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Wuhan Chine Coronavirus
Wuhan Chine Coronavirus
©STR / AFP

Bonnes feuilles

L’impossible équation du coronavirus

Thierry Maugenest et Antoine Houlou-Garcia publient "Le Théorème d'hypocrite : histoire de la manipulation par les chiffres de Pythagore au Covid-19". Les mathématiques sont loin d'être inoffensives. La longue histoire du côté obscur des mathématiques, nous est ici révélée dans un livre aussi savoureux qu'explosif. Extrait 2/2.

Antoine Houlou-Garcia

Antoine Houlou-Garcia

Antoine Houlou-Garcia, ancien statisticien à l'Insee, doctorant à l'EHESS sur l'usage des mathématiques en théorie politique, est chargé de cours à l'université de Trente (Italie). Il a publié plusieurs essais sur les mathématiques et a reçu le prix Tangente de vulgarisation scientifique pour son livre Mathematikos.

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Thierry Maugenest

Thierry Maugenest

Thierry Maugenest est l'auteur de nombreux essais, notamment Etienne de Silhouette, le ministre banni de l'histoire de France ou Les Rillettes de Proust, ainsi que d'une trilogie policière consacrée à Carlo Goldoni publiée aux éditions Albin Michel.

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La pandémie de Covid-19 illustre parfaitement la difficulté de donner un sens aux chiffres lorsque, au tout début du printemps 2020, des pourcentages de létalité variaient d'un pays à l'autre sur une échelle de 1 à 37 (comme ce fut le cas quand l'Italie affichait à la mi-mars un taux de 8,33 % contre à peine 0,22 % en Allemagne). À ce stade, plusieurs explications s'imposent. Nous ne parlerons pas ici des causes générales de la diffusion ni des raisons sanitaires ayant impliqué des différences entre les pays, mais seulement des éléments quantitatifs qui y affèrent. 

En ce qui concerne la Chine, était-il crédible que le pays ne déplore que 3 500 morts durant l'hiver 2019-2020 alors qu'une province de la dimension d'un pays était touchée ? La seule ville de Wuhan compte déjà 9 millions d'habitants et il a fallu du temps aux médecins pour identifier la source de la surprenante augmentation de pneumonies. Si les chiffres avaient été les bons, la mortalité se serait tout au plus élevée à 0,04 %, un chiffre qui n'avait pas de quoi affoler un pays entier. Le nombre de décès dus au Covid-19 a donc été extrêmement sous-estimé, entraînant de lourdes conséquences en Occident où la menace apparaissait par conséquent relativement faible. Il est à noter par ailleurs que le « vrai » nombre de victimes n'a pas la même importance en Chine qu'en Europe pour deux grandes raisons : d'une part, les chiffres officiels y sont toujours à prendre avec des pincettes et les Chinois en sont parfaitement conscients ; il importe moins dès lors d'obtenir des chiffres qui reflètent la réalité que d'agir efficacement sur la réalité sans passer par l'intermédiaire d'une quantification peu fiable. D'autre part, les Chinois ont traversé de nombreux épisodes de violence de masse dans leur histoire, notamment depuis l'instauration de la République populaire avec, par exemple, entre 1 et 5 millions de morts lors de la Campagne de suppression des contre-révolutionnaires (1949-1952), et entre 30 et 50 millions de morts lors du Grand Bond en avant et de la grande famine qui s'ensuivit (1958-1962), reléguant la crise du Covid-19 dans de faibles proportions où l'écart entre les 3 500 et 100 000 victimes n'a qu'une importance relative. 

En Iran, où le nombre de victimes avancé par les autorités fut sensiblement similaire, d'immenses fosses communes étaient visibles depuis l'espace, notamment près de la ville de Qom, alors que le premier cas d'infection venait d'y être déclaré officiellement. Diverses vidéos ont circulé également, montrant les corps s'entasser à la morgue avant d'être transportés par des individus en combinaison hermétique, alors que le gouvernement relativisait la propagation de l'épidémie. Cela invite à penser que le nombre réel de victimes fut là aussi bien supérieur à celui annoncé officiellement. 

Quant à la très faible létalité du virus en Allemagne au début de l'épidémie, elle fut en partie liée au dépistage massif et précoce qui a permis de prendre rapidement en charge les patients déclarés positifs, d'autant que le nombre de lits en soins intensifs y était de beaucoup supérieur à la France et à l'Italie par exemple. Le fait de tester massivement la population accroît en effet mécaniquement le dénominateur dans le calcul du taux de létalité (nombre de personnes décédées des suites du virus divisé par le nombre de personnes atteintes) : dès lors, le taux diminue drastiquement par ce simple effet numérique. D'autant plus que l'Allemagne ne pratiquait pas de tests post-mortem, là où la France et l'Italie ont eu une approche différente : si une personne succombait à une maladie et que l'on s'apercevait qu'elle avait été infectée par le virus, on la comptabilisait dans le nombre de décès dus au Covid. Les Allemands considéraient en revanche que si la victime avait été infectée par le coronavirus, ils s'en seraient aperçus de son vivant. En réalité, dans la mesure où de nombreux cas semblaient parfaitement asymptomatiques, il y a fort à parier que si l'Allemagne avait suivi le protocole de la plupart des autres pays, elle aurait vu la létalité s'accroître sensiblement. En somme, en augmentant le dénominateur et en diminuant le numérateur, les Allemands ont nécessairement affiché une létalité plus faible. Certes, des aspects médicaux et sociologiques entrent aussi en jeu, mais le fait que les chiffres ne soient pas élaborés de la même manière biaise toute tentative de comparaison. 

Enfin, à ces différentes incertitudes, il faut en ajouter une toute dernière – mais non des moindres – qui concerne le délai entre le moment où une personne succombe à la maladie et le moment où ce décès est intégré dans les bases de données avant d'être rendu public. En France, ce délai varie de quelques jours à plusieurs mois. Cette singularité provient du fait qu'il existe deux circuits de transmission des certificats de décès : celui, très rapide, que permet l'application CertDc mise à la disposition des différents acteurs de santé, et l'autre, beaucoup plus lent, qu'empruntent les formulaires papier remontant des quatre coins de France vers les locaux de l'Inserm. Au moment de la crise sanitaire du Covid-19, il se trouve que la certification électronique ne couvrait qu'environ 20 % des décès sur le territoire ; ainsi, lorsque la Direction générale de la santé égrenait chaque soir les chiffres des morts dus au coronavirus, elle ne prenait en compte que ces derniers, transmis en ligne. Quant aux autres – soit environ 80 % des cas ! –, sachant qu'ils mettent en moyenne deux mois pour parvenir jusqu'à l'Inserm, ils sont ainsi passés sous les radars. Il semble donc que la Chine ou l'Iran n'aient pas été les seuls pays à avoir joué avec les chiffres. Les autorités françaises, obsédées par l'idée d'occuper l'espace public en annonçant chaque jour des ribambelles de chiffres, ont, par manque de recul, largement sous-estimé le nombre de morts dus à la maladie.

©Editions Albin Michel, 2020

A lire aussi : Comment les chiffres transforment les algorithmes en véritables menaces

Extrait du livre de Thierry Maugenest et Antoine Houlou-Garcia, "Le Théorème d'hypocrite: histoire de la manipulation par les chiffres de Pythagore au Covid-19", publié aux éditions Albin Michel

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