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La France en panne d’avenir : quand la crise de défiance se double d’une crise d’identité
©LUDOVIC MARIN / AFP

Gouvernement sans confiance populaire

La France en panne d’avenir : quand la crise de défiance se double d’une crise d’identité

La confiance des Français envers Emmanuel Macron ou dans le gouvernement est anormalement basse en comparaisons avec les dirigeants de la plupart des démocraties occidentales. Quel rôle la communication adoptée par l’exécutif français joue-t-elle dans cette anomalie ? Comment Emmanuel Macron peut-il briser le cycle de la défiance ?

Chloé Morin

Chloé Morin

Chloé Morin est ex-conseillère Opinion du Premier ministre de 2012 à 2017, et Experte-associée à la Fondation Jean Jaurès.

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Atlantico.fr : En comparaison aux leaders de la plupart des démocraties occidentales, la confiance des Français en Emmanuel Macron ou dans le gouvernement est anormalement basse alors même que d’autres pays connaissent aussi des difficultés face à la crise du Coronavirus : quel rôle la communication adoptée par l’exécutif français joue-t-elle dans cette anomalie ? Quel est le trou dans la raquette ?

Chloé Morin : La crise que nous vivons depuis plusieurs années n'est pas une simple crise de confiance dans les "élites" et la politique, comme c'est le cas de nos voisins. Elle se double, chez nous, d'une crise d'identité, d'une sorte de panne d'avenir - je rappelle que notre pays est parmi les plus persuadés qu'il est "en déclin" et les plus pessimistes, selon de nombreuses études internationales. Avec la crise du coronavirus, c'est cette crise du "nous" qui est amplifiée. Nous ne savons plus ce que nous sommes, ni ce que nous voulons être et faire ensemble. Par conséquent, je ne crois pas que tout repose sur les failles de la communication gouvernementale, même si l'on peut beaucoup en dire... je crois que ce que révèle la défiance particulière vis à vis de nos élites, c'est que nous avons avant tout un doute sur notre capacité à faire face au virus et aux épreuves en général en tant que collectif solidaire. Je suis ainsi frappée de ce que, dans mes études, il y a certes des critiques très virulentes vis à vis les "dirigeants" - le gouvernement aurait agi trop tard, trop peu, incapable d'anticiper et camouflant son incompétence par une communication parcellaire et condescendante ou infantilisante -, mais il y a AUSSI, et ça on en parle trop peu, une défiance abyssale sur le plan horizontal. C'est à dire que quantitativement, les Français sont aussi nombreux à critiquer leurs concitoyens, "indisciplinés", incapables de solidarité, prenant des libertés avec la contrainte collective, qu'à critiquer le gouvernement... 

Quelque chose se joue-t-il autour du en-même-temps contradictoire du « j’assume » (déclamé sur un ton très fier à bras) et de l’allergie à la responsabilité issue de la culture technocratique française ? 

Dans les autres pays, lorsqu'un dirigeant dit "j'assume", il en tire ensuite des conclusions pour lui-même - souvent, d'ailleurs, en démissionnant, y compris pour avoir payé une barre chocolatée avec les deniers publics... En France, assumer, c'est à la fois endosser sa propre responsabilité, et fermer la porte aux critiques. Puisqu'un dirigeant assume, nous devons souvent comprendre "tournons la page, circulez il n'y a rien à voir"... 

En l'espèce, l'on sait qu'une enquête interviendra un jour sur les dysfonctionnements dans cette crise, mais quand? La commission d'enquête en cours est bien peu médiatisée, et l'on attend toujours des révélations sur les failles qui ont pu conduire aux retards constatés sur les masques et les tests... dès lors, dire "assumer" sans que cela ait la moindre conséquence paraît factice. C'est vrai que l'on peut rapprocher cela d'une tradition de l'irresponsabilité organisée au niveau des hauts fonctionnaires, dont on sait que rares sont les sanctionnés - beaucoup plus rares, en tout cas, que ce n'est le cas dans la sphère politique, où l'élection vaut toujours, in fine, sanction. 

De même, la contradiction entre le centralisme et la volonté de contrôle total affiché par la technocratie française et les multiples « nous ne savons pas » mis en avant par Édouard Philippe lors de conférences de presse fleuves peuvent-elles affaiblir la communication gouvernementale ?

De fait, le gouvernement est confronté à une situation où non seulement "il ne peut pas tout", comme les Français ont déjà du mal à l'accepter depuis toujours - on se souvient de Jospin -, mais où parfois, on a bien le sentiment qu'il ne peut pas grand chose. Depuis le début de la crise, les exemples abondent où l'Etat a été à la remorque ici des Maires, là des Présidents de région, ou encore ici à la remorque des syndicats de salariés qui signalaient des abus ou bien des entreprises qui prenaient le lead sur des initiatives de conception de gel ou de masques... Dès lors, pour Philippe, avouer ce qu'il ne sait pas me semble bien préférable à l'alternative, qui serait de prétendre être omniscient et omnipotent alors même que chacun peut constater au quotidien que ce n'est pas le cas. Certes, cela revient à dire "le roi est nu", mais la franchise en la matière permet de restaurer un semblant de confiance si ce n'est dans la puissance publique, du moins dans la sincérité des autorités dans leur volonté de faire au mieux compte tenu des contraintes du moment. Les français ont intégré que cette période était une période d'incertitude radicale. Cela ne rend pas la situation plus acceptable en matière de gestion publique, mais cela rend la communication de Philippe, dont l'humilité est appréciée même lorsqu'elle renvoie à un sentiment d'impuissance, plus acceptable.

Dans le registre des leaders « raisonnables », Angela Merkel par sa communication précise et scientifique ou encore Jacinda Ardern, la première ministre de Nouvelle-Zélande, dans un registre très empathique bénéficient du soutien massif de leur population. La communication française semble être un "entre-deux" (pas aussi scientifique que celle de Mme Merkel, pas aussi empathique que celle de de Mme Ardern- est-ce la raison pour laquelle ne convainc pas autant ? En France, une communication basée sur l'un de ses deux modèles étrangers fonctionnerait-elle ? 

Aucun des deux ne fonctionnerait car dans la communication, le messager compte au moins autant que le message. Or, nous sommes entrés dans cette crise avec un gouvernement et un Président frappés d'une grande défiance. Et au moment où ils auraient pu ressouder autour d'eux, la polémique des masques, combinée à un discours manquant à la fois d'humilité et de transparence, a épuisé le ressors spontané de l'union nationale. Par conséquent, ils naviguent depuis comme ils le peuvent, avec un capital de confiance très faible - 35% hier selon BVA, malgré l'allocution présidentielle et primo-ministérielle, soit encore 2 points de moins que le dimanche avant le discours du Président...

Alors que la confiance sera un élément clé du déconfinement et du reste de la crise -puisqu’un retour à la normale est probablement une question d’années plus que de mois- comment Emmanuel Macron et son gouvernement peuvent-ils casser le cycle de la défiance (et comment) ou le lien est-il irrémédiablement rompu ? 

Paradoxalement, cette crise pourrait nous permettre de renouer avec un semblant d'unité et de cohésion. Cela paraît optimiste, bien sûr, de dire cela, mais force est de constater que cette période éprouvante a ramené chacun d'entre nous à quelques interrogations essentielles et fondamentalement politiques : de qui avons nous besoin, de quoi avons nous besoin pour vivre, qu'est ce qui nous rend heureux et qu'est ce qui, au contraire, est superflu? Quelles sont les valeurs qui nous auront permis de traverser la crise? Comment voulons nous consommer, travailler demain? De ces interrogations et bien d'autres, nous pourrions tirer les ferments d'une projection dans un avenir nouveau, un avenir où chacun retrouverait une place, et un peu plus de maîtrise sur sa propre vie. Bien sûr, ceci suppose que l'on ne ferme pas la parenthèse en s'en lavant les mains dès le 11 mai. Cela suppose que les autorités, au plan local et national, organisent cette réflexion, et qu'ils sachent en tirer, avec les corps intermédiaires, élus, réseaux associatifs, les bonnes conclusions... Finalement, le grand débat fut une occasion ratée. On dit souvent que l'histoire ne repasse pas les plats, mais Emmanuel Macron pourrait trouver ici une occasion de se rattraper, en ouvrant un véritablement espace de refondement politique collectif.   

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