paramètres parmi lesquels la sécurité des effectifs et de la population, la détermination des protagonistes (et leur niveau de violence), leurs caractéristiques (âge), la configuration des lieux, etc. Ce sont ces différents éléments qui seront analysés pour élaborer les stratégies de riposte.

Les scènes auxquelles on a pu assister ce week-end pouvaient s'apparenter à des scènes de guérilla urbaine. Les forces de l'ordre sont-elles suffisamment préparées à ce type de configuration ? Quelles difficultés posent en particulier le cadre urbain aux forces de l'ordre ? 

Christophe Soullez : Depuis maintenant près de 30 ans, et avec l’émergence puis le développement des violences dites urbaines, les forces de maintien de l’ordre ont très largement adapté leurs tactiques au milieu urbain. Les effectifs n’interviennent plus nécessairement en unités constituées de gros bataillon mais se déploient en petites unités plus mobiles. Par ailleurs des stratégies ont également été mises en place en vue d’augmenter les capacités d’interpellation et de judiciarisation. Les tactiques ont très largement évolué et sont d’ailleurs régulièrement mises à jour au regard de l’expérience.

Mais il est vrai que la cadre urbain n’est pas le plus facile pour les forces de maintien de l’ordre : rues parfois étroites, nombreux commerces, possibilité de fuites dans de nombreuses rues ou immeubles, mobilier urbain susceptible d’être utilisé par les protagonistes, nécessité de protéger la population non partie prenante (les passants et habitants), etc.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

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