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©JACK GUEZ / AFP

Géopolitique

Le regard du Moyen-Orient sur l'élection présidentielle américaine

Jamais élection étrangère n'aura été autant suivie, et plus particulièrement au Moyen-Orient. De Tel-Aviv à Abou Dhabi, en passant par Riyad, on s'inquiétait d'une défaite de Donald Trump, Joe Biden étant perçu comme le prolongement de l'administration Obama.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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Jamais élection étrangère n'aura été autant suivie, et plus particulièrement au Moyen-Orient. Alors que le décompte final des votes semble avoir lieu, donnant le candidat démocrate gagnant, pendant des semaines le monde a retenu son souffle tant la victoire de Joe Biden ou de Donald Trump aura des conséquences, néfastes ou bénéfiques, sur l'équilibre géopolitique de la région.

L'Iran est sans nul doute le pays qui a le plus à gagner d'une défaite du président américain sortant, auquel il doit le retour de sanctions économiques désastreuses pour son économie depuis le retrait des Etats-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action en mai 2018. Certes, les relations entre l'Iran et les Etats-Unis demeurent complexes et ambiguës, et ce depuis les quarante dernières années. Qu'ils l'aient officiellement annoncé comme un objectif ou qu'ils se soient montrés discrets sur la question, les présidents américains successifs possédaient tous une « stratégie iranienne » dont l'objectif était, notamment du point de vue du Guide Suprême Ali Khamenei, d'obtenir la chute du régime. Les déclarations régulières de Washington en faveur de la démocratie et des libertés individuelles, les sanctions frappant des personnalités iraniennes accusées de violations des droits de l'homme, justifient ainsi la radicalisation du régime iranien comme mécanisme de défense. En outre, les appels à la démocratie en Iran et la pression continuelle exercée à cette fin apparaissent assez naturellement comme un « deux poids, deux mesures » pour les Iraniens, compte tenu du silence assourdissant observé, notamment par l'administration Trump, face aux abus du pouvoir saoudien. L'administration Obama, dont Joe Biden a été le vice-président, a peut-être été la seule à opter pour une tactique plus subtile avec l'accord de Vienne, qu'on peut considérer comme une tentative de favoriser une « normalisation » de la politique iranienne via la croissance économique et le développement de partenariats commerciaux. Compte tenu de l'échec de cet accord, il n'est pas permis de savoir si cela aurait effectivement contribué à libéraliser le régime, voire à en changer.

A l'aune de cet arrière-plan relationnel, le Guide Suprême Ali Khamenei a toujours rejeté aussi bien la normalisation des relations diplomatiques avec les Etats-Unis que la guerre, qui désigne aussi bien l'affrontement militaire que la « pression maximale » mise en place par Donald Trump. Aujourd'hui, il se trouve néanmoins confronté à l'impérieuse nécessité de sortir son pays de la crise. Aussi, le désintérêt qu'il montre publiquement pour l'issue de l'élection américaine ne peut être sincère, ne serait-ce que par pragmatisme. Joe Biden a clairement signifié son souhait de réintégrer les Etats-Unis au JCPoA et de renégocier avec l'Iran en cas de victoire. Et Ali Khamenei sait qu'il ne pourra obtenir une levée des sanctions pesant sur les secteurs pétrolier et bancaire, les plus essentiels à l'économie iranienne, qu'au prix de quelques concessions sur la politique régionale de l'Iran. Par ailleurs, cette victoire des Démocrates peut avoir de réelles conséquences sur les relations triangulaires qu'entretient Washington avec l'Arabie Saoudite et Israël, ce qui ne peut que servir les intérêts iraniens.

A Riyad comme à Tel Aviv, on s'inquiète au contraire d'une défaite de Donald Trump, « meilleur ami d'Israël » pour Benjamin Netanyahu et serviteur infatigable des pétromonarchies du Golfe Persique, l'Arabie Saoudite en tête, dans leur stratégie d'endiguement du « croissant chiite ».

Quatre ans durant, Donald Trump a accordé de nombreux « cadeaux » à Netanyahu, de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale au « plan de paix pour le Proche-Orient » qui favorise l'annexion de la Cisjordanie et délaisse volontairement la solution à deux Etats, en passant bien sûr par le retrait de l'accord de Vienne sur le nucléaire iranien. La Maison-Blanche s'est aussi enorgueilli d'avoir pu allonger la liste des Etats arabes reconnaissant Israël, en servant d'honnête courtier dans la normalisation des relations entre les Emirats Arabes Unis et Bahreïn avec l'Etat hébreu. Pour autant, cette proximité très forte entre Trump, les évangélistes américains et Israël, a rompu avec la traditionnelle approche bipartisane de la question palestinienne par les Etats-Unis. Soutenus sur ce point par leurs électeurs progressistes mais aussi par la communauté juive américaine, les Démocrates, maintenant qu’ils ont remporté la Maison-Blanche, devraient rééquilibrer davantage les relations israélo-américaines en faveur d'un Etat palestinien coexistant aux côtés d'Israël. A cet égard, cette victoire de Joe Biden représente un espoir de salut pour les dirigeants palestiniens, qui n'osaient même pas imaginer ce que leur réserverait quatre années supplémentaires de « trumpisme ». Tout en se déclarant favorable à Israël, Joe Biden a néanmoins fermement rappelé son intention de se tourner de nouveau vers l'Iran, ce qui ne pourra qu'inquiéter les ultra-nationalistes israéliens. C'est d'ailleurs de façon très significative le ministre israélien chargé des « affaires des colonies » qui a d'ores et déjà annoncé que l'Etat hébreu serait « contraint d'agir » contre Téhéran en cas d'élection de Joe Biden et de nouvelles négociations avec l'Iran. Pour autant, il est peu probable que le président élu démocrate remettre en cause le déplacement de l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, ou la reconnaissance de l'annexion du Golan que Trump avait annoncée en mars 2019.

Le torchon risque également de brûler avec Riyad maintenant que la victoire démocrate sembe acquise. Si Donald Trump avait accordé sa première visite d'Etat à l'Arabie Saoudite, s'était montré un soutien indéfectible de Mohammed Ben Salmane y compris durant la polémique entourant l'assassinat du journaliste Jamal Khasshogi, et avait opposé son veto au vote par le Sénat d'une résolution mettant fin au soutien américain à la guerre menée au Yémen par les Emirats et l'Arabie Saoudite, Joe Biden ne se montrera certainement pas aussi complaisant. Sur ces derniers points, il a précisément déclaré durant sa campagne qu'il « réviserait » l'alliance saoudienne, une façon, certes, de se démarquer de Donald Trump, mais aussi de satisfaire son électorat. De la même manière, les contrats de vente d'avions de chasse F35 aux Emirats et au Bahreïn seront peut-être remis en question.

De Tel-Aviv à Abou Dhabi, en passant par Riyad, les dirigeants craignent de voir en Joe Biden le prolongement de l'administration Obama, qui avait initié un rapprochement avec l'Iran au détriment de leurs intérêts. Leurs craintes sont parfaitement fondées car, outre ce rééquilibrage en faveur de Téhéran, une administration Biden pourrait se montrer d'autant plus critique envers les atteintes portées aux droits de l'homme que les Etats-Unis restent, malgré la crise, indépendants sur le plan énergétique. S'il est bel et bien élu, Joe Biden aura devant lui la tâche immense de rebâtir une relation de confiance entre les peuples du Moyen-Orient et les Etats-Unis et, plus largement, avec les principaux acteurs de la scène internationale. Il semble désormais certain que les cartes seront rebattues et les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient redéfinis.

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