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Les Suisses se sont prononcés à 50,3 % pour une limitation de l’immigration dans le cadre d’un référendum.
Les Suisses se sont prononcés à 50,3 % pour une limitation de l’immigration dans le cadre d’un référendum.
©Reuters

Epidermique

L'immigration, machine à fantasmes : entre ceux qui s'achètent une bonne conscience et ceux qui se noient dans leurs peurs, est-il possible de réfléchir de manière apaisée ?

Les Suisses ont dit "non" par référendum à "l'immigration de masse", ce qui n'a pas manqué de susciter une vive inquiétude, tant au niveau national que chez les gouvernements des voisins européens. Les arguments déployés, souvent éloignés de la réalité comme on a pu le voir en France, montrent bien que lorsque la question est abordée, la raison cède largement le pas aux passions.

Laurent Licata

Laurent Licata

Laurent Licata est docteur en Sciences psychologiques et professeur assistant au Service de Psychologie Sociale de l'Université Libre de Bruxelles. Ses recherches actuelles portent sur la mémoire collective de la colonisation, les processus de réconciliation intergroupes et les contacts interculturels. Il a co-édité avec Margarita Sanchez-Mazas L'Autre : Regards psychosociaux (Presses universitaires de Grenoble, 2005).

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Atlantico : Les Suisses se sont prononcés à 50,3 % pour une limitation de l’immigration dans le cadre d’un référendum intitulé "contre l’immigration de masse", initié par le parti UDC (droite populiste). Les réactions, positives comme négatives, ne se sont pas fait attendre, au niveau national comme européen. Pourquoi le thème de l’immigration provoque-t-il toujours des attitudes aussi épidermiques et passionnelles ? A quoi cela tient-il sur le plan psychologique ?

Laurent Licata : L’immigration évoque un problème humain fondamental, non seulement de rencontre avec un Autre - qu’il soit décrit comme culturellement ou ‘racialement’ autre -, mais aussi d’inclusion de cet Autre dans le groupe d’appartenance, dans le Nous. Or, il faut reconnaître que l’altérité a toujours suscité la peur. On peut situer cette réaction à un niveau très primitif du fonctionnement humain, que nous avons hérité de nos ancêtres à travers les processus d’évolution. Ainsi, le fait de se méfier des étrangers a sans doute pu représenter un avantage adaptatif lorsqu’il s’agissait de survivre au sein de petites communautés humaines face à une nature et à des groupes rivaux hostiles. Les anthropologues ont par exemple montré que le nom de nombreux groupes ethniques signifie simplement « les gens », ce qui laisse entendre que les étrangers ne sont pas considérés comme des êtres humains. Toutefois, cette manière de réagir à la différence, même si elle est probablement disponible universellement, n’en est pas pour autant nécessaire. Les humains ont développé d’autres manières d’établir des relations avec les « étrangers », qui sont souvent vécues de manière positive, à condition qu’un cadre normatif le permette. Il appartient au monde politique d’établir ce cadre, et c’est manifestement là que se situe l’enjeu de ce referendum suisse.

Pourquoi le phénomène de l’immigration fait-il aussi peur à une grande partie de la population européenne ? Cette angoisse est-elle raisonnée, et de quoi participe-t-elle ?

Les débats sur l’immigration mobilisent bien souvent des représentations irréelles et des métaphores inadaptées. Tout d’abord, les discours xénophobes mobilisent souvent la représentation d’un passé idyllique, d’une société d’antan, d’avant l’arrivée des étrangers, culturellement homogène et socialement harmonieuse. Ce sont des mémoires collectives rassurantes, mais bien entendu illusoires. Elles sont utilisées afin de mettre en contraste un passé pur et un présent souillé par la présence d’étrangers. Des métaphores sont également mobilisées, telle celle qui compare un pays à un récipient « déjà plein » qui ne peut tout de même pas « accueillir toute la misère du monde ». Or, les sociétés n’ont jamais été homogènes, et les pays ne sont pas des récipients.

Quels sont les fantasmes les plus communément projetés par les "locaux" sur les étrangers qui s’installent dans leur pays ? Se retrouvent-ils partout dans le monde ?

Plusieurs théories psychosociologiques attribuent au sentiment de menace un rôle central dans le développement de préjugés à l’égard des étrangers. Cette menace peut concerner différents domaines. Ainsi, on peut percevoir une menace matérielle, concrète, si l’on craint par exemple que l’immigration prive les habitants du pays de leur emploi ou de l’accès à d’autres ressources comme le territoire ou le logement, ou menace leur sécurité. Mais la menace peut également toucher à l’identité culturelle du groupe, dont les membres peuvent craindre que l’arrivée d’étrangers détériore leurs valeurs, leur langue, ou leur mode de vie. Les recherches ont mis en évidence ce type de réaction dans divers contextes nationaux. Il semble cependant que les habitants des pays pauvres sont plus sensibles aux menaces matérielles alors que ceux des pays riches se focalisent davantage sur les menaces symboliques.

Cette peur est-elle apparue avec les grands mouvements de populations du XXe et du XXIe siècle, ou bien a-t-elle toujours existé ? La crainte de l’autre a-t-elle toujours accompagné les rencontres entre personnes d’origines différentes ?

Comme je l’ai expliqué, on peut penser qu’il existe une tendance universelle à se méfier de ceux qui sont perçus comme n’appartenant pas à notre communauté. Les grands mouvements migratoires, qui ont parfois débuté avant le XXème siècle, ont eu un impact important car, d’une part, ils ont apporté une expérience importante du contact interculturel dans les pays d’accueil. Certains pays ont derrière eux une longue tradition d’accueil et d’intégration progressive des populations originaires de l’étranger. Le contact entre personnes issues de groupes culturels différents tend, lorsqu’il se produit dans des conditions positives, à rassurer les individus, et donc à réduire leurs préjugés. D’autre part, cette expérience des phénomènes migratoires a mené progressivement au développement d’un cadre normatif, qui se traduit notamment par l’octroi de droits pour les étrangers. Ce cadre normatif régule les relations entre les majoritaires et les minoritaires et, si l’on observe les tendances dans le temps long, tend à réduire les réflexes xénophobes. D’ailleurs, les réactions xénophobes sont plus virulentes dans les nouveaux pays d’accueil que dans ceux qui ont déjà une longue expérience de l’accueil d’immigrés. Donc, l’expérience des flux migratoires a globalement un effet plutôt positif – même si l’on observe des poussées xénophobes, en particulier lorsque la conjoncture rend les menaces matérielles et/ou culturelles plus saillantes.

A l’inverse, comment expliquer que des personnes s’insurgent avec tout autant de véhémence contre ce qu’elles qualifient d’attitudes xénophobes ? Là aussi, leur réaction est-elle plus passionnelle que raisonnée ? Pourquoi ?

Les personnes qui luttent contre la xénophobie le font le plus souvent en mobilisant le principe d’égalité, une valeur centrale des sociétés européennes. Ils appliquent simplement ce principe à un ensemble plus large de personnes que les xénophobes qui, quant à eux, entendent en réserver l’application aux seuls membres de leur communauté nationale. De ce point de vue, dénier des droits aux étrangers revient à transgresser une norme fondamentale, ce qui suscite en effet des réactions émotionnelles importantes. Donc, les mouvements anti-xénophobes sont souvent passionnés, mais cette passion s’ancre dans un raisonnement rationnel. Il faut noter que les passions xénophobes se basent également en partie sur un raisonnement rationnel. Il ne s’agit donc pas d’opposer la raison à la passion, mais bien de tenter de comprendre quels raisonnements suscitent quelles émotions, avec quelles conséquences sur les comportements.

Existe-t-il des terres d’immigration dont la population n’est pas touchée par ces débats passionnels sur l’immigration ? A quoi cela tient-il ? (si ce n’est pas le cas, cela veut-il dire que toute population porte en germe le rejet de l’étranger ?)

On peut observer des phénomènes de rejet même lorsque des personnes de la même nationalité, mais provenant d’un autre village, s’installent quelque part. Lors de la révolution industrielle, les gens qui quittaient leurs campagnes pour venir s’établir dans les cités minières étaient rejetés par ceux qui y étaient arrivés une génération plus tôt. Ce sont des phénomènes très répandus. Mais la tendance inverse existe également. Lorsqu’ils ne se sentent pas menacés, bien des gens donnent leur temps et leur énergie pour accueillir les nouveaux venus, les aident à s’adapter à leur nouveau contexte de vie, et tissent avec eux des liens d’amitié parfois très forts. La xénophobie est une potentialité universelle, mais elle ne se réalise que lorsque les conditions sociales et politiques la facilitent. Il me semble que les termes « immigration de masse » impliquent en eux-mêmes l’existence d’une menace. Dans ces conditions, on ne peut que saluer la clairvoyance des 49,7 % de Suisses qui ont répondu « non » à cette question biaisée.


Propos recueillis par Gilles Boutin

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