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Une jeune femme est présente sur un stand de Pôle Emploi lors d'un Forum pour l'Emploi.
Une jeune femme est présente sur un stand de Pôle Emploi lors d'un Forum pour l'Emploi.
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Evolutions

Le marché de l’emploi au plus haut depuis 20 ans : ce qui s’est vraiment passé depuis les difficultés de François Hollande face au défi de l’inversion de la courbe du chômage

La Première ministre Elisabeth Borne estime que « le plein emploi est à portée de main » et souhaite ramener le taux de chômage actuel de 7,3% à 5% pour atteindre le « plein emploi ». François Hollande n’était pas parvenu à inverser la courbe du chômage durant son mandat. Comment expliquer cette évolution et cette inversion ?

Philippe Crevel

Philippe Crevel

Philippe Crevel est économiste, directeur du Cercle de l’Épargne et directeur associé de Lorello Ecodata, société d'études et de conseils en stratégies économiques.

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Sabrina Khanniche

Sabrina Khanniche

Sabrina Khanniche est économiste senior chez Pictet Asset Management.

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Atlantico : La nouvelle Première ministre Elisabeth Borne affirme que « le plein emploi est à portée de main » et le gouvernement a pour objectif de ramener le taux de chômage actuel de 7,3% à 5%, soit le taux de « plein emploi ». L’amélioration que l’on connaît est-elle liée à une amélioration de l’offre d’emploi ou à une baisse relative de la population active ? Quelle est la réalité du marché français ?

Philippe Crevel : Nous ne sommes pas encore à une baisse de la population active mais à un plateau. On note environ 800 000 départs à retraite chaque année, avec une population active qui augmente de 10 000 à 20 000 personnes par an. La situation du marché de l’emploi devient donc plus favorable qu’il y a 20 ou 30 ans.

En ce qui concerne l’offre d’emploi, on remarque aujourd’hui que la baisse du chômage constatée depuis la sortie de la crise sanitaire est liée à plusieurs facteurs. Premièrement, on relève une forte demande d’emploi suite aux périodes de confinement. Le développement de l’apprentissage favorise aussi cette reprise, même si les emplois créés le sont de manière « artificielle » : il s’agit d’un phénomène comptable. Ensuite, de nombreux emplois à faible qualification, comme ceux liés aux centres de logistique dans l’e-commerce, puis les transports de produits commandés via des applications sur Internet comme Deliveroo ou Uber Eats favorisent cette reprise.

Sabrina Khanniche : Le marché de l’emploi continue de s’améliorer du côté de l’offre et de la demande de travail. Ceci s’explique par les mesures de soutien durant la crise sanitaire permettant de maintenir le lien employeur/employé, la fin des mesures de restriction liées au Covid et l’effet positif des réformes.

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A 7.4%, le taux de chômage est au plus bas depuis Mai 2008. Le taux de vacance d’emploi est quant à lui sur une trajectoire ascendante. L’emploi excède le niveau d’avant crise de presque 2% et le taux de participation au marché de l’emploi a atteint un plus haut historique grâce au jeunes. Ces derniers ont bénéficié des mesures de soutien à l’emploi sous la direction d’Elisabeth Borne alors ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Cette hausse du taux d’emploi s’accompagne d’une baisse du nombre de personnes contraintes dans leur offre de travail (disponibles mais ne cherchant pas ou sous-emploi).

Néanmoins, les entreprises rencontrent des difficultés à recruter des personnes qualifiées. Cela pourrait laisser une trace sur la production si les pénuries d’emploi ne sont pas résolues. A ce titre, le budget 2022 inclut des dépenses pour soutenir la formation et réduire l’inadéquation des compétences.

Les réformes structurelles passées ont permis cette forte reprise du marché de l’emploi en 2021. En particulier, les programmes visant à réduire le chômage des jeunes et renforcer la formation dans les métiers souffrant d’un manque de compétences (contrat d’engagement jeune, mesures du plan de relance pour le développement des compétences et l’insertion dans l’emploi, plan de réduction des tensions de recrutement).

Les mesures de soutien à l’emploi durant la crise sanitaire ont biaisé durant un temps les chiffres de l’emploi.

L'embellie est-elle aussi nette que les chiffres bruts peuvent le laisser penser ?

Philippe Crevel : Il faut rester prudent. On constate une légère dégradation de la situation au mois d’avril, même si le chiffre de 9000 demandeurs d’emplois en plus n’est pas catastrophique, surtout que cela fait suite à une année de forte baisse du taux de chômage. Malgré tout, on remarque que la dégradation de la conjoncture a pour conséquence une moindre création d’emplois. De plus, la productivité de l’économie française n’est pas bonne car nous créons des emplois pour un niveau de production identique à celui de fin 2019, voire moins pour l’industrie. Les salariés produisent donc moins qu’auparavant. Cette situation paradoxale est liée au fort soutien des pouvoirs publics. Les entreprises ont de la trésorerie, elles ont été aidées mais cette situation n’est pas censée se pérenniser. S’il y avait moins de soutien public dans les mois ou années à venir, le marché de l’emploi pourrait donc se dégrader.

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Que nous apprend la comparaison avec la zone euro sur ce sujet ?

Philippe Crevel : La France souffre toujours de la faiblesse de son industrie. Cette dernière a créé quelques emplois l’année dernière mais cela reste très faible. Nous n’avons toujours pas retrouvé notre niveau devant crise 2008 et la production industrielle française est faible avec environ 9% de valeur ajoutée au niveau national. De ce fait, on crée beaucoup d’emplois de services domestiques et peu d'emplois à qualification élevée, ce qui nous différencie des pays d’Europe du Nord ou de l’Allemagne. Nos emplois sont donc peu productifs, ce qui pourrait être gênant dans les prochaines années à cause de plusieurs facteurs : la création d’un déficit commercial et une balance des paiements courants élevée, ce qui s’ajoute à un déficit public en lien avec le soutien que l’État doit réaliser pour lutter contre l’inflation.

Ces différents points risquent potentiellement de favoriser une situation très délicate à partir de 2024/2025 s’il n’y a pas de rectification de la trajectoire actuelle.

Alors président de la République, François Hollande promettait d’inverser la courbe du chômage durant son mandat, ce qui n’est pas arrivé. Qu’est-ce qui a pu changer en 10 ans pour que cette inversion se produise ? Les difficultés de 2012 n’existent-elles plus en 2022 ? Quelle est la part due à l'action politique et celle due à la conjoncture ?

Sabrina Khanniche : François Hollande avait initié la baisse des rigidités sur le marché de l’emploi avec la loi El Khomri en 2016. Le CICE et la baisse des charges avaient réduit le coût de travail incitant l’embauche. Le marché de l’emploi répond avec retard et dépend des conditions économiques.

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Philippe Crevel : On peut déjà relever un phénomène démographique, ce que François Hollande avait anticipé trop tôt. Deuxièmement, des politiques plus favorables envers les entreprises ont été adoptées. Par exemple, le Pacte de Compétitivité s’est traduit un peu tard mais Emmanuel Macron a su en profiter. Les lois prises par Emmanuel Macron sous François Hollande et lors de son premier mandat favorisent sans aucun doute l’emploi. Tous ces facteurs ont pu contribuer à l’inversion de la courbe du chômage.

La France était très en retard par rapport à de nombreux pays qui étaient dans une situation de plein emploi : les Pays-Bas, la République Tchèque, l’Allemagne, la Hongrie… L'Hexagone reste encore une exception, même si les choses évoluent positivement.

En 2012, François Hollande a dû supporter les conséquences de la crise des dettes souveraines avec une faible croissance, ce qui a rendu plus compliqué la création d’emploi. La situation s’est stabilisée à partir de 2015, grâce à des politiques monétaires accommodantes, ce qui a fonctionné jusqu’en 2019. Pour résumer, la conjoncture de François Hollande en début de mandat était peu porteuse pour l’emploi, contrairement à celle d’Emmanuel Macron, malgré la crise du Covid-19 et éventuellement la guerre en Ukraine.

Si le marché de l’emploi Français est au plus haut depuis 20 ans, cette situation est-elle durable ? Y a-t-il des problèmes structurels et économiques qui pourraient plomber le marché de l’emploi ?

Sabrina Khanniche : La forte décélération de la croissance liée à la crise énergétique et alimentaire pourrait freiner le dynamisme des créations d’emplois. Une croissance qui se poursuit en 2023 permettrait de faire baisser le taux de chômage. Les problèmes structurels du marché de l’emploi sont adressés par la formation, l’apprentissage, l’intégration des jeunes qui ne travaillent pas ni n’étudient qui seront notamment clés dans le cadre de la transition vers une économie verte.

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Philippe Crevel : Comme je l’expliquais précédemment, il faut encore être prudents avant de savoir si cette situation va être durable. En cas de ralentissement économique majeur, la création d’emplois pourrait être amoindrie. De plus, les emplois sont peu productifs et donc fragiles, car aidés directement ou indirectement par les pouvoirs publics. J’ose espérer que la situation s’améliore, mais nous n'avons aucune garantie.

Structurellement, la faiblesse de notre industrie pourrait être un frein à l’emploi. Nous sommes très axés sur les services à la personne : loisirs, livraisons… Cela n’est pas très productif. Notre coût du travail reste élevé, équivalent à celui des pays d’Europe du Nord mais pas pour le même type de production. Cet élément reste à surveiller car il pourrait nous affaiblir dans les prochaines années.

Comment a par ailleurs évolué le taux d’emploi dans le pays ?

Philippe Crevel : Depuis 2012, le taux d’emploi a légèrement augmenté, notamment pour les plus de 50 ans. Pour les 55/64 ans, le taux d’emploi est passé à plus de 50%, alors qu'il était longtemps aux alentours de 38% environ.

En manière de taux d’emploi global, la France reste cependant en dessous de la moyenne de la zone euro et largement en dessous de l’Allemagne. Cela est lié à la faiblesse du taux d’emploi des seniors, à un chômage des jeunes important, notamment pour les décrocheurs, c'est-à-dire les jeunes sans emploi et qui n’ont pas de formation.

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