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Des scientifiques travaillent au développement d'une technique de fertilité permettant de combiner l'ADN de trois personnes.
Des scientifiques travaillent au développement d'une technique de fertilité permettant de combiner l'ADN de trois personnes.
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Bioéthique

Le vertige : et que se passera-t-il quand 3 personnes pourront (bientôt) concevoir un enfant ensemble ?

On n'arrête pas le progrès, surtout dans la prise en charge de la fécondité. Voici une avancée qui pourrait donner du grain à moudre aux pro comme anti PMA pour les couples de même sexe.

Pierre Le Coz

Pierre Le Coz

Pierre Le Coz est Professeur des Universités en philosophie, et docteur en sciences de la vie et de la santé. Il a été vice-président du Comité National d'Ethique jusqu'en 2012.

Ses recherches portent, entre autres, sur la biomédecine, la bio-éthique et le principe de précaution.

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Atlantico : Depuis plus de dix ans les scientifiques travaillent au développement d'une technique de fertilité permettant de combiner l'ADN de trois personnes. Cela permettrait aux femmes atteintes de maladies mitochondriales d'avoir un enfant sain portant malgré tout leurs caractéristiques génétiques. Si la technique n'a pas encore été testée sur les humains, un conseil de scientifiques britanniques a jugé la semaine dernière qu'elle était sans risque et pourrait bientôt être testée sur des humains. Pourrait-on dans ce genre de cas attribuer la parentalité de l'enfant à trois personnes ?

Pierre Le Coz : Non, il n’y aurait pas trois, mais deux parents. La notion de parent doit être dissociée de celle de géniteur biologique. La contribution génétique d’un tiers ne permet pas de lui attribuer un lien de parenté. Il est vrai qu’en cas de don d’ovocyte ou a fortiori de don d’embryon, les risques de quête de la génitrice existent chez l’enfant, à partir de l’adolescence. On voit régulièrement dans la presse des jeunes exprimer le besoin de connaître leur géniteur. Cependant, ici le cas de figure est différent car les caractères de la mère (couleur des yeux, etc.) seront prédominants sur ceux de la donneuse dont la contribution sera périphérique. Il n’y a pas lieu de troubler l’esprit de l’enfant avec une soi-disant double maternité; ce ne sont rien de plus que des cellules mitochondriales.

Dans cette procédure, la tierce personne ne donnera à l'enfant que 37 gènes, ce qui conduit certains scientifiques à l'apparenter à un don d'organes. Néanmoins, d'un point de vue éthique, en quoi cette technique est-elle différente ? Quelles questions soulèvent-elles relativement à un don d'organes ?

Le point commun entre les deux techniques, c’est qu’elles consistent à retirer un élément vivant défectueux pour introduire un substitut indemne. L’intention est la même : éliminer l’écueil pathologique qui entrave le fonctionnement du corps, sans affecter l’identité du sujet. La différence est surtout d’ordre symbolique, on pénètre dans l’intimité biologique lorsqu’on procède à une manipulation génomique ; il y a une forme d’intrusion dans le patrimoine génétique qui semble se traduire par des retombées somatiques plus générales. Cependant, cette différence doit être relativisée car dans la transplantation d’organes aussi on introduit une modification globale du patient. Changer un organe ce n’est pas simplement changer une pièce dans une machine. Un receveur qui a un nouvel organe change de corps, n’est plus le même. Je ne pense pas qu’avec le remplacement de l’ADN mitochondrial défectueux, on aille plus loin dans la transgression. Si on sacralise le génome, si on s’interdit d’y toucher, alors on invalide par avance toute la thérapie génique du futur.

Avec cette technique ne risque-t-on pas de franchir une limite vers l'eugénisme ?

Méfions-nous surtout de l’argument dit de la pente glissante : si X aujourd’hui, alors Y demain. L’eugénisme consisterait à créer des enfants parfaits, mais cela n’est pas l’intention qui préside à la manipulation mitochondriale en question. Ici on ne vise pas le meilleur, on cherche à éviter le pire. L’opération est complexe, aléatoire, pénible : il sera toujours très difficile de récupérer un ovocyte chez une donneuse. Et quand bien même la manipulation serait aisée, je ne pense pas que beaucoup de couples seraient disposés à s’engouffrer dans la brèche. C’est une illusion de croire qu’on pourrait améliorer l’espèce en modifiant le génome humain. Il y aura toujours des impondérables, des néo-mutations, des handicaps ou des maladies du développement qui surviendront en cours de grossesse sans avoir de base génétique.

A l'heure actuelle, il existe d'autres techniques pour permettre aux couples porteurs de maladies mitochondriales d'avoir des enfants, comme par exemple le don d'ovocytes. Néanmoins, cette technique ne permet pas à la mère de transmettre ses marqueurs génétiques. Qu'est-ce que ce désir de transmettre notre patrimoine génétique révèle de notre rapport à la parentalité et à l'enfant ?

C’est le cœur du débat. On peut se demander pourquoi ne pas recourir uniquement à l’ovocyte et éviter de se hasarder dans ce genre de manipulation génétique. Je ne sais pas s’il existe vraiment une explication rationnelle à ce phénomène, je crois que c’est une réaction archaïque, viscérale, instinctive. Il y a un précédent :  dans le cas de l’infertilité masculine, quand c’est possible, l’équipe de procréation assistée propose la technique de l’ICSI comme alternative au don de gamètes anonyme. On opte pour une technique plus risquée à partir du moment où l’enjeu est d’instaurer un lien de filiation biologique. Cette importance accordée au lien génétique n’est pas une contingence culturelle, elle  n’est pas propre à notre civilisation. Le fait est que pour la plus grande partie des êtres humains, il est fondamental de transmettre son patrimoine génétique. On sait que dans certaines cultures, il est interdit (voire impensable) de recourir au don de gamètes avec tiers donneur anonyme. Il est vrai que le don de gamètes pose le casse-tête insoluble  de l’anonymat du donneur au point que les Italiens ont été jusqu’à renoncer à l’autoriser. Philosophiquement et juridiquement, je pense qu’il est malgré tout important de rappeler le primat du relationnel sur le biologique, de l’institutionnel sur le génétique. Le lien de parenté se construit dans la temporalité. On ne naît pas parent, on le devient.

Cette avancée risque-t-elle d'être instrumentalisée dans le débat actuel sur l'ouverture de la PMA et de la GPA aux couples homosexuels ?

Cela donnera des idées à certains, par exemple, “mélanger” les génomes de deux personnes du même sexe pour équilibrer leurs contributions respectives à la conception d’un enfant. Mais je ne pense pas que pour l’heure, il soit question d’envisager des finalités autres que thérapeutiques. Nous ne sommes pas encore dans le giron d’une médecine du désir. On utilise l’ADN mitochondrial pour éviter à une mère la culpabilité de transmettre des souffrances à son enfant. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter d’une autorisation en France car le  législateur français a encadré la médecine prénatale au moyen de garde-fous qui ont prouvé leur efficacité depuis vingt ans : on intervient uniquement si la pathologie est d’une particulière gravité et incurable au moment du diagnostic. les critères de l’incurabilité et de la gravité permettent de canaliser la demande sociale, sans tomber dans les dérives extra-médicales.

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