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La droite aura besoin de bien plus que d’accusations de contrefaçon ou d’immobilisme pour se reconstruire face à Emmanuel Macron
©Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Rentrée politique

La droite aura besoin de bien plus que d’accusations de contrefaçon ou d’immobilisme pour se reconstruire face à Emmanuel Macron

La droite était réunie ce week-end à La Baule et de nombreux hommes politiques ont pu s'exprimer à cette occasion à propos de l'avenir de la droite sur le plan des idées.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections. Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques. Il est notamment l'auteur de Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? (éditions de La Documentation Française, 2014) et Histoire d’une révolution électorale (2015-2018) avec Anne Muxel (Classiques Garnier, 2019).

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Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Bruno Retailleau, interrogé par le Figaro, a expliqué que la politique d'Emmanuel Macron était une contrefaçon de celle voulue par la droite, qui serait la seule à vraiment l'appliquer une fois au pouvoir. En se contentant de cette explication à la victoire d'Emmanuel Macron, la droite ne fait-elle pas erreur sur ce qui se passe dans la société française ? Notamment sur l'éclatement sociologique qui favorise le Président de la République ?

Bruno Cautrès : On voit bien que la déclaration de Bruno Retailleau est hautement symptomatique du problème essentiel de la droite, à savoir de son problème de positionnement et de contenu idéologique. Etre de droite, est-ce être favorable à moins de dépenses publiques, de fonctionnaires, moins d'impôts ? Sans aucun doute. Mais Emmanuel Macron a un positionnement qui a en partie séduit l'électorat de droite même si les réalisations concrètes (moins d'emplois publics, moins de taxes, moins d'impôt et une pression fiscale moins importante) ne sont pas non plus spectaculaires.

Emmanuel Macron pourra revendiquer la suppression d'un impôt comme la taxe d'habitation. Du point de vue des électeurs de droite, c'est une très bonne nouvelle de voir que l'on est capable de supprimer un impôt. Par contre sur la réduction de l'emploi public et sur la réduction des déficits publics, j'imagine que l'électorat de droite est plutôt dans un entre-deux en attendant qu'Emmanuel Macron montre de quoi il est capable. Sous les dernières présidences de droite, il y a eu sans aucun doute des réductions d'emplois publics mais pas non plus à hauteur que ce qu'un électeur de droite souhaite. Il y a donc un problème de positionnement et de contenu idéologique. Le positionnement de centre-droit sur l'économie qu'a pris Emmanuel Macron n'ampute-t-il pas une partie du programme de la droite ?

Une deuxième question se pose. Ce qui est intéressant, c’est que ces propos viennent de Bruno Retailleau, figure qui incarne une droite des valeurs et pas seulement de l'économie. Est-ce que le positionnement de la droite sur les questions de société est aujourd'hui quelque chose qui identifie fortement la droite ? Cette droite était en partie catholique, de valeurs traditionnelles. On observe qu'Emmanuel Macron a un positionnement qui ne se laisse pas facilement cataloguer dans une boite, il est sur plusieurs registres, plusieurs répertoires. C'est sa particularité et ce qui explique pour moi les difficultés de la droite. Son fameux "et de gauche et de droite" embête les deux familles politiques.

Vous me demandez également dans quelle mesure le positionnement de la droite aujourd'hui ne sait pas tenir compte de l'éclatement sociologique de la société française. La réponse est oui et non. D'abord, cet éclatement sociologique existait déjà à l'époque de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy. On était déjà et on est toujours dans une société ultra-fragmentée avec de multiples clivages générationnels, sociologiques et territoriaux. Mais il y a une nouveauté : dans le paysage politique en recomposition, il est très difficile pour les formations politiques d'être le défenseur d'une catégorie sociologique. C'est aujourd'hui une stratégie un peu risquée parce que la France comme tous les pays développés est dans un changement sociologique important.

Edouard Husson : Bruno Retailleau a raison à première vue dans son diagnostic. Comment ne pas adhérer à ce qu'il décrit du bilan du président de la République, très loin des discours?  Le président voudrait donner des leçons à l'Union Européenne mais il est incapable de ramener le déficit en-dessous des 3% exigés par le Pacte de stabilité monétaire. La situation est catastrophique en matière de sécurité. L'immigration n'est pas maîtrisée, c'est le moins que l'on puisse dire. Bruno Retailleau fait remarquer aussi comme la ficelle est grosse concernant la critique du Mercosur suite aux incendies en Amazonie. Le problème, c'est que Bruno Retailleau ne fait pas le lien entre ces différents domaines. Le déficit est repassée au-dessus des 3% parce qu'il a fallu répondre à la plus grande crise sociale depuis les débuts de la Vè République. Ne fallait-il pas le faire? C'était l'explosion politique assurée. Mais alors n'y a-t-il aucune solution?

Sommes-nous condamnés à osciller entre la soumission à un diktat européen et des accommodements pragmatiques, pour éviter que la société française explose? Bruno Retailleau écarte avec un certain dédain le Rassemblement National et cette posture le prive de poser la question de sources de coûts immédiats où l'Etat pourrait assez rapidement obtenir des succès: est-on désireux de chiffrer la destruction de valeur liée à l'insécurité? Est-on prêt à combattre l'immigration illégale mais aussi à poser la question de la priorité à donner aux nationaux en ce qui concerne un certain nombre de prestations sociales? Est-on prêt à fermer les frontières à toute nouvelle immigration?

Bruno Retailleau, tout à sa critique de l'actuel président, semble oublier sur quel programme Nicolas Sarkozy a été élu en 2007: un programme qui impliquait la lutte contre l'insécurité et une diminution drastique de l'immigration. Or l'ancien président n'a pas tenu ses promesses dans ce domaine. Et ce ne sont pas seulement les électeurs du Front (Rassemblement) National qui sont repartis à l'époque, c'est aussi l'électorat UMP (LR) qui a commencé à s'étioler. Tant que Les Républicains ne regarderont pas en face le grand échec de 2007-2012 en matière de lutte contre l'insécurité et l'immigration, ils sont condamnés à critiquer Emmanuel Macron en vain. 

Certains leaders de la droite ont aussi taxé d'immobilisme la politique du Président. Cet immobilisme n'est-ils pas justifié par l'impossibilité actuelle de gouverner faute de majorité d'action ? Quelle leçon la droite devrait en tirer ?  

Edouard Husson : L'immobilisme n'est pas où le dit Bruno Retailleau. Emmanuel Macron est un homme qui déborde d'énergie. Il a non seulement une capacité à prononcer des discours qui peut-être égaleront un jour en longueur ceux de Fidel Castro mais il se veut sur tous les fronts à la fois: il est à la fois président, premier ministre et chef de LREM. Il intervient dans les moindres détails des décisions qu'on lui soumet. Non, l'immobilisme d'Emmanuel Macron est idéologique. Curieusement ce très jeune président véhicule largement la vision qui était celle du président de la République sous le septennat duquel il est né, Valéry Giscard d'Estaing. Emmanuel Macron se veut, comme son illustre prédécesseur, "libéral, centriste et européen". Et il ne voit pas que les temps ont changé. Que signifie d'être encore "libéral" et "mondialiste" quand le néolibéralisme est épuisé? Que veut dire être centriste lorsque les classes moyennes s'étiolent complètement? Et peut-on être fédéraliste européen dans une Europe à 27?

Emmanuel Macron pratique encore l'écologie comme le faisait son illustre prédécesseur, dans une approche très top-down. Il n'a pas plus le sens du danger que représente une immigration incontrôlée pour notre pays que son illustre prédécesseur qui mit en place le regroupement familial. Or autant Giscard pouvait se faire des illusions, on était dans les années 1970, autant Emmanuel Macron n'a plus le droit de fermer les yeux sur la réalité de l'immigration sans contrôle et sans assimilation.

La référence à VGE n'est pas anodine, du point de vue de la droite: après avoir fait battre Giscard en 1981, Jacques Chirac a largement "giscardisé" son parti. Même Nicolas Sarkozy n'échappa pas à l'ombre portée du giscardisme lorsqu'il pratiqua, tel le président de la seconde moitié des années 1970 ce qu'on appelait pudiquement "ouverture": le recrutement de ministres de gauche. Bruno Retailleau est-il prêt à pratiquer un tel inventaire, dont la droite ne sortira pas indemne? 

On a beaucoup parlé de la nécessité pour la droite de réunir le vote populaire et le vote des catégories supérieures. Est-ce une bonne piste si elle veut se reconstruire politiquement ? Est-ce que c'est la seule manière pour la droite de réunir une majorité ?

Bruno Cautrès : Il y a dans la droite une problématique qui revient à échéance très régulière et qui explique ses divisions internes. Une partie de la droite voudrait revenir vers la droite gaulliste, celle qui prenait le métro à 17h, qui était capable de parler aux catégories populaires. La droite a perdu il y a longtemps le contact avec ces catégories sur l'économie et les questions sociétales où on a vu le Rassemblement national réaliser une OPA importante sur les catégories populaires. Aujourd'hui, le vote des classes populaires est fait de beaucoup d'abstention et de distance envers la politique, mais il y a surtout un soutien massif du rassemblement national. 

Sur l'économie, comment la droite pourrait faire revenir à elle les catégories populaires ? Il y a là un point qui mérite un important travail intellectuel à droite, une importante réflexion sur le fond. Proposer aux catégories populaires de réduire les dépenses sociales, les dépenses d'éducation, d'en appeler à davantage de responsabilité individuelle et à moins d'intervention de l'Etat, ce n'est pas ce qui attire les catégories populaires durement impactées par le chômage et les crises économiques à répétition. 

Edouard Husson : Emmanuel Macron a fait, en pleine crise des Gilets Jaunes, une déclaration impardonnable mais qui en dit long sur son immobilisme idéologique. Alors qu'on l'interrogeait sur le sentiment d'exclusion des Gilets Jaunes, il a répondu en expliquant que, pour lui, il y avait un seul type d'exclus: les immigrés et les jeunes générations des quartiers périurbains d'ascendance étrangère. La droite aurait dû s'emparer de cette déclaration pour affirmer haut et fort son opposition au président de la République. Je sais bien que Bruno Retailleau était occupé à seconder la loi anti-casseurs ! Mais en l'occurrence, il est tombé dans le piège d'un président prêt à faire jouer à fond le réflexe du parti de l'ordre contre les Gilets Jaunes, accusés de tous les maux. Il ne faut pas s'étonner que LR n'ait eu que 8,5% aux élections européennes.

En matière de parti de l'ordre, les électeurs ont préféré celui qui était aux manettes plutôt qu'un parti éloigné des affaires. Il y avait pourtant une voie évidente à emprunter pour une opposition efficace à Emmanuel Macron: dénoncer l'inefficacité du maintien de l'ordre - voire, dans un second temps, les manipulations auxquelles le gouvernement se livrait en instrumentalisant les casseurs et les pillards de banlieue pour discréditer les Gilets Jaunes; prendre le parti des forces de l'ordre dans la mesure où elles étaient affectées à une répression contre nature, menée contre des individus inoffensifs.

Et, surtout, attaquer sur les gabegies de la Politique de la Ville, dont les résultats sont bien médiocres alors que bien des villes moyennes et des territoires ruraux auraient fait des choses extraordinaires avec une toute petite partie seulement de ce qui a été versé à fonds perdus dans les banlieues. On pouvait aussi souligner que la mobilisation semaine après semaine des forces de l'ordre contre un mouvement largement inoffensif et soumis à une répression disproportionnée, c'était autant de moyens retirés à la surveillance des frontières, à la lutte contre la délinquance et à la traque du terrorisme. En tenant semblable ligne, Les Républicains auraient commencé à retrouver le coeur du peuple.  

Y a-t-il selon vous une ligne idéologique qui rassemblerait cette majorité ? Qu'en seraient les principaux linéaments ? 

Edouard Husson : Il vaut la peine de regarder ce qui a fonctionné et ce qui a échoué à droite depuis une dizaine d'années. Marine Le Pen a échoué en faisant de la sortie de l'euro une priorité. Il y a toutes les raisons de critiquer l'euro, monnaie incomplète, puisqu'on ne peut pas émettre de dette dans la monnaie européenne et puisque l'Allemagne bloque la possibilité de transferts financiers vers les régions en difficulté de la zone. Cependant il paraît difficile de rendre l'euro seul responsable de nos échecs. Par son programme de 2007, Nicolas Sarkozy avait montré la voie d'une politique se déployant dans le cadre de l'euro, hérité de ses prédécesseurs, mais capable de redonner à la France une vraie marge de manoeuvre. Evidemment, cela voulait dire non seulement mettre en oeuvre les nombreuses réformes - non négligeables - qui furent réalisées durant le quinquennat: pensons à la réforme des retraites, la réforme de l'éducation nationale (moins de professeurs mais mieux payés), la réforme de l'université, la réforme du droit de grève des fonctionnaires etc....

Mais il a manqué, nous l'avons dit, l'action résolue promise dans le domaine de la sécurité et dans celui de la lutte contre l'immigration. Il y aussi la question du terrorisme et du danger qui plane sur notre pays avec les retours de Syrie. En fait, tous ces sujets sont entrelacés comme le montre le drame de Villeurbanne. J'insiste sur le fait qu'en l'occurrence, contrairement à ce que dit une partie du mouvement souverainiste, ce n'est pas l'Europe qui nous impose quoi que ce soit. Un pays comme la Hongrie a son budget en équilibre en même temps qu'il refuse la politique d'immigration de l'UE. Nous avons affaire à un sujet, à un entrelacement de sujets, où le premier adversaire est le conformisme intérieur, le progressisme incarné par le président de la République.  Et beaucoup des souverainistes, qu'ils viennent de la droite ou de la gauche, ont refusé de l'affronter, par peur du politiquement correct.

Un autre domaine mériterait l'intérêt de la droite, celui de l'empilement des structures de l'administration publique. Nicolas Sarkozy avait mis en place la RGPP, qui prévoyait le non renouvellement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite. Mais cela n'a pas conduit pour autant à supprimer des couches, dans l'administration centrale ou dans les services déconcentrés de l'Etat. On ne cesse d'empiler les structures. La transformation numérique a été menée au coup par coup, ministère par ministère, avec d'énormes ratés, qui sont autant de coûts non maîtrisés. La fonction publique dans les administrations régionales n'a cessé d'augmenter, depuis 20 ans. Voilà un beau sujet pour une droite qui s'assumerait. Un autre sujet qui pourrait unir la droite, c'est celui de l'éducation. Jean-Michel Blanquer est très macronien dans le sens où il tend à une centralisation record du traitement des questions; il a tendance à penser que sa centralisation est la bonne. Mais ce n'est pas la bonne méthode.

Il faut revenir à et amplifier ce qui avait fait le succès de Luc Chatel ministre il y a une dizaine d'années: signer des contrats d'objectifs avec les recteurs, placer les chefs d'établissement en situation de véritable responsabilité, encourager les expérimentations et diffuser celles qui marchent. Il faut parallèlement ouvrir le champ de l'éducation à l'initiative privée (encourager les multiples associations qui voient le jour autour de projets pédagogiques très divers, au lieu de tenir en suspicion systématiquement ce secteur, l'Etat n'a plus les moyens de financer seul l'éducation). En matière d'environnement, il est indispensable de libérer l'initiative privée, d'encourager l'entrepreneuriat et l'innovation au niveau local dans le secteur. Ce sera, effectivement, bien plus efficace, comme le souligne Bruno Retailleau, que les gesticulations sur le plan international. Voilà une petite série de sujets, dans une liste qui est loin d'être exhaustive. 

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