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Deux journalistes sont soupçonnés d’avoir réclamé 2 millions d’euros au roi du Maroc.
Deux journalistes sont soupçonnés d’avoir réclamé 2 millions d’euros au roi du Maroc.
©Reuters

Tel est pris qui croyait prendre

Le chantage à l’égard du roi du Maroc : affaire limpide ou ténébreuse ?

Deux journalistes sont soupçonnés d’avoir réclamé 2 millions d’euros au roi du Maroc. En échange, ils s’engageaient à renoncer à publier un livre très critique sur le souverain. Ils viennent d’être mis en examen par un juge d’instruction. Une histoire trop limpide pour de ne pas celer quelques mystères. Mais lesquels ? L’instruction qui démarre permettra-t-elle d’en savoir un peu plus ? A moins que les deux journalistes aient vraiment dérapé…

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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Authentique affaire d’extorsion de fonds ou coup monté ? Pour l’heure, à en croire le démarrage de l’instruction, c’est plutôt la première hypothèse qui prévaut même si les deux journalistes épinglés, Eric Laurent et Catherine Graciet, soupçonnés d’avoir voulu extorquer 2 millions d’euros au roi du Maroc contre la non-publication de leur livre sur ce dernier, doivent bénéficier, ce n’est pas une clause de style,  de la présomption d’innocence. Certes, des journalistes ont parfois dérapé. Le fait n’est pas nouveau. Certains se souviennent de ce journaliste marseillais qui, il y a quelques années, est allé dormir aux Baumettes pour corruption. Ou plus près de nous de cet autre confrère, spécialisé dans le renseignement, soupçonné d’avoir monnayé quelques pièces d’une  procédure judicaire… Avec cette histoire, qui promet quelques coups de théâtre, on est passé dans une autre dimension. Là, il s’agirait de 3 millions d’euros réclamés et la victime ne serait autre que le roi du Maroc, Mohammed VI… Quasiment une affaire d’Etat, suivie tant à l’Elysée, qu’à Matignon et au Quai d’Orsay. Car, on le sait : depuis des lustres, les relations diplomatiques entre Paris et Rabat, depuis l’affaire Ben Barka (1965) et la publication du livre de Gilles Perrault sur Hassan II ( « Notre Ami le Roi » 1990      ), connaissent souvent des hauts et des bas. Aujourd’hui, l’avocat du roi du Maroc, Eric Dupond-Moretti  n’y va pas de main morte sur les deux journalistes français,  en dénonçant «  un racket digne de voyous » allant jusqu’à marteler : «  D’après les éléments que nous disposons, nous pouvons penser que les deux auteurs ont été instrumentalisés par un groupe, un mouvement terroriste, pour déstabiliser le régime » Ce à quoi, son confrère Eric Moutet, avocat de Catherine Graciet, riposte : «  On est dans le fantasme le plus absolu. » Et de laisser entendre que la jeune journaliste serait victime  d’un  coup monté.

Nous sommes le jeudi 27 août. Eric Dupond-Moretti, voix de stentor, passablement remonté, lâche un scoop sur RTL.  Il révèle que deux journalistes français viennent d’être interpellés pour extorsion de fonds et tentative de chantage à l’égard du roi du Maroc. Ils lui auraient réclamé 3 millions d’euros pour prix de leur silence. (Somme ramenée à 2, on le verra.) En clair, ils auraient promis de ne pas publier leur livre sur le Roi qui devait paraître au Seuil au début 2016. Et Me Dupond-Moretti de révéler encore que c’est Eric Laurent, qui, le 23 juillet a pris contact avec le cabinet du Roi pour  obtenir un entretien avec  un de ses proches.  Toujours selon l’avocat lillois, une rencontre a lieu le 11 août, au bar du Royal-Monceau, à deux pas des Champs-Elysées, entre Eric Laurent et un avocat dépêché par le cabinet du Roi. C’est ce jour-là que le journaliste, enregistré à son  insu par l’avocat de Rabat, aurait proposé de suspendre  la publication de son livre – co-écrit avec Catherine Graciet- contre un  dédommagement, dans un premier temps, de 3 millions d’euros... Ce qui fait très cher la ligne ! 
Dix jours plus tard, dans le plus grand secret, une plainte est déposée auprès du procureur de la République de Paris pour le compte du Palais présidentiel.  Passent les jours. Eric Laurent semble revenir à la charge auprès du souverain chérifien.  Suffisant pour que le  parquet de Paris diligente une enquête préliminaire  pour tentative d’extorsion de fonds et tentative de chantage. Jusqu’à ce qu’au cours d’une troisième rencontre, à laquelle participe l’avocat du Roi du Maroc, ainsi qu’Eric Laurent et Catherine Graciet, pour la première fois présente, un accord est, selon Le Journal du Dimanche, définitivement scellé. Les deux journalistes acceptent un dédommagement de 2 millions d’euros – au lieu de 3 initialement demandés- pour prix de leur silence. L’accord est concrétisé par une lettre- reproduite par le JDD- dans laquelle Eric Laurent et Catherine Graciet s’engagent «  à ne plus rien écrire » sur le Roi du Maroc « en contrepartie du versement de la somme de 2 millions d’euros. »  En attendant, l’avocat du Roi remet aux journalistes deux enveloppes contenant 40 000 euros chacune.… Affaire conclue… sauf qu’à l’issue de cette réunion dans un palace parisien, les deux journalistes sont interpellés, car la PJ, prévenue, a tout vu. Tout entendu. 

Révélée le vendredi 28 août,  l’affaire sonne comme un coup de tonnerre dans le monde de l’édition et des journalistes. Comment est-ce possible ? Faire du chantage auprès du Roi de Maroc ? Enorme pour être vrai, clament les amis d’Eric Laurent. C’est un écrivain reconnu, auteur de livres sur le pétrole,  Georges Bush et Hassan II, le père de l’actuel souverain marocain.  Certes, il lui arrive d’émettre quelques idées sinon iconoclastes, tout du moins  contestables, comme sur l’attentat du 11 septembre…Mais de là à se laisser aspirer par la spirale du fric, c’est impensable. Quant à Catherine Graciet, c’est une jeune journaliste plein d’allant,  accrocheuse, passionnée, qui a  déjà publié en 2012,  avec Laurent, un livre évocateur ayant pour titre « Le Roi prédateur ». Dans les années 2004-2005, alors qu’elle travaillait pour  un journal d’opposition marocain, Le journal hebdomadaire, Catherine Graciet, qui suivait entre autres, l’affaire « Pétrole contre nourriture »  s’était intéressée aux liens d’affaires existant entre le Royaume chérifien et un ancien ambassadeur de France à Rabat.

Aujourd’hui, Eric Laurent, qui a été mis en examen, tout comme sa consoeur, nie les faits qui lui sont reprochés. Tout au plus, admet-il avoir passé un deal financier avec des proches de Mohammed VI. Cela, souligne son avocat Me William Bourdon, «  pour des raisons qui tiennent à un contexte personnel difficile.»  Et Me Bourdon de préciser que cet accord a été conclu dans des conditions totalement étrangères à un chantage ou à une extorsion de fonds. » Soit. Mais, dans ce cas, Eric Laurent se doit d’en révéler le contenu pour effacer ou tout du moins atténuer les doutes qui pèsent sur l’obtention d’un pactole fort coquet…  

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